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Dostoïevski
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Grand inquisiteur (Le)
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Tenace Michelina
Dostoïevski : La légende du Grand inquisiteur
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La légende du Grand Inquisiteur est le témoignage de l'amour de Dostoïevski pour le Christ humble et silencieux.
 

L’intrigue des ''Frères Karamazov'', le grand roman de l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski (1821-1881), se déroule en six jours et met en scène plusieurs aspects du mal portant au crime, à la folie, à l’athéisme. Au livre cinquième, chapitre V, Ivan Karamazov, qui incarne l’athée révolté par le silence de Dieu devant la souffrance de l’innocent et le mal, raconte à son jeune frère Aliocha une légende qu’il a imaginée.

Nous sommes au XVIe s., en Espagne, à Séville, à l’époque des bûchers de l’Inquisition. Jésus a voulu revenir parmi les hommes discrètement, mais tous le reconnaissent. Il rend la vue à un aveugle, et, sur le parvis de la cathédrale, ressuscite une fillette. À ce moment passe le cardinal Grand inquisiteur, austère vieillard de quatre-vingt-dix ans. Il a tout vu et fait jeter le Christ en prison. La nuit tombée, il va le visiter. Il reproche à son prisonnier – qui ne dira mot – d’avoir voulu apporter la liberté et lui démontre que les hommes ne la méritent pas et ne la veulent pas. Ils veulent être rassasiés (de pain et de miracles), rassurés (par le mystère), conduits (avec autorité). La victoire du Christ sur les tentations est source d’illusion et de confusion : l’inquisiteur développe les bienfaits qui procèdent de leur acceptation ; le diable avait raison et lui-même, dit-il, a pris son parti, acceptant le glaive de César pour le bonheur même de l’humanité.

Texte poignant aux multiples interprétations, on peut le lire aussi, à l’envers, comme le puissant témoignage de l’amour de Dostoïevski pour le Christ pauvre, humble, silencieux dans la puissance de la résurrection.

F. Dostoïevski, Les frères Karamazov, ''Le Grand inquisiteur''

'' Pourquoi es-tu venu nous déranger ? Car tu nous déranges, tu le sais bien. [...] As-tu le droit de nous révéler ne fut-ce qu’un seul des secrets du monde dont tu viens ? '' et, sans attendre la réponse, il ajoute aussitôt : '' Non, tu n’en as pas le droit, tu ne dois rien ajouter à ce qui a été dit dans le passé afin de ne pas priver les hommes de cette liberté que tu prisais si haut au temps où tu vécus sur la terre. Tout révélation nouvelle que tu apporterais constituerait une atteinte à la liberté de la foi, car elle paraîtrait miraculeuse. Or, tu jugeais, il y a quinze siècles, qu’il était essentiel d’assurer la liberté de la foi. […]

L’Esprit redoutable et profond, l’Esprit de la destruction et du néant, t’a parlé dans le désert, et les Écritures nous rapportent qu’il t’a tenté, n’est-ce pas ? Peut-on imaginer, en fait, de plus grandes vérités que celles qu’il t’a présentées dans ses trois questions ? Tu les as repoussées alors et les Livres saints les ont qualifiées de “tentations”. Pourtant, s’il y eut jamais sur la terre un grand miracle, un miracle authentique, ce fut ce jour-là qu’il se réalisa, et dans ces trois tentations. Le seul fait d’avoir posé ces trois questions constituait un miracle. […] Elles attestent qu’il ne s’agissait pas d’une intelligence humaine ordinaire, mais d’un Esprit éternel et absolu. Car elles contiennent en elles, car elles englobent toute l’histoire ultérieure de l’humanité et offrent trois symboles dans lesquels se résolvent les contradictions insolubles de la nature humaine. [...] Tout avait été prévu dans ces trois questions et elles se sont réalisées si complètement qu’on ne pourrait rien y ajouter ou en retrancher désormais.

Juge toi-même par conséquent : Qui avait raison de toi ou de celui qui t’interrogeait ? Souviens-toi de la première de ces questions, pas textuellement mais de son sens général : “Tu veux aller vers les hommes et tu vas vers eux les mains vides, avec, seulement, la promesse d'une liberté qu’ils sont incapables de comprendre dans leur simplicité et leur indignité natives, dont ils ont peur par surcroît, car il n’y a et il n’y a jamais eu d’état plus intolérable aux hommes et à la société que la liberté. Vois-tu ces pierres dans le désert aride et brûlant ? Change-les en pains, et l’humanité accourra vers toi tel un troupeau affamé ; elle te sera reconnaissante et soumise, mais tremblera sans cesse de te voir retirer tes mains et d’être privée de pain.” Mais tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté et tu as rejeté l’offre, en te disant qu’il n’y aurait plus de vraie liberté là où l’obéissance s’achèterait par le pain. Tu as répondu que l’homme ne vit pas de pain seulement. Ne savais-tu donc pas que l’Esprit de la terre se dresserait contre toi au nom de ce pain terrestre précisément, qu’il lutterait contre toi et te vaincrait ? […] Des siècles s’écouleront et un jour viendra où la sagesse et la science humaines proclameront l’inexistence du mal et, par suite, du péché, affirmant qu’il y a seulement des affamés. “Nourris-les et tu les rendras vertueux !” C’est avec ce cri qu’on lèvera l’étendard contre toi et qu’on détruira ton temple. […] Ils finiront par jeter leur liberté à nos pieds en nous* disant : “Asservissez-nous, mais nourrissez-nous.” Ils comprendront eux-mêmes que la liberté n’est pas compatible avec le pain terrestre et ne leur permet pas d’en avoir chacun à suffisance, car jamais ils ne parviendront à le partager équitablement […].

Mais qu’est-il arrivé ? Au lieu de te rendre maître de la liberté humaine, tu as voulu l’accroître encore. As-tu donc oublié que l’homme attache plus de prix à la tranquillité de son âme et même à la mort qu’à la faculté du libre choix dans la connaissance du bien et du mal ? Rien de plus séduisant à première vue que la liberté de conscience, mais rien n’est plus torturant en réalité. […] Au lieu de maîtriser la liberté humaine, tu l’as amplifiée et tu as multiplié ainsi à l’infini les tourments qu’elle engendre dans l’âme des hommes. Tu voulais que les hommes te donnent librement leur amour et qu’ils te suivent de leur plein gré, charmés et séduits par ta personne. Tu as aboli la dure, mais solide loi antique, et l’homme devait discerner lui-même désormais, par le jugement spontané de son cœur, le bien et le mal, n’ayant pour se guider dans ses hésitations que ton image devant ses yeux. Ne prévoyais-tu pas que, ployant sous le terrible fardeau de leur libre arbitre, les hommes en viendraient un jour à rejeter ton image et à mettre en doute ton enseignement ? Ils finiront pas proclamer que la Vérité n’était pas en toi, car il était impossible de les livrer à une plus grande confusion et à de plus terribles tourments que tu ne l’as fait en leur laissant tant d’inquiétude et de problèmes insolubles. Tu leur as fourni toi-même des armes pour détruire ton Royaume, et tu ne dois donc accuser personne de sa ruine.

Est-ce cela pourtant qu’on t’avait proposé ? Il n’existe que trois forces sur la terre, trois forces seules qui soient capables de vaincre pour les siècles la conscience de ces faibles révoltés et de la subjuguer pour leur propre bonheur. Ce sont le miracle, le mystère et l’autorité. Tu les as repoussées toutes les trois. […] Je te le jure, l’homme est plus faible et plus vil que tu ne le croyais ! Est-il capable, lui l’infime, d’accomplir ce que tu as accompli ? En lui témoignant tant de respect, tu t’es comporté comme si tu avais perdu ta compassion pour lui, car tu lui as trop demandé, toi qui l’as aimé plus que toi-même ! Si tu l’avais moins estimé, tu aurais moins exigé de lui, et cette attitude eût été plus proche de l’amour, car sa tâche aurait été moins lourde. L’homme est faible et lâche. […] Nous avons corrigé ton renoncement héroïque au miracle et nous avons fondé ton action sur le surnaturel, le mystère et l’autorité. Les hommes se sont réjouis d’être de nouveau conduits comme un troupeau et d’être délivrés du don funeste que tu leur avais fait, cause de tant de tourments pour eux. […] Sous notre houlette, par contre, les hommes seront heureux et renonceront à se révolter. Ils ne s’extermineront plus comme ils le font aujourd’hui partout à la faveur de la liberté que tu leur a léguée. Nous saurons les convaincre d’ailleurs qu’ils ne seront libres qu’à partir du moment où ils auront renoncé à faire usage de leur liberté et nous l’auront sacrifiée dans un esprit de soumission sans retour. […] Nous donnerons un bonheur humble et paisible à ces êtres faibles et lâches, le seul qui leur convienne. […] Nous leur permettrons même de pécher puisqu’ils sont si faibles et ils nous aimeront comme des enfants à cause de notre tolérance. […] ''

S’étant tu, le Grand inquisiteur attendit une réaction de son prisonnier. Son silence lui pesait. Le captif s’était borné, pendant qu’il parlait, à fixer sur lui un regard doux et pénétrant, visiblement résolu à ne pas entrer en discussion. Le vieillard aurait préféré qu’il lui répondît quelque chose, fût-ce en lui disant des choses amères ou terribles. Sans prononcer un mot, il s’approcha soudain du vieillard et l’embrassa avec douceur sur ses lèvres exsangues de nonagénaire. Ce fut toute sa réponse. L’inquisiteur tressaille sous ce baiser, et quelque chose tremble aux coins de sa bouche. Il se dirige vers la porte, l’ouvre et lui dit : ''Va, maintenant, et ne reviens plus… plus du tout… plus jamais, jamais !''


© Michelina Tenace, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 134 (décembre 2005), "Les tentations du Christ", p. 112-115.

 

 

 
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