763
Joseph (Livre de la Genèse)
794
Moyen-âge
116
Dahan Gilbert
Joseph, figure du Christ au Moyen-âge
Théologie
 
Approfondir
 
Joseph, mieux que beaucoup d'autres, préfigure la vie du Christ incarné...
 

La raison principale de l’importance de la figure de Joseph est que, mieux que beaucoup d’autres personnages du Premier Testament, il annonce, il préfigure la vie du Christ incarné. Ainsi, cet éloge que Rupert de Deutz, bénédictin du début du XIIe s. (1075-1130), place au début de son commentaire du chapitre 37 de la Genèse :

Rupert de Deutz, La Trinité et ses œuvres. Commentaire / Genèse :

Le très saint Joseph, grande et lumineuse étoile, commence à donner sa lumière depuis le très haut ciel de la sainte Écriture, lui qui, presque seul, par le brillant déroulement de sa vie, a montré d’avance comment le Christ, soleil de justice, allait s’avancer, depuis le commencement jusqu’à la fin du jour, c’est-à-dire depuis son incarnation jusqu’à la fin du monde.

En dehors de leur réalité historique, les personnages du Premier Testament préfigurent le Christ, annoncent l’histoire de l’Église ou procurent des schèmes auxquels on peut ramener les démarches fondamentales de la vie humaine. On aura reconnu les différentes démarches de l’allégorie et de la tropologie (application à l’âme humaine). L’un des cas particuliers de l’allégorie est ce que l’on appelle la typologie : le personnage biblique est considéré comme une préfiguration (on dit une « figure » ou un « type ») du Christ. Isidore de Séville (~570 – 636) a rédigé un catalogue de ces figures. Voici ce qu’il dit de Joseph.

Isidore de Séville, Allégories de l’AT et du NT (PL 83,107) :

Joseph, vendu par ses frères et magnifié en Égypte, signifie notre Rédempteur, livré par le peuple des juifs aux mains des persécuteurs et maintenant exalté parmi les nations.

Comment fonctionne la typologie ? L’élément qui la déclenche le plus souvent est une analogie (ou une série d’analogies) entre la vie du personnage considéré et celle du Christ. Ainsi la vie de Joseph présente-t-elle, dans son ensemble, des analogies frappantes avec celle du Christ. Dans la seconde partie de son «Liber exceptionum», Richard de Saint-Victor († 1173) offre un vaste panorama de l’histoire biblique, dans lequel il donne en même temps l’interprétation spirituelle des différents épisodes ; le chapitre concernant « la vente de Joseph » nous montre le parallélisme constant entre la vie de Joseph et celle du Christ – on traduira entièrement ce passage malgré sa longueur, puisqu’il résume l’ensemble de l’interprétation typologique de Joseph.

Richard de Saint-Victor, Liber exceptionum II, 2, 15 :

L’histoire de Joseph est bien connue : on sait comment il a été vendu par ses frères et exalté en Égypte. Dans cette allégorie, Jacob signifie Dieu le Père qui possédait des troupeaux, c’est-à-dire les tribus d’Israël, dont lui-même dit : Mon peuple, les moutons de mon pâturage. Joseph désigne le Christ, que le Père a aimé plus que tous, parce qu’il est son Fils par la nature, tandis que les autres sont ses fils par la grâce : lui par génération, les autres par adoption ; lui de toute éternité, les autres dans le temps. Son Père le revêtit d’une tunique de couleur, quand il le revêtit de la nature immaculée de notre humanité. Joseph prévit au moyen des rêves des épis et des étoiles que ses frères l’adoreraient ; le Christ, sagesse de Dieu le Père, sait que les hommes et les anges l’adorent. Les dix frères qui font paître les troupeaux de leur père désignent les pharisiens, qui devaient nourrir les tribus d’Israël avec le Décalogue de la Loi. Sichem signifie la Loi vers laquelle Dieu avait envoyé les pharisiens avec les tribus qui leur étaient confiées.

Les frères de Joseph, quittant Sichem avec les troupeaux qui leur avaient été confiés, se dirigèrent vers Dothan, dont la traduction est «défection», et les pharisiens, abandonnant la Loi de Dieu avec les tribus d’Israël, descendirent dans la défection prévaricatrice. La jalousie des dix frères à l’égard de Joseph, innocent et juste, est celle des juifs envers le Christ. Les frères de Joseph dépouillèrent celui-ci de sa tunique, et les juifs dépouillèrent le Christ de son humanité. Ceux-là teintèrent la tunique de Joseph avec le sang d’un bouc, ceux-ci l’humanité du Christ avec son propre sang qu’il avait répandu pour les péchés du peuple. Ceux-là mirent Joseph dans un puits, ceux-ci le Christ dans un tombeau. Joseph sortit du puits, le Christ se leva du tombeau. Les Ismaélites qui passaient achetèrent Joseph, et les apôtres, n’ayant pas ici de cité où ils demeurent mais recherchant la cité future, abandonnèrent tout pour le Christ. Les Ismaélites conduisirent Joseph en Égypte, et les apôtres prêchèrent le Christ de par le monde. Joseph fut exalté en Égypte et le Christ dans le monde. Joseph remplit de la récolte de l’année les greniers du roi d’Égypte, le Christ remplit de l’Écriture les églises de Dieu. Des peuples divers achetèrent à prix d’argent de la nourriture dans les greniers du roi d’Égypte, et des peuples divers, devenus croyants, acquièrent par leur zèle la science dans les églises de Dieu. Les frères de Joseph vinrent enfin et le reconnurent ; à la fin des temps, après que la plénitude des nations sera entrée, les restes d’Israël se convertiront au Christ.

En résumé : Jacob est le Père, Joseph le Christ, les dix frères les pharisiens nourrissant le peuple sous le Décalogue, Sichem la Loi, Dothan la prévarication, la tunique l’humanité, la teinture du sang du bouc la passion pour les péchés du peuple, la citerne le tombeau, les Ismaélites les apôtres, l’Égypte le monde, l’élévation de Joseph en Égypte l’élévation du Christ dans le monde, les greniers les églises, la récolte, l’Écriture.

Chacun de ces points apparaît maintes fois dans la littérature chrétienne du moyen âge. Par exemple, on citera un sermon de St Bonaventure (1221–1274) qui prend pour thème (on désigne ainsi le verset qui sert de point de départ à la prédication et sera développé et expliqué) Ap 1,5 : « Il nous a lavés de nos péchés dans son sang » (le rapprochement est fait avec la tunique de Joseph trempée de sang).

Bonaventure, Sermon II sur notre Rédemption :

Cela est préfiguré en Joseph, dont il est dit au chapitre 37 de la Genèse : « Les frères de Joseph ont pris sa tunique et ils l’ont teintée du sang d’un bouc qu’ils avaient tué, envoyant des gens la porter à leur père ». Cela contient une figure du Christ, dont la tunique de l’humanité a été totalement plongée dans le sang, tandis que sa divinité demeurait impassible. C’est ce qu’avait prophétisé le patriarche Jacob à l’avant-dernier chapitre de la Genèse : « Il lavera son vêtement dans le vin, son manteau dans le sang du raisin ».

Ce passage nous montre une autre caractéristique de l’exégèse médiévale, le croisement constant des citations scripturaires : le sang du verset initial, Ap 1,5, appelle par concordance d’autres passages bibliques ; Gn 37,11 était précédé d’une citation d’Is 63,3 et le sermon utilise encore d’autres versets contenant le mot “sang”…

La symétrie entre Joseph et le Christ paraît si parfaite qu’une tradition textuelle ancienne a modifié le texte de Gn 37,28 de telle sorte que le prix de la vente de Joseph aux Ismaélites soit le même que celui qui paie la trahison de Judas, trente pièces (au lieu de vingt, dans le texte original). Beaucoup de bibles au XIIIe s. ont cette modification, dont rend compte le commentaire du dominicain Nicolas de Gorran († 1295).

Nicolas de Gorran, Commentaire de la Genèse :

«Le retirant de la citerne, ils le vendirent aux Ismaélites». Il faut observer que la traduction des Septante a vingt pièces d’or ; mais, comme le dit Jérôme, le texte hébreu a « vingt pièces d’argent ». En effet, il ne convenait pas que le Seigneur fût vendu pour un métal plus vil que Joseph. Certains livres ont « trente pièces d’argent », comme Isidore dans la Glose, mais les textes hébreux et les manuscrits anciens ont vingt pièces d’argent. De même, Osée dit : «au prix de vingt mines». Jérôme dit encore ici et en Mt 26 qu’il y a «vingt» et non «trente», comme le pensent beaucoup.

© Gilbert Dahan, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile 130 (décembre 2004), "Le roman de Joseph (Genèse 37-50)", p. 75-79.

 

 
Gn 37-50
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org