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Evangile de Marc
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Léonard Philippe
Introduction au récit de Marc
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Suivons le fil de l'évangile de Marc dans son intégralité, mais de manière parfois inégale...
 
Lire Marc dans son site liturgique

Parce que tout son contenu narratif, ou presque, se retrouve chez les autres évangiles, le récit de Marc a été autrefois peu utilisé dans la liturgie. Il a suscité moins d’intérêt que ceux de Matthieu, Luc ou Jean de la part des Pères de l’Église, des docteurs du moyen âge, des prédicateurs de l’âge classique ou des artistes. Aujourd’hui, la situation a radicalement changé.

D’une part, le Lectionnaire issu de la réforme liturgique voulue par le concile Vatican II et entré en vigueur en 1969 a choisi, pour les dimanches ordinaires de l’année B, une lecture '' semi-continue '' du second évangile. D’autre part, depuis le début du XXe siècle, les études tant historiques que sémiotiques ou narratives l’ont scruté avec attention. Enfin, à cause de sa brièveté, son rythme et sa nervosité, des comédiens n’ont pas hésité à le lire en public – pendant environ deux heures – procurant un réel bonheur à leurs auditeurs croyants ou non.

Ce Cahier n'a pas la prétention de proposer un commentaire exhaustif. Il se concentre sur les passages retenus dans la liturgie par le Lectionnaire catholique romain. Pour un approfondissement, des ouvrages plus complets sont nécessaires. Le présent Cahier a d’ailleurs abondamment puisé dans trois d’entre eux dus à Simon Légasse (1997), Élian Cuvillier (2002) et Camille Focant (2004).

La lecture '' semi-continue ''. Pour les dimanches de l’année B, les solennités et les fêtes, la liturgie a sélectionné seulement 39 passages. Dans l’année A, elle proposait 50 passages de l’évangile de Matthieu. Quasiment absent de l’Avent, de Noël, de Carême et de Pâques, Marc est privilégié par le temps ordinaire.

Le Lectionnaire a néanmoins omis des épisodes importants, par exemple l'institution des Douze (Mc 3, 13-19), la parabole du semeur et son explication (4, 1-20) ou les multiplications des pains (6, 30-44 et 8, 1-9 ; à la place, on lit le long récit de Jn 6). Des chapitres 11 à 13 seuls quelques brefs épisodes ont été retenus : entrée dans Jérusalem, controverse sur le premier commandement, mise en garde contre les scribes, louange d’une veuve, fin du discours apocalyptique. Ce dernier extrait, scindé en deux, forme d’ailleurs une curieuse inclusion : 13, 33-37 est proclamé au début de l’année (1er dimanche de l’Avent B) alors que 13, 24-32 qui le précède immédiatement est lu presque un an plus tard lors de l’avant-dernier dimanche du cycle liturgique (33e dimanche B) ! Notre travail devrait permettre de situer chacune des péricopes retenues dans la dynamique d'ensemble du récit.

La liturgie ne cherche pas à faire entendre un évangile pour lui-même. Elle l’éclaire par la rencontre d’autres passages bibliques, en particulier ceux de la première lecture et du psaume responsorial. Une rubrique intitulée Lectionnaire tentera, discrètement, de mettre au jour ces liens.

Un plan parmi d’autres. Dans les harmonies recherchées par la liturgie, le rapport direct entre l’Ancien Testament et la péricope évangélique ne vaut que pour le temps ordinaire. Dans les grandes périodes liturgiques (Avent-Noël, Carême-Temps pascal), le rapport entre l’Ancien Testament, le texte de l’Apôtre et l’évangile sont à redéfinir au cas par cas. Ce rappel est important parce que, faute de percevoir les règles que le lectionnaire s’est lui-même fixé, on risque parfois des rapprochements fort douteux entre les textes.

Un récit déconcertant. L'évangile de Marc est déroutant… à l’image de l'attitude de Jésus. Ainsi, pourquoi celui-ci impose-t-il le silence à ceux qu'il vient de guérir ? Pourquoi interdit-il à Pierre qui vient de reconnaître en lui le Christ d’en parler ?

Bien que choisis par Jésus et ayant tout laissé pour le suivre, les disciples ne sont pas présentés sous leur meilleur jour : plus le récit avance, plus leur inintelligence, leurs peurs, leurs manques de foi et leurs faiblesses sont mis en lumière. Au moment de l'arrestation de Jésus, ils l’abandonnent tous et s'enfuient. Dans la cour du Grand Prêtre, Pierre le renie.

Si la prédication de Jésus a pour thème principal la proximité du Règne de Dieu, si son enseignement manifeste son autorité, il doit faire face non seulement à l’incompréhension des disciples mais à l’hostilité et au rejet des autorités juives. L'itinéraire de Jésus qui prédit la venue du Fils de l’homme dans la gloire à la fin des temps passe paradoxalement par la souffrance et la mort. Sur la croix, abandonné des siens, moqué par tous, Jésus se dit abandonné même de Dieu (Mc 15, 34) ! Pourtant, n’est-il pas le '' Fils bien-aimé '' (1, 11 relayé par 9, 7) ?

Confessé comme '' Christ '' par Pierre au terme d’une première prédication en Galilée et en Décapole (8, 29), c’est par un païen, au pied de la croix, qu’il est reconnu dans sa vérité de '' Fils de Dieu '' (15, 39).

La dernière page qui raconte l'annonce pascale n’est pas la moins déconcertante par sa manière abrupte de clore le récit : les femmes s'enfuient du tombeau et ne disent rien '' car elles avaient peur '' (16, 8).

Du point vue de la forme, le récit se présente comme une succession rapide et hachée de petites unités ce qui a pour effet de dérouter le lecteur comme aussi bien de le tenir en haleine.

Un tel évangile ne peut laisser son lecteur indifférent. Il le provoque à s'interroger sur sa confession de foi. En même temps, il le rejoint dans ses peurs et ses incompréhensions devant le mystère de l’identité de Jésus. Invité à devenir disciple, le lecteur est confronté au portrait du disciple dessiné par Marc. Dans la mesure où il s'identifie à ce portrait, il est obligé, d’un côté, à une certaine lucidité sur lui-même et, de l’autre, il est encouragé à la fidélité : Jésus appelle des êtres limités et fragiles et, malgré leurs défaillances, il continue de leur faire confiance. Un échec dans la '' suivance '' n'est jamais définitif. La figure de Pierre, est, de ce point de vue, exemplaire depuis l’appel initial (1, 16) jusqu’au message de résurrection qui lui est transmis (16, 7).


© Philippe Léonard, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 133 (septembre 2005) "Evangile de Jésus Christ selon saint Marc",  p. 4-6.
 
 
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