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Joseph (Livre de la Genèse)
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Billon Gérard
Joseph (livre de la Genèse) : entre Égypte et Mésopotamie
Théologie
 
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Au fur et à mesure des amplifications, nous pouvons repérer quelques parallèles littéraires, bibliques ou non.
 

D’après une présentation récente (C. Uehlinger), le récit actuel de Gn 37–50 aurait été composé entre le VIe et le IVe s. av. J.-C. par vagues successives. Au fur et à mesure des amplifications, nous pouvons repérer quelques parallèles littéraires, bibliques ou non.

La «nouvelle» initiale

À la base, il y aurait une “nouvelle” rédigée en Égypte, dans le milieu de la diaspora juive. Quelques indices (entre autres, certains noms comme Potiphera et Çafnath-Panéah ou la crainte d’espions asiatiques) en situeraient la rédaction au plus tôt sous la dynastie saïte, au vie s. av. J.-C., peut-être plus tard, sous l’époque perse, au Ve – IVe s.

L’intrigue principale porterait sur les aventures de Joseph, jeune étranger persécuté qui, par son art d’interpréter les rêves, s’élève à une position éminente à la cour de Pharaon. C’est, en gros, le récit de Gn 39–41. Avec des variations, cette intrigue apparaît aussi dans les livres bibliques d’Esther (ascension d’Esther et de Mardochée à la cour perse de Xerxès) et de Daniel (ascension de Daniel devant Nabuchodonosor, roi de Babylone). Elle est aussi présente dans la partie narrative d’un livre araméen non biblique, l’Histoire et la Sagesse d’Ahiqar, dont l’action est située sous le roi assyrien Assarhaddon (ou, selon d’autres versions, Sennachérib)….

À l’ensemble formé par Ahiqar, Daniel, Esther et Joseph, il convient d’ajouter un extrait de Esdras A, livre de la Septante non repris dans les canons juif et chrétien (Esdras A 3,1 – 5,6). Ce récit, relativement indépendant, sans doute rédigé au IIe s. av. J.-C., met en scène trois pages du roi perse Darius, dont le Juif exilé Zorobabel. Mais les variations narratives sur l’ascension du jeune étranger vont faire de ce dernier un Daniel ou un Joseph à rebours…

Le roman familial

La “nouvelle” initiale où le jeune hébreu prospère en Égypte aurait été élargie par la suite en “roman”, si l’on veut bien entendre par là une histoire qui joue sur le temps et la complexité de l’intrigue et des personnages. Des éléments comme le paiement en monnaie des sacs de blé, les décisions administratives de Joseph ou la coutume égyptienne de manger à part des étrangers en situent la rédaction à l’époque perse, au Ve ou IVe s. av. J.-C.

Une histoire familiale, avec les fils de Jacob/Israël pour protagonistes, prend donc le pas sur l’ascension du sage. Complément au cycle de Jacob (Gn 26–36), elle commence par l’exposé du conflit qui a conduit Joseph en terre étrangère (Gn 37) et se continue dans le cadre de la gestion économique du grain, salut pour l’Égypte et pour l’univers (Gn 42–45). Les péripéties débordent le domaine sapientiel pour emprunter un jeu de masques (Joseph reconnaît et n’est pas reconnu) où la solidarité entre frères est mise à rude épreuve, d’abord avec Siméon puis avec Benjamin. La réconciliation finale, confirmée en 50,15-21, est aussi acceptation du rôle nourricier de Joseph. Elle fournit, par le fait même, une figure identitaire à la diaspora égyptienne face aux “frères” juifs restés – ou retournés – à Jérusalem, capitale de la province perse de Yehoud. Face à Joseph, des ajouts postérieurs auraient ensuite valorisé le rôle de Benjamin et de Juda, ancêtres éponymes des territoires principaux de Yehoud.

Le roman familial, avec ses ruses et ses déguisements, évoque – à défaut de s’en inspirer – un récit égyptien de la 19e dynastie (XIIIe s. av. J.-C.), le conte des Deux frères.

Dans ce conte, l’aîné s’appelle Anoup. C’est un riche paysan et son cadet, Bata, est à son service. Un jour, la femme d’Anoup, remarquant la vigueur de Bata, tente de le séduire. Outragée par son refus, elle monte un piège.

Les Deux frères : la vengeance d’une femme :

[La femme] dit à [Bata] : “Il y a en toi une grande force et je vois ta vigueur chaque jour.” Et elle désira le connaître en connaissance d’homme. Elle se leva, le saisit et lui dit : “ Viens, passons une heure, couchés ensemble : tu en tirera profit, car je te ferai de beaux vêtements. ” Le jeune homme devint comme un léopard enragé, à cause de ces vilains propos et elle eut peur, très peur. Alors, il lui parla, disant : “ Eh quoi, tu es pour moi comme une mère, ton mari est pour moi comme un père ; et lui, mon aîné, il m’a élevé. Quelle est cette grande abomination que tu m’as dite ? Ne me la dis pas de nouveau ! Moi, je ne la répéterai pas et rien ne sortira de ma bouche pour quiconque. ” Il chargea son fardeau et s’en alla aux champs.

(Le soir, Anoup trouve sa femme allongée, feignant d’être malade). [Il] lui dit : “ Qui t’a mal parlé ? ” Elle lui répondit : “ Personne, excepté ton frère cadet. Lorsqu’il vint prendre des semences pour toi et qu’il me trouva assise, toute seule, il me dit : “ Viens, passons une heure, couchés ensemble. Mets ta perruque. ” Ainsi me dit-il, mais je ne l’écoutai pas. “ Ne suis-je pas ta mère ? Et ton frère aîné n’est-il pas pour toi comme un père ? ” : ainsi lui dis-je, et il prit peur ; il me battit, pour que je ne te rapporte rien. Si tu permets qu’il vive, je me donnerai la mort ! Quant il reviendra, ne l’écoute pas. Car je souffre à l’idée de la mauvaise action qu’il voulait commettre. ” Alors le frère aîné devint comme un léopard ; il aiguisa sa lance et la prit en main.


Anoup attend alors dans l’étable le retour de Bata. Mais celui-ci, averti par ses vaches, s’enfuit ; il invoque le dieu-soleil qui fait surgir un marais infesté de crocodiles pour séparer les deux frères. Au matin Bata raconte ce qui s’est vraiment passé, se tranche le sexe et part pour la vallée du Pin-parasol refaire sa vie, laissant son frère fou de chagrin. Rentré chez lui, Anoup tue sa femme. Telle est la première partie du conte.

Les actions de la femme d’Anoup et de celle de Putiphar se ressemblent, ainsi que les réactions immédiates de Bata et de Joseph (Gn 39). Tout cela avait déjà sans doute été intégré à la “nouvelle” initiale. Mais les liens entre le conte des Deux frères et l’histoire de Joseph ne se limitent pas à ces points de contact. Dans les deux cas, il s’agit justement de rapports entre frères, motif populaire s’il en est. En Égypte même, les relations entre les dieux frères Seth et Osiris – et entre Seth et Horus, fils d’Osiris – sont à la base de nombreux mythes de royauté.

La deuxième partie du conte emprunte les voies du merveilleux. Dans la vallée du Pin-parasol, Bata a déposé son cœur sur une fleur du Pin et reçu des dieux une épouse à la beauté ravageuse. Tant et si bien qu’elle devient la femme de pharaon et fait couper le Pin où se tenait le cœur de Bata, qui aussitôt, s’effondre. Le lendemain, Anoup, averti par un prodige, se lance à la recherche de son frère. Au bout d’une quête de trois ans, il trouve une graine – le cœur perdu –, et réanime Bata : « Chacun d’eux serra l’autre dans ses bras et parla à son compagnon ». Pour se venger de son épouse, Bata se transformera en taureau, en arbre sacré et en enfant avant de devenir lui-même pharaon. À sa mort, son frère lui succèdera sur le trône.

Nous sommes loin du livre de la Genèse, sauf à considérer que, d’un récit à l’autre, la fraternité est une réalité qui traverse les épreuves et se réalise dans une parole retrouvée…

Une histoire dans l’Histoire

Les chemins de la fraternité ne pouvaient que croiser ceux de la filiation. Jacob devait déjà être un personnage important du roman de Joseph. Il le deviendra encore plus dans la troisième vague d’écriture qui a donné, peu ou prou, le texte que nous lisons désormais. La mise en forme aurait été réalisée à Jérusalem au IVe s. av. J.-C., au moment où prêtres et laïcs ont élaboré ensemble la Torah en respectant les diverses traditions, dont celles de la diaspora.

L’accent est mis désormais non seulement sur la réconciliation des frères mais sur les retrouvailles du père et du fils. L’installation des fils d’Israël en pays égyptien fait alors transition entre la période des patriarches et celle de l’exode. L’histoire de Joseph devient un épisode de la grande histoire qui va de la création du monde à la chute de Jérusalem. Jacob amène avec lui la promesse faite à Abraham (46,2-5) et la fin du séjour est déjà programmée, comme en témoigne, d’une autre manière, les bénédictions des tribus (Gn 49). Un petit motif va arrimer le détour égyptien à la marche vers la Terre Promise, celui des ossements de Joseph. Jacob est enterré dans la caverne de Makpela à Hébron, comme Sara et Abraham (Gn 50,12), mais non Joseph qui demande d’attendre : « Lorsque Dieu interviendra en votre faveur, vous ferez remonter mes ossements d’ici » (Gn 50,25). La chose sera racontée en Ex 13,19 et en Jos 24,32.


© Gérard Billon,
SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile 130 (décembre 2004), "Le roman de Joseph (Genèse 37-50)", p. 3-10.

 

 
Gn 37-50
 
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