1302
Conquête de Jéricho
1300
Livre de Josué
25
Abadie Philippe
Josué et Jéricho : le récit étonnant de la conquête du pays (Josué 6)
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Pourquoi adopter un modèle de récit de conquête qui semble ne correspondre à aucune réalité ?
 
Pourquoi le livre de Josué a-t-il adopté un modèle de récit (conquête) qui semble ne correspondre à aucune réalité ? Il convient de rappeler quelques données sur la manière dont les anciens écrivaient leur histoire.

À la différence des historiens contemporains, les anciens ne disposaient que de documents épars et fragmentaires, surtout pour les périodes les plus éloignées de leur temps. Dans un monde où l’écriture restait un luxe réservé à d’infimes minorités, les archives ne pouvaient qu’être rares, conservées de manière éparse dans des temples (traditions liturgiques ; '' hieros logos '' du sanctuaire) ou à la cour du roi (annales ; chroniques ; traités d’alliance ; etc.). Au total, le passé se présentait alors sous forme d’un discours discontinu où le légendaire se mêlait à l’histoire, au travers d’énormes lacunes que chacun s’empressait de combler ! À cet égard, le monde biblique ne fait pas exception, et l’on ne saurait évoquer sans risque de confusion une tradition orale conservatoire des faits sur presque un millénaire !

Ajoutons à cela que les auteurs bibliques participent d’un temps qui n’opère pas de séparation étanche entre le monde divin et le monde des hommes. L’histoire n’a guère d’autonomie, elle est divinement conduite, et cela vaut surtout en temps de guerre. La mémoire d’Israël a conservé ainsi un antique document, '' Le livre des guerres de YHWH '' (Nb 21, 14 ; 1 S 18, 17 ; 25, 28), et la désignation de Dieu comme '' guerrier '' (Ex 15, 3) n’avait alors rien de choquant. Il s’agit même d’une image assez habituelle dans le Proche-Orient ancien que de montrer le dieu luttant aux côtés du roi, son '' lieu-tenant '' sur terre. Forgée notamment par l’idéologie guerrière assyrienne, une telle représentation ne pouvait qu’atteindre Israël aux VIII-VIIe siècle dans le cadre de l’affrontement entre Assour et YHWH.

Sans que l’on puisse à proprement parler d’une institution de la guerre '' sainte '' ('' sacrale '' serait plus juste) impliquant des aspects rituels et idéologiques, il est certain que le schéma d’une guerre où Dieu mène le combat en première ligne s’est introduit dans l’écriture biblique de ce temps, en réponse à l’idéologie assyrienne conquérante. Mais une telle théorisation n’est pas antérieure au Deutéronome. En Dt 1-3 ; 7, 1-11.16-26 ; 9, 1-6 ; 11, 22-25 ; 31, 1-8, la strate la plus ancienne (début de l’exil) thématise l’infidélité d’Israël et le retournement contre lui de la '' guerre sacrale '' menée par Dieu ; une strate plus récente (fin de l’exil / début du retour) radicalise le thème de l’opposition entre Israël et les Nations, en faisant de l’anathème un concept clé (voir Dt 20, 15-18). C’est cette deuxième strate qui donne aux récits de guerre du livre de '' Josué '' leur aspect si radical.

Comme l’écrit A. de Pury, '' Les vieilles guerres menées par les tribus sous la bannière de YHWH ne sont alors plus que le vague souvenir d’un passé définitivement révolu, mais c’est ce souvenir, précisément, cet idéal nostalgique, qui va donner naissance, dans ces milieux d’opposition [prophétique], à une théorie de la guerre sainte. Et c’est ainsi que s’amorcera l’évolution, désormais purement littéraire et imaginaire, qui mènera à l’élaboration d’une systématique, voire d’une revendication, de la guerre sainte dans les écrits de l’école deutéronomique. […] C’est dans les écrits et dans la réflexion des théologiens que vivra désormais le '' theologoumenon '' de la guerre sainte, et non plus sur les champs de bataille '' ('' La guerre sainte israélite : réalité historique ou fiction littéraire '', '' Études théologiques et religieuses '' 56, 1981, p. 29).

Moins réelle qu’idéologique, la guerre sacrale israélite répond alors aux prétentions du dieu Assour à une souveraineté universelle en lui opposant la puissance du Dieu d’Israël. Qu’on accepte ou rejette aujourd’hui une telle représentation divine, il convient de la situer dans le dessein polémique poursuivi par le livre de Josué et de la comprendre dans la situation historique qui l’a vue naître : '' Lorsque le livre de Josué insiste sur le fait que les autres peuples n’ont aucun droit à l’occupation de Canaan, ce constat s’applique également, et en premier lieu aux Assyriens qui occupaient au VIIe siècle le pays promis par Dieu à son peuple '' (Th. Römer, ''Dieu obscur'', Genève, 1998, p. 87). Dès lors il faut entendre ces récits comme paroles de victimes, de gens dépossédés de leur terre et exilés – et non comme le cri de triomphe de conquérants sanguinaires ! La prise en compte d’une telle distance évite toute utilisation partisane des récits au service d’une cause (fut-elle juste), et rend aussi justice au dessein premier de leurs auteurs (pour autant qu’on puisse l’atteindre).


© Philippe Abadie, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 134 (décembre 2005) "Le livre de Josué, critique historique",  p. 23-24 (extraits).
 
Jos 6
1Jéricho était fermée et enfermée à cause des fils d'Israël : nul ne sortait et nul n'entrait.
2Le SEIGNEUR dit à Josué : « Vois, je t'ai livré Jéricho et son roi, ses vaillants guerriers.
3Et vous, tous les hommes de guerre, vous tournerez autour de la ville, faisant le tour de la ville une fois ; ainsi feras-tu six jours durant.
4Sept prêtres porteront les sept cors de bélier devant l'arche. Le septième jour, vous tournerez autour de la ville sept fois, et les prêtres sonneront du cor.
5Quand retentira la corne de bélier - quand vous entendrez le son du cor -, tout le peuple poussera une grande clameur  ; le rempart de la ville tombera sur place, et le peuple montera, chacun droit devant soi. »
6Josué, fils de Noun, appela les prêtres et leur dit : « Portez l'arche de l'alliance, et que sept prêtres portent sept cors de bélier devant l'arche du SEIGNEUR. »
7Il dit au peuple : « Passez et faites le tour de la ville, mais que l'avant-garde passe devant l'arche du SEIGNEUR. »
8Tout se passa comme Josué l'avait dit au peuple : les sept prêtres qui portaient les sept cors de bélier devant le SEIGNEUR passèrent et sonnèrent du cor. L'arche de l'alliance du SEIGNEUR les suivait.
9L'avant-garde marchait devant les prêtres qui sonnaient du cor et l'arrière-garde suivait l'arche ; on marchait et on sonnait du cor.
10Josué donna cet ordre au peuple : « Vous ne pousserez pas de clameur, vous ne ferez pas entendre votre voix et aucune parole ne sortira de votre bouche jusqu'au jour où je vous dirai : "Poussez la clameur" ; alors vous pousserez la clameur. »
11L'arche du SEIGNEUR tourna autour de la ville pour en faire le tour une fois, puis ils rentrèrent au camp et y passèrent la nuit.
12Josué se leva de bon matin, et les prêtres portèrent l'arche du SEIGNEUR  ;
13les sept prêtres qui portaient les sept cors de bélier devant l'arche du SEIGNEUR se remirent en marche en sonnant du cor. L'avant-garde marchait devant eux et l'arrière-garde suivait l'arche du SEIGNEUR  : on marchait en sonnant du cor.
14Ils tournèrent une fois autour de la ville le second jour, puis ils revinrent au camp. Ainsi firent-ils pendant six jours.
15Or, le septième jour, ils se levèrent lorsque apparut l'aurore et ils tournèrent sept fois autour de la ville selon ce même rite ; c'est ce jour-là seulement qu'ils tournèrent sept fois autour de la ville.
16La septième fois, les prêtres sonnèrent du cor et Josué dit au peuple : « Poussez la clameur, car le SEIGNEUR vous a livré la ville.
17La ville sera vouée par interdit pour le SEIGNEUR, elle et tout ce qui s'y trouve. Seule Rahab, la prostituée, vivra, elle et tous ceux qui seront avec elle dans la maison, car elle a caché les messagers que nous avions envoyés.
18Quant à vous, prenez bien garde à l'interdit de peur que vous ne convoitiez et ne preniez de ce qui est interdit, que vous ne rendiez interdit le camp d'Israël et que vous ne lui portiez malheur.
19Tout l'argent, l'or et les objets de bronze et de fer, tout cela sera consacré au SEIGNEUR et entrera dans le trésor du SEIGNEUR. »
20Le peuple poussa la clameur, et on sonna du cor. Lorsque le peuple entendit le son du cor, il poussa une grande clameur, et le rempart s'écroula sur place ; le peuple monta vers la ville, chacun droit devant soi, et ils s'emparèrent de la ville.
21Ils vouèrent par interdit tout ce qui se trouvait dans la ville, aussi bien l'homme que la femme, le jeune homme que le vieillard, le taureau, le mouton et l'âne, les passant tous au tranchant de l'épée.
22Aux deux hommes qui avaient espionné le pays, Josué dit : « Entrez dans la maison de la prostituée et faites-en sortir cette femme et tout ce qui est à elle, ainsi que vous le lui avez juré. »
23Les jeunes gens qui avaient espionné y entrèrent et firent sortir Rahab, son père, sa mère, ses frères et tout ce qui était à elle ; ils firent sortir tous ceux de son clan et ils les installèrent en dehors du camp d'Israël.
24Quant à la ville, ils l'incendièrent ainsi que tout ce qui s'y trouvait, sauf l'argent, l'or et les objets de bronze et de fer qu'ils livrèrent au trésor de la Maison du SEIGNEUR.
25Josué laissa la vie à Rahab, la prostituée, à sa famille et à tout ce qui était à elle ; elle a habité au milieu d'Israël jusqu'à ce jour, car elle avait caché les messagers que Josué avait envoyés pour espionner Jéricho.
26En ce temps-là, Josué fit prononcer ce serment : « Maudit soit devant le SEIGNEUR l'homme qui se lèvera pour rebâtir cette ville, Jéricho. C'est au prix de son aîné qu'il l'établira, au prix de son cadet qu'il en fixera les portes. »
27Le SEIGNEUR fut avec Josué dont la renommée s'étendit à tout le pays.
 
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