Un virage dans la transmission biblique : de nouvelles médiations inattendues
 
 
Quelques réflexions à partir de l'animation de groupes de lecteurs de la Bible...
 
Le 16 novembre 2004, l’Alliance biblique française et la Société biblique française organisaient au Centre Sèvres (Paris), une soirée à l’occasion de la parution de La Bible expliquée. Parmi les interventions, celle de Sophie Schlumberger. Sur un certain nombre de faits et de situations, elle porte un regard critique depuis le lieu qui est le sien : l’animation de groupes de lecteurs de la Bible et la formation à la lecture de ces textes, à destination d’un large public, croyant et non croyant (1).

Un virage important D’abord, donnons des faits et des situations qui constituent des virages. Je les rappelle rapidement pour mémoire puisqu’ils vous sont connus.

1. La transmission biblique est en pleine expansion, si l’on considère le nombre de nouvelles éditions, traductions, révisions de la Bible qui ont fait leur apparition ces derniers mois, jusqu’à cette toute nouvelle Bible Expliquée. La Bible est un produit qui se vend très bien, qui n’est plus confiné aux rayons des librairies religieuses mais disponible dans les hypermarchés. En ce sens, la Bible est désormais à la portée de tous…

2… et à la portée de chacun. L’accès à la Bible s’est non seulement démocratisé mais individualisé. Réservée il y a encore peu à un public restreint qui était d’ailleurs tenu à une lecture communautaire, la Bible est désormais un objet portable que chacun peut posséder, transporter ou laisser sur l’étagère. En cela, la transmission biblique s’est parfaitement adaptée aux nouvelles donnes de notre vie d’occidentaux du XXIe siècle.

3. Les « lieux » de lecture ont eux aussi changé. La transmission biblique n’est plus le seul fait des Églises. Depuis 1995, l’étude de textes bibliques est inscrite dans les programmes scolaires au même titre que celle des grands textes de l’Antiquité. Des non-théologiens publient des ouvrages, conçoivent des émissions qui passionnent lecteurs et téléspectateurs. La Bible fait également son entrée dans des espaces publics : salles de spectacle, espaces culturels, salles municipales accueillent des expositions qui présentent la Bible, des lectures de la Bible par de grands comédiens, des spectacles.

Donc la transmission biblique connaît bien un virage important. Mais il serait naïf de s’en réjouir et d’en rester là. Comme il serait également précipité de penser que nous sommes sortis du virage. Nous sommes encore dedans, en attente de découvrir quel sera le tracé de la route au sortir du virage. Et plutôt que de subir le mouvement, prenons le temps d’y réfléchir.


J’aimerais envisager maintenant ce virage de façon critique, complexifier la situation ; si ces changements ont du bon, ont-ils aussi des effets moins heureux ? Pour aller à l’essentiel, je dirais que nous pensons trop la Bible en termes de produit à diffuser, et pas assez comme une bibliothèque à visiter. Ou encore : nous pensons trop la Bible en termes de message à transmettre, et pas assez comme littérature. Enfin nous n’articulons pas suffisamment les dimensions individuelle et collective.

Un voyage en pays étranger En tant que formatrice à la lecture des textes bibliques et animatrice de groupes de lecteurs, je m’efforce d’éviter toute attitude apologétique. Je ne considère pas la Bible comme un produit dont il faudrait vanter les mérites, ni même comme le réceptacle d’un message qu’il faudrait extraire et transmettre, mais comme un livre, des livres à lire, à visiter. Et lire, vous le savez bien, c’est partir à l’aventure ; se plonger dans la Bible, c’est faire l’expérience d’un voyage en pays étranger : découvrir une culture différente de la nôtre, où le religieux est partout, où le langage se réfère à des conceptions du monde, de la vie qui ne sont pas les nôtres. Pensez aux récits de guérison, d’exorcisme. Lire ces textes requiert, comme pour toute œuvre littéraire, que l’on prenne du temps, que l’on accepte de partir soi-même dans ce voyage, avec un certain bagage, à la découverte de ce que d’autres ont écrit sur Dieu, sa présence, son absence, les relations entre humains, les grandes questions de l’humanité : le mal, la fidélité, la souffrance, l’amour, la destinée humaine, etc.

C’est dire que l’aventure, pour qui l’accepte, est passionnante, enrichissante car elle consiste à partir à la rencontre de l’autre et de soi, à revisiter les questions, compréhensions d’autres pour s’interroger soi-même et esquisser sa propre réflexion. C’est entendre au fil de la lecture cette question : et qu’en penses-tu, toi ? Comment dirais-tu les choses ? Comment les vois-tu ?

Cette rencontre avec le monde du texte, ce dialogue qui s’instaure entre le lecteur et le texte est impliquant, il sollicite à la fois la raison, l’intelligence, la distance et la subjectivité, l’émotion du lecteur, en deux mots, sa coopération (Umberto Eco) et sa passion. Dans ce travail de lecture, se niche une bonne nouvelle, une excellente nouvelle : c’est un sujet qui est appelé à naître et à devenir interprète de sa vie, de son histoire et du monde.


Envisagée ainsi, la lecture de la Bible déborde largement, et subvertit la conception selon laquelle la Bible contiendrait UN message, universel et intemporel. Cette conception ne fait pas droit à ce qu’est la Bible et risque de rendre captif le destinataire, de le priver de sa tâche de lecteur, de l’aventure qu’il a à vivre de page en page.


Des agences de voyages et des guides Pour permettre à tous les curieux de la Bible de découvrir cette bibliothèque, imaginons de nouvelles médiations, de nouvelles modalités : créons des agences de voyage !

Je veux dire imaginons des lieux, des espaces ouverts, non réservés à certains clients, mais accessibles à un large public, où proposer des voyages à travers les textes bibliques. Des voyages qui laissent les lecteurs tracer leurs propres itinéraires de découverte. Car il importe que ce soit les lecteurs eux-mêmes qui découvrent les textes, le monde et les questions que ceux-ci mettent en récit. Ce sont eux qui vont, seuls ou en groupe, aller à la rencontre de ces paysages et figures bibliques qui incarnent les joies, les difficultés, les questionnements, les révoltes, les choix des humains qui les ont précédés. Il se peut qu’au fil de la lecture, le texte, les textes résonnent, les rejoignent dans leur existence et leur parlent. Et qu’ils envisagent de façon nouvelle leur vie. Mais laissons-leur la joie de cette découverte !


Ce type de voyage est déjà organisé dans notre société. Cette lecture instruite, attentive et respectueuse des textes qui fait la place au texte et au lecteur se fait déjà dans des espaces publics. Les lieux ne manquent pas. Mais nous manquons encore d’audace pour les habiter. Ce qui manque surtout, ce sont des guides, plus soucieux de lecture et moins de messages, capables d’accompagner le lecteur sur sa route plutôt que de chercher à convaincre l’autre d’adopter ses convictions. Nous manquons de personnes qui acceptent de mettre en suspens ce qu’elles croient et leur désir de communiquer un message pour donner à d’autres des outils pour qu’ils deviennent à leur tour lecteurs et interprètes adultes, autonomes. Nous manquons de pédagogues, de voyagistes en lecture et humanité.

C’est à dessein que j’ajoute le terme d’humanité. En effet, la lecture des textes, notamment lorsqu’elle est pratiquée en groupe, favorise un travail en profondeur sur soi et la perception qui est mienne du monde et de l’autre, qu’il soit Dieu ou être humain. À une époque où l’individualisme et l’immédiateté règnent, il est bon de se donner des temps et espaces où s’interroger et construire avec d’autres. Les groupes de lecture, de voyage à travers les textes sont un excellent lieu d’expérimentation où grandir en humanité.


Ce sont ces réflexions qui m’amènent à des pensées certainement impertinentes : je me mets à imaginer des bibles sans commentaires, sans réponses, mais offrant des outils et sollicitant le lecteur par des questions ; voilà qui stimulerait une lecture active, menée selon la pédagogie de la découverte ! Je me dis aussi quelquefois qu’une petite pénurie de bibles ne nous ferait pas de mal : nous serions tenus de partager la Bible et d’envisager la lecture comme une discussion, non seulement avec le texte mais aussi avec d’autres lecteurs.

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(1) Nous avons conservé le style oral de l’exposé.
 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org