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Moyen-âge
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Notre Père
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Dahan Gilbert
Le "Notre Père" au moyen âge
Théologie
 
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La plupart des commentateurs et des liturgistes livrent des considérations générales sur la prière.
 

La plupart des commentateurs et, bien sûr, les liturgistes livrent des considérations générales sur la prière. Nous les laisserons ici de côté, en ne retenant que ce qui concerne directement le '' Notre Père '', en faisant exception toutefois pour un texte du bénédictin Rupert de Deutz ou de Liège († 1129), l’un des auteurs majeurs de la première moitié du XIIe s. Comme tous ses commentaires bibliques, celui sur Mt 6,9-13 est d’une grande richesse. Le commentaire de l’Oraison est précédé de remarques sur la prière et sur sa nécessité ; l’objection qu’il expose ici et sa réponse se retrouvent chez plusieurs autres auteurs, mais avec moins de netteté.

Rupert de Deutz, '' Commentaire de Mt 6,8 '' :

''Votre Père sait en effet ce dont vous avez besoin, avant que vous ne le lui demandiez ''. Sur ce passage se fait entendre une hérésie, dogme tordu des philosophes qui disent : Si Dieu connaît l’objet de notre prière, avant même que nous adressions notre demande il sait quels sont nos besoins ; c’est donc en vain que nous adressons une prière à celui qui connaît . À cela, il faut répondre brièvement : nous ne racontons pas un fait, nous formulons une demande. C’est une chose que de raconter à celui qui ignore, une autre de demander à celui qui sait. Le premier juge, le second aide ; au premier nous faisons une relation fidèle ; le second, nous l’implorons misérablement.

Les derniers mots nous disent rapidement dans quel état doit se trouver l’orant. Plusieurs auteurs décrivent avec plus de détails la situation de celui qui s’apprête à dire le '' Notre Père '' ; Richard de Saint-Victor, d’origine anglaise et présent un temps à Paris († 1173) consacre au '' Pater '' plusieurs chapitres de son encyclopédie '' Liber exceptionum '', ou '' Livre de notes '' ; voici l’introduction à son commentaire du '' Pater ''.

Richard de Saint-Victor, '' Liber exceptionum '' II, 11, 5 :

Parmi tout ce que peut faire la fragilité de la condition humaine pour plaire à son Créateur ou pour l’apaiser, la prière est très utile, si elle dite avec une conscience pure et un cœur humble. Je dis : avec une conscience pure, un cœur humble, parce que, si la conscience a été souillée par l’ordure de la volonté perverse ou la tache de la mauvaise action, si notre cœur s’est gonflé d’une vaine grandeur, notre prière n’est pas acceptée par Dieu, notre âme n’est pas entendue. En effet, celui qui détourne son oreille pour ne pas entendre la Loi, sa prière sera exécrée. C’est pourquoi le Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus Christ en tant qu’homme, veillant au salut de l’humanité et y pourvoyant avec miséricorde, a, parmi les autres paroles de son enseignement très sacré, institué la forme de la prière et appris comment il fallait prier le Père.

La remarque faite par plusieurs exégètes contemporains sur l’audace qu’il y a à s’adresser à Dieu en l’appelant '' notre Père '' trouve son équivalent chez les médiévaux ; on rappellera que la récitation du '' Pater '' (par le prêtre) est précédée de l’invitation : '' Prions. Instruits par les préceptes salutaires et formés par l’institution divine, nous osons dire… '' C’est cette audace que souligne l’un des grands liturgistes de l’époque carolingienne.

Amalaire de Metz, '' Liber officialis '' III, 29 :

On a montré l’audace qu’il fallait pour entrer dans la prière du Seigneur : après que notre cœur a été purifié par les préceptes salutaires de l’Évangile et que les enseignements divins ont établi ce que nous disons à l’endroit où est écrit : Prenant le pain dans ses mains saintes et vénérables, etc., nous osons entrer dans la prière du Seigneur. Il faut observer que nous ne devons pas y accéder d’une manière présomptueuse mais avec respect et le cœur serein.

On ne sera pas étonné qu’un auteur comme Pierre Abélard pose encore un préalable : le sermon pour le jour des Rogations, adressé à la demande d’Héloïse aux moniales du Paraclet, est un commentaire du '' Pater ''. Il fait de '' rogations '' un synonyme de '' prières ''. La meilleure prière est celle que le Seigneur a enseignée à ses disciples. Mais nous devons bien la comprendre. Une telle revendication de l’intelligence de la prière est remarquable, à un moment où une partie du clergé est d’une ignorance crasse et où certains auteurs mettent davantage l’accent sur l’intention dans la prière.

Pierre Abélard, '' Sermon 14, pour les jours des Rogations '' :

L’Apôtre recommande que l’on comprenne les mots à tel point qu’il ne permet de ne rien dire dans l’église qui ne soit accompagné de son explication*. Autrement, il juge qu’il faut tenir pour des insensés ceux qui ne se soucient que très peu d’expliquer ce qu’ils prêchent, c’est-à-dire de traduire en commentant, ou ceux qui disent ‘amen’ à des bénédictions qu’ils n’entendent pas. […] On dit que quelqu’un parle à quelqu’un, quand ses paroles sont comprises de celui-ci, puisque la seule fonction des mots est de faire naître un sens chez l’auditeur. Alors, nous nous parlons à nous-mêmes quand, à partir de ce que nous avons compris en proférant des sons, nous excitons notre esprit à la dévotion ; nous psalmodions avec notre cœur comme avec notre bouche, quand ce qui est proféré extérieurement, nous le saisissons intérieurement par notre intelligence. Quoi de plus risible que, quand nous demandons quelque chose par la prière, nous ignorions l’objet même de notre prière ?

Comme on l’a pressenti d’après les textes qui précèdent, les commentaires de l’oraison dominicale commencent toujours par un éloge. Les thèmes en sont à peu près toujours les mêmes : le '' Pater '' est la plus belle des prières parce qu’il a été enseigné par Jésus ; on loue sa brièveté et son efficacité. Ces thèmes sont exposés par Thomas d’Aquin ; mais je choisis un auteur moins connu, le franciscain Jean de La Rochelle († 1245) (l’attribution n’est cependant pas assurée), dont le texte assez raide nous confirme que le schématisme est devenu, dès le début du XIIIe s., le moyen habituel d’expression.

Jean de La Rochelle, '' Commentaire de Mt '' :

Il faut observer que cette prière est remarquable à trois points de vue. Par sa dignité, puisqu’elle a été composée par le Christ. Par sa brièveté, et cela pour plusieurs raisons : 1° pour qu’elle soit apprise plus rapidement ; 2° pour qu’elle soit retenue plus facilement ; 3° pour qu’elle soit redite plus fréquemment ; 4° pour que celui qui la dit n’en éprouve pas de lassitude ; 5° pour que nul ne s’excuse de l’ignorer ; 6° pour indiquer que ce qui est dit sera exaucé plus vite ; 7° pour que l’on prie plus avec le cœur qu’avec la voix. […] Elle est aussi remarquable par sa fécondité, puisqu’elle inclut toutes les demandes, de sorte qu’elle suffit à apprendre à la foi simple ce qui convient à son salut et qu’elle stupéfie par la profondeur de ses mystères l’intelligence des savants.



© Gilbert Dahan, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 132 (juin 2005), "La prière du Seigneur (Mt 6,9-16 ; Lc 11,2-4)", p. 84-87.

 

 
 
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