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Exégèse
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Histoire
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Spinoza
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Gibert Pierre
Spinoza et le Traité théologico-politique
Note historique
 
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Issu de la communauté juive portugaise d'Amsterdam, Baruch Spinoza naquit en 1632...
 


Issu de la communauté juive portugaise d’Amsterdam, Baruch Spinoza naquit dans cette ville le 24 novembre 1632. Il reçut une forte éducation qui devait lui assurer une bonne connaissance de l’hébreu et de la Bible. Mais la découverte de la philosophie de Descartes devait profondément bouleverser sa pensée et sa vie. En 1658, à l’âge de 26 ans, il est exclu de la Synagogue. Entièrement consacré à la philosophie, il assurera sa vie en polissant des verres de microscope. Il meurt à La Haye le 21 février 1677.

Le Traité théologico-politique, rédigé en latin — comme tous ses ouvrages —, est le seul à avoir été publié de son vivant, en 1670. Il l’écrivit pendant qu’il travaillait à son œuvre majeure, l’Éthique, qui fut donc publiée après sa mort.

L’ouvrage est naturellement ordonné à son terme, c’est-à-dire à ses deux derniers chapitres, qui traitent de l’autorité et de la responsabilité du souverain en matière de religion pour la paix de la république (ch. XIX), et de la liberté de penser pour tous dans une libre république (ch. XX). Mais les dix-huit autres chapitres se rapportent à la question de la nature, du statut et des enseignements de l’Écriture et, ainsi, à la reconnaissance de ses difficultés et à la manière de les résoudre. S’il ne nous appartient pas ici de rendre compte du Traité théologico-politique par le projet qu’en révèle son terme, l’importance des chapitres consacrés à l’Écriture le fait entrer dans cette histoire de la lecture de la Bible, histoire dont ces dix-huit chapitres constituent un moment décisif.

Avant toute chose, il s’agit pour Spinoza d’écarter la tentation, les risques et les effets de la superstition, dont la haine et la violence ne sont pas les moindres.

[...]

Pour Spinoza, il y a donc une déformation de l’esprit religieux face à la Bible, déformation dans laquelle la superstition, du côté du peuple, et l’autorité, de la part des pasteurs, jouent un rôle destructeur. D’où la nécessité non seulement de revenir au texte, mais à son propre énoncé quant à ce que la Bible propose comme doctrine.

Ainsi, pendant six chapitres, Spinoza va examiner les grands éléments de la Bible et de ce à quoi le lecteur est particulièrement sensible : la prophétie et les prophètes, la vocation particulière des Hébreux, la Loi divine, les miracles…

Mais c’est dans le très important chapitre VII, intitulé '' De l’interprétation de l’Écriture '' (et qu’il faut lire intégralement), qu’il va exposer les conditions de son étude et de son interprétation précisément, et ce, de façon à écarter toutes les confusions qui habitent l’esprit et le cœur des hommes (inventions subjectives des théologiens, discordes, falsifications multiples de l’Écriture par des intérêts bassement humains, délires d’interprétation…) :

Baruch Spinoza, Traité théologico-politique, ch. VII, p. 279-281 :

Pour nous garder de ces confusions, libérer notre pensée des préjugés théologiques et ne pas embrasser à la légère des inventions humaines comme enseignements divins, il nous faut traiter de la vraie méthode d’interprétation de l’Écriture et l’exposer de manière argumentée ; car, si on l’ignore, on ne peut rien savoir avec certitude de ce que l’Écriture ou l’Esprit saint veut enseigner. Pour la formuler ici succinctement, je dis que la méthode d’interprétation de l’Écriture ne diffère pas de la méthode d’interprétation de la nature, mais lui est entièrement conforme. En effet, la méthode d’interprétation de la nature consiste principalement à mener une enquête systématique sur la nature, puis à en conclure, comme de données certaines, les définitions des choses naturelles ; de la même façon, pour interpréter l’Écriture, il est nécessaire de mener systématiquement et en toute probité une enquête historique à son sujet, puis à en conclure, par voie de conséquence légitime, comme d’autant de données et de principes certains, la pensée des auteurs de l’Écriture.

Par la suite, après avoir posé la règle générale d’interprétation, Spinoza énumère quelques principes d’application.

Baruch Spinoza, Traité théologico-politique, ch. VII, p. 283…289 :

La règle générale d’interprétation de l’Écriture est donc de ne rien lui attribuer à titre d’enseignement que nous ne l’ayons très clairement reconnu à partir de son histoire. Ce que doit être son histoire et ce qu’elle doit essentiellement raconter, il nous faut le dire maintenant.

1) Elle doit comporter la nature et les propriétés de la langue dans laquelle furent écrits les livres de l’Écriture et parlaient couramment ses auteurs […].

2) Il faut rassembler les affirmations de chaque livre, les classer par chapitres principaux pour pouvoir disposer rapidement de tous ceux qui portent sur le même sujet ; puis relever toutes celles qui sont ambiguës ou obscures et qui paraissent se contredire. […].

3) Enfin cette enquête doit exposer, pour tous les livres de prophètes, les circonstances dont le souvenir nous a été transmis : la vie, les mœurs et les préoccupations de l’auteur de chaque livre ; ce qu’il a été, à quelle occasion, en quel temps, pour qui, et dans quelle langue enfin il a écrit. Il faut ensuite étudier la fortune de chaque livre : comment il a d’abord été reçu, entre quelles mains il est tombé, quelles furent ses différentes variantes, et sur l’avis de qui on le reçut parmi les livres sacrés ; enfin comment tous ces livres, qu’il faut tenir pour sacrés, ont été réunis en un corps. […]

Après avoir obtenu cette connaissance historique de l’Écriture et nous être fermement décidés à ne rien recevoir avec certitude comme doctrine des prophètes qui ne découle de cette connaissance ou qui n’en soit tiré avec la plus grande clarté, il sera temps, alors, de scruter la pensée des prophètes et de l’Esprit saint. […]

Spinoza entre alors dans le détail des règles qu’il propose, des difficultés auxquelles le lecteur se heurtera, que ce soit pour la difficile maîtrise de l’hébreu, ou pour l’analyse des textes étant donné la complexité de leur écriture.

En suite de ce chapitre VII, Spinoza en vient aux différents livres qui constituent la Bible, Ancien et Nouveau Testament, et aux principes pour les examiner. Nous retiendrons ici les chapitres VIII et IX où il considère le Pentateuque, ses liens avec les autres livres historiques, et surtout le problème de sa rédaction, selon quoi on cherche ensuite s’ils eurent plusieurs rédacteurs ou bien un seul et de qui il s’agit (intitulé du chapitre VIII).

La contestation de Moïse comme auteur du Pentateuque est au cœur de la réflexion, avec l’introduction du personnage d’Esdras comme rédacteur. Pour cela, Spinoza s’abrite en quelque sorte derrière un prédécesseur de grande antiquité, Ibn Ezra, de Tolède (1092? - 1167) qui, au XIIe siècle, posa des questions de l’ordre de la critique historique. Ainsi intitule-t-il son chapitre VIII : Où l’on montre que le Pentateuque et les livres de Josué, des Juges, de Ruth, de Samuel et des Rois ne sont pas autographes…, pour reprendre d’abord les arguments du maître de Tolède contre la mosaïcité du Pentateuque.


Baruch Spinoza, Traité théologico-politique, ch. VIII, p. 327 :

Pour procéder avec ordre, j’aborderai en premier lieu les préjugés concernant les véritables rédacteurs des Livres saints. Commençons par l’auteur du Pentateuque : presque tous ont cru que c’était Moïse ; bien plus, les pharisiens l’ont défendu avec tant d’opiniâtreté qu’ils ont tenu pour hérétique quiconque avait une autre position ; et c’est ainsi qu’Ibn Ezra, homme de complexion plus libre et d’une grande érudition, et qui le premier (de tous ceux que j’ai lus) a remarqué ce préjugé, n’a pas osé expliquer ouvertement sa pensée, mais s’est contenté d’indiquer la question en termes assez obscurs […]

Spinoza n’en exploite pas moins le commentaire du Deutéronome d’Ibn Ezra en rendant ces termes plus clairs. Il ne relève pas moins de six arguments auxquels il va en ajouter quatre plus importants, jouant sur les parties en '' je '' et en '' il '' , sur les incohérences géographiques et historiques (dont le récit final de la mort de Moïse), pour conclure : Pour toutes ces raisons, il apparaît plus clair que la lumière du jour que le Pentateuque a été rédigé non pas par Moïse, mais par quelqu’un d’autre, et qui vécut de nombreux siècles après Moïse (ch. VIII, op. cit., p. 335).


© Pierre Gibert, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 125 (septembre 2003), "L’invention de l’exégèse moderne. Les '' Livres de Moïse'' de 1650 à 1750", p. 27-31.


 
Monastère Ste Catherine, Sinaï.
 
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