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Exégèse
128
Histoire
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Simon (Richard)
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Gibert Pierre
Richard Simon et l' Histoire critique du Vieux Testament
Note historique
 
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Richard Simon est né le 13 mai 1638 à Dieppe, issu d'un milieu d'artisans...
 

À peu près contemporain de Spinoza, Richard Simon est né le 13 mai 1638 à Dieppe, issu d'un milieu d'artisans en voie de promotion sociale. Manifestant des dons intellectuels précoces, il entra chez les Oratoriens en 1662. Très vite intéressé par la Bible, par les langues anciennes, il témoigna d’une insatiable curiosité qui en fit un véritable érudit et lui fit transgresser les frontières religieuses, notamment avec les protestants. Malheureusement doté d’un caractère difficile, il se brouilla avec nombre de gens jusqu’à la brouille avec les Oratoriens, ce qui l’amena à les quitter pour se retirer en Normandie comme prêtre chargé d’une petite église. Il mourut en 1712 et fut enterré dans l’église paroissiale de Dieppe où il avait été baptisé.

Son œuvre est abondante et se rapporte tout autant aux Pères de l’Église, aux théologiens de l’orthodoxie, voire aux juifs, qu’à la Bible. C’est en 1678 qu’il publie la première édition de l’Histoire critique du Vieux Testament qu’on peut considérer comme son œuvre maîtresse, sans pour autant mépriser ses autres ouvrages. L’ouvrage fut saisi et détruit sur l’ordre de Louis XIV conseillé par Bossuet. Cette même année, une mauvaise édition fut refaite par Elzevier, que Simon ne voulut jamais cautionner ; puis il publia à Rotterdam en 1685 une seconde édition corrigée et augmentée. C’est celle qui est aujourd’hui conservée.

Ce maître livre, qu’on peut considérer comme une charte de l’exégèse critique, est à la fois un ouvrage de théologie, d’histoire et d’exégèse proprement dite. Différent dans son projet général du Traité théologico-politique de Spinoza (que, dans sa mauvaise humeur, Simon accusa de plagiat ! tout en prétendant le réfuter), il le rejoint par bien des points, notamment en méthodologie. En tout cas, son but est clair, ainsi qu’il le définit dés sa Préface:

Richard Simon, Histoire critique du Vieux Testament - Préface :

On remarquera donc […] que, n’ayant considéré dans cet ouvrage que l’utilité de ceux qui veulent savoir à fond l’Écriture sainte, j’y ai inséré quantité de principes très utiles pour résoudre les plus grandes difficultés de la Bible, et pour satisfaire en même temps aux objections qu’on a accoutumé de faire contre l’autorité des Livres sacrés.

Nous proposons ici quelques extraits de cette Préface où Simon met en place principes et conditions d’étude des Livres Sacrés, le Pentateuque et l’œuvre de Moïse étant naturellement en tête de ses préoccupations.

Richard Simon, Histoire critique du Vieux Testament - Préface :

Premièrement, il est impossible d’entendre parfaitement les Livres sacrés, à moins qu’on ne sache auparavant les différents états où le texte de ces livres s’est trouvé selon les différents temps et les différents lieux, et si l’on n’est instruit exactement de tous les changements qui lui sont survenus. C’est ce qu’on pourra reconnaître dans le premier Livre de cette Histoire Critique où j’ai marqué les diverses révolutions du texte hébreu de la Bible depuis Moïse jusqu’à notre temps […].

Par ce même principe, il sera aisé de répondre à plusieurs objections qu’on a accoutumé de faire pour montrer que Moïse n’est point entièrement l’auteur des livres que nous avons présentement sous son nom; car elles prouvent seulement qu’on y a ajouté quelque chose dans la suite, ce qui ne détruit point l’autorité des anciens actes qui ont été écrits du temps de Moïse […].

Ce même principe touchant les écrivains publics ou prophètes qui recueillaient les actes de ce qui se passait de plus important dans la République des Hébreux, servira à rendre raison de plusieurs expressions qui se trouvent dans les livres de Moïse, et qui semblent en même temps supposer qu’il n’en soit point l’auteur. Les scribes ou écrivains publics qui étaient de son temps, et qui ont décrit ces anciens actes, ont parlé de Moïse en troisième personne et ont employé plusieurs autres expressions semblables qui peuvent, à la vérité, n’être pas de Moïse, mais qui n’en ont pas pour cela moins d’autorité parce qu’elles ne peuvent être attribuées qu’à des personnes auxquelles Moïse avait ordonné de mettre par écrit les actions les plus importantes de son temps. […]

En troisième lieu, le principe que j’ai établi dans cet ouvrage… est d’une grande utilité pour résoudre une infinité de questions très difficiles qu’on a accoutumé de faire touchant la chronologie et les généalogies. Car s’il est constant que ces livres ne sont que des abrégés d’autres actes plus étendus, et qu’on n’a donné au peuple que ce qu’on a jugé nécessaire de publier pour son instruction, on ne peut pas assurer que toutes les généalogies qui sont rapportées dans cet abrégé, soient immédiates. […]

On peut encore joindre à ce principe un autre qui n’en est pas beaucoup éloigné et qui servira à rendre raison de quantité de répétitions ou redites des mêmes choses. Il y a bien de l’apparence que ceux qui ont joint ensemble les anciens mémoires pour en former le corps des livres canoniques qui nous restent, ne se sont pas mis en peine de retrancher plusieurs termes synonymes qui se trouvaient dans leurs exemplaires, et qui pouvaient même y avoir été ajoutés pour un plus grand éclaircissement. Ces répétitions ne leur paraissant pas tout à fait inutiles parce qu’elles servaient en quelque sorte d’explication, ils n’ont pas jugé à propos de les retrancher entièrement. […]

En quatrième lieu, les grands changements qui sont survenus… aux exemplaires de la Bible depuis que les premiers originaux ont été perdus, ruinent entièrement le principe des protestants… qui ne consultent que ces mêmes exemplaires de la Bible de la manière qu’ils font aujourd’hui. Si la vérité de la religion n’était demeurée dans l’Église, il ne serait pas sûr de la chercher maintenant dans les livres qui ont été sujets à tant de changements et qui ont dépendu en beaucoup de choses de la volonté des copistes. Il est certain que les juifs qui ont décrit ces livres, ont pris la liberté d’y ajouter ou d’en retrancher de certaines lettres selon qu’ils l’ont jugé à propos. Et cependant le sens du texte dépend souvent de ces lettres.

Simon développera chacun de ces points tout au long de son ouvrage, faisant en particulier l’histoire récente et ancienne de toutes les tentatives faites pour résoudre les difficultés du texte biblique.

Cependant, même s’il tente d’adoucir le terme de critique qui choquait alors les oreilles par trop orthodoxes, tant chez les catholiques que chez les protestants, il dira encore au cours de cette Préface : Mais après tout, j’ai trouvé qu’on n’avait point encore assez approfondi jusqu’à présent ce qui regarde la critique de l’Écriture. Chacun en a parlé le plus souvent selon ses préjugés.

Pourtant, ce n’est que près de la fin de son ouvrage qu’on trouvera une expression claire de sa conception de la critique ou de l’acte critique. Au ch. XV du Livre III, dénonçant des rêveries inventées par des rabbins qui ont expliqué l’Écriture allégoriquement, Simon établit ainsi la démarche critique : Ceux qui font profession de critique ne doivent s’arrêter qu’à expliquer le sens littéral de leurs auteurs et éviter tout ce qui est inutile à leur dessein (p. 441).

La Préface fait largement allusion à la rédaction du Pentateuque et relativise donc la propriété exclusive d’auteur attribuée à Moïse. Au ch. VII du Livre I, Simon revient sur la question de la manière dont les livres de la Loi ont été écrits. Une bonne partie de sa réflexion recoupe les considérations de Spinoza jusque dans la référence à Ibn Ezra. On retiendra le propos suivant auquel fera largement écho l’œuvre d’Astruc :


Richard Simon, Histoire critique du Vieux Testament I, VII :

On ne peut néanmoins appliquer aux livres de la Genèse ce que nous venons de rapporter touchant la manière dont nous croyons qu’on enregistrait les actes publics du temps de Moïse. Ces livres contiennent la création du monde et une infinité de faits qui sont arrivés plusieurs siècles avant lui ; et il n’est point marqué dans toute la Genèse que Dieu ait dicté à Moïse ce qui y est rapporté ; il n’est point aussi dit qu’il l’ait écrit par un esprit de prophétie. Mais toutes ces histoires sont rapportées simplement, comme si Moïse les avait prises de quelques livres authentiques ou qu’il y en eût une tradition constante.

Ainsi, dès sa préface comme tout au long de son ouvrage, Simon insistera sur la dimension historique de l’élaboration de la Bible. Chaque livre comme leur synthèse finale témoignent d’une histoire propre, de sorte que l’intelligence qu’on doit en avoir ne peut ignorer une telle histoire avec ce que cela inclut de pertes et d’additions, d’évolutions et de variantes.

© Pierre Gibert, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 125 (septembre 2003), "L’invention de l’exégèse moderne. Les '' Livres de Moïse'' de 1650 à 1750", p. 32-36.


 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org