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Commentaires patristiques
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Tentations du Christ au désert
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Guinot Jean-Noël
Le récit des tentations selon les Pères
Théologie
 
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Pour les Pères, les tentations du Christ sont un événement majeur dans l'histoire du salut...
 

Irénée de Lyon est pour nous le premier des Pères à lire le récit évangélique des tentations comme la réplique inversée de celui de la Genèse : à la défaite d’Adam, qui se laisse tenter, répond la victoire du Christ sur le diable. Ce combat victorieux du Verbe de Dieu fait homme sur l’ennemi du genre humain se situe au cœur de ce qu’Irénée appelle la '' récapitulation '', le Fils de Dieu par son incarnation étant venu saisir l’homme tout entier et '' récapituler par son obéissance sur le bois, la désobéissance qui avait été perpétrée par le bois '' ('' C. hérésies ''. V, 19,1), de manière à restaurer en lui l’image de Dieu originelle. Les tentations du Christ au désert sont donc un événement majeur dans l’histoire du salut.

Irénée de Lyon, '' Contre les hérésies '' V, 21, 1 :

Récapitulant en lui-même toutes choses, il a récapitulé aussi la guerre que nous livrons à notre ennemi : il a provoqué et vaincu celui qui, au commencement, en Adam, avait fait de nous ses captifs, et il a foulé aux pieds sa tête, selon ces paroles de Dieu au serpent que l’on trouve rapportées dans la Genèse : Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité ; il observera ta tête et tu observeras son talon. Dès ce moment, en effet, celui qui devait naître d’une vierge à la ressemblance d’Adam était annoncé comme observant la tête du serpent. […] L’ennemi n’aurait pas été vaincu en toute justice, si celui qui le vainquit n’avait pas été un homme né d’une femme. C’est en effet par une femme qu’il avait dominé sur l’homme, s’étant posé, dès le commencement, en adversaire de l’homme. Et c’est pourquoi le Seigneur se reconnaissait lui-même pour Fils de l’homme, récapitulant en lui cet homme des origines à partir duquel le modelage de la femme avait été effectué : de la sorte, de même que par la défaite d’un homme notre race était descendue dans la mort, de même par la victoire d’un homme nous sommes remontés vers la vie ; et de même que la mort avait triomphé de nous par un homme, de même à notre tour nous avons triomphé de la mort par un homme.

Le thème sera repris, généralement sur un mode mineur, par l’ensemble de la tradition patristique, la plupart des Pères se contentant d’introduire une relation antithétique entre les tentations du Christ et celle d’Adam. Le parallèle le plus immédiat s’opère à partir de la première tentation, celle qui concerne la satisfaction des désirs du '' ventre '' : le Christ est vainqueur du diable par son jeûne, quand Adam était vaincu par son ventre et l’attrait du fruit défendu.

Jean Chrysostome, '' Homélie sur Matthieu '' 13, 2 :

Remarque, je te prie, la fourberie de ce démon pervers, d’où il engage la lutte et comment il n’oublie rien de ses artifices. Ce qui lui a permis de faire chuter le premier homme et de le précipiter dans une multitude d’autres maux, il s’en sert ici aussi pour tramer sa ruse. Aujourd’hui encore on peut entendre beaucoup d’insensés prétendre que le ventre est la cause d’une multitude de maux. Eh bien, pour nous montrer que même cette tyrannie ne contraint pas l’homme vertueux à faire une chose indigne de lui, le Christ éprouve la faim, et il ne cède pas à l’injonction du diable, pour nous enseigner qu’il ne faut en aucune manière lui obéir. Puisque c’est à partir de là que le premier homme a offensé Dieu et transgressé la loi, le Christ t’enseigne amplement à ne pas obéir au diable, alors même que ce qu’il ordonne ne serait pas une transgression.

Cyrille d’Alexandrie, '' Commentaire sur Luc '' 5,3 (PG 72,529 C) :

Vois bien, je t’en prie, que c’est la nature humaine dans le Christ qui écarte les griefs d’intempérance portés en Adam : nous avons été vaincus en Adam par la consommation de nourriture, nous avons remporté la victoire en Christ par l’abstinence. Notre corps terrestre se nourrit des aliments qui viennent de la terre et recherche pour se soutenir ce qui lui est apparenté ; mais l’âme rationnelle s’accroît par la parole de Dieu pour parvenir à une bonne constitution spirituelle. Les nourritures terrestres nourrissent le corps qui leur est apparenté, tandis que les nourritures qui viennent d’en haut et du ciel fortifient l’esprit. La nourriture de l’intellect, c’est la parole qui vient de Dieu, le pain spirituel, comme on le chante au Livre des psaumes*. Tels sont aussi, disons-nous, les nourritures des anges eux-mêmes.

Pour renforcer le parallèle, c’est souvent chacune des trois tentations victorieusement surmontées par le Christ qui est présentée comme la réplique des trois tentations auxquelles a succombé Adam. Ambroise de Milan, après Hilaire de Poitiers et avant beaucoup d’autres, insiste sur la similitude des situations mais la différence radicale des réactions d’Adam et du Christ.

Ambroise de Milan, '' Commentaire sur Luc '' IV, 33 :

Au point de vue mystique, tu vois que les liens de l’antique égarement ont été dénoués pas à pas : c’est d’abord le lacs de la gourmandise, puis celui de la présomption, en troisième lieu celui de l’ambition qui se délie. Car Adam fut alléché par la nourriture et, pénétrant avec une présomptueuse assurance au lieu où se trouvait l’arbre interdit, il encourut par surcroît le reproche d’ambition téméraire en visant à la ressemblance divine. Aussi le Seigneur a-t-il délié d’abord les nœuds de l’antique iniquité, afin qu’une fois secoué le joug de la captivité, nous apprenions à triompher des péchés à l’aide des Ecritures.

Jean Cassien (Ve s.) insiste encore davantage, en montrant comment les paroles du diable dans l’Evangile font écho à celles du serpent dans la Genèse. Grégoire le Grand (VIe s.), dans une homélie de carême sur les tentations usera, en des termes assez voisins, du même procédé pour montrer la similitude des tentations dans l’un et l’autre cas.

Jean Cassien, '' Conférences '' V, 6 :

Parce qu’il possédait sans altération l’image et la ressemblance divines, le Seigneur devait être tenté des mêmes vices dont Adam fut lui-même tenté — alors qu’il gardait encore inviolée la divine image —, c’est-à-dire de gourmandise, de vaine gloire et de superbe ; mais non point de ceux où ce dernier est enveloppé, après qu’il a violé, par la transgression du commandement divin, l’image de Dieu et sa ressemblance, et que, par sa propre faute, il est précipité.
La gourmandise est qu’Adam ose manger du fruit défendu ; la tentation de vaine gloire se trouve dans ces paroles : Vos yeux s’ouvriront, et la tentation de superbe en celles-ci : Vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal.
Or nous lisons que le Seigneur, notre Sauveur, fut aussi tenté de ces trois vices : de gourmandise, lorsque le diable lui dit : Ordonne que ces pierres se changent en pains ; de vaine gloire : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; de superbe, lorsque, lui montrant tous les royaumes du monde et leur gloire, le démon s’écrie : Je te donnerai toutes ces choses, si, tombant à mes pieds, tu m’adores. Il le voulut, afin qu’assailli des mêmes tentations que notre premier père, il nous enseignât par son exemple comment nous devions vaincre le tentateur.

Le parallélisme introduit par les Pères entre les deux situations est à l’origine de l’importance que prend, dans leur exégèse, le thème des deux Adam, le second Adam remportant la victoire avec les mêmes armes par lesquelles le premier Adam avait subi la défaite.

© Jean-Noël Guinot, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 134 (décembre 2005), "Les tentations du Christ", p. 62-65.

 

 

 
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