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Traduction de la Bible
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Nieuviarts Jacques
Traduction, trahison ? (Première partie)
Gros plan sur
 
Approfondir
 
"Traduire, c'est à la fois perdre et créer, mourir et renaître..."
 

 "Celui qui traduit littéralement est un faussaire ; celui qui ajoute quelque chose est un blasphémateur", dit de façon redoutable le Talmud (1). La difficulté est redoutable, car "Traduire, c’est à la fois perdre et créer, mourir et renaître, sauver l’essentiel au cours d’un naufrage pour pouvoir prendre pied sur une terre vierge. C’est bien là que résident l’aventure et le risque encourus par toute traduction : dans une suite de décisions sans appel qui constituent sa force et sa faiblesse" (2). Ces difficultés – heureusement ! – n'ont pas arrêté les traducteurs de la Bible qui, dès les origines, ont voulu la mettre à la portée de tous. Mais, pour la première grande traduction de la Bible, la Septante, au III siècle av. J.-C., les scribes d’Alexandrie ne se sont pas emparés d’un livre clos...


Ayant connu la joie, mais aussi le labeur de la traduction d'un des grands livres bibliques, en dialogue avec un poète (3), j'aimerais réfléchir ici à une des questions décisives qui se posent au traducteur ou face à toute entreprise de traduction : celle des « lieux et enjeux de la traduction. » En effet, il n'est aucune traduction standard, car tout lecteur est unique, même s'il appartient presque toujours à une communauté - au sens large - de lecture.

Pour le dire d'un mot, traduire est toujours un parti pris, car c'est toujours choisir l'approximation à la fois la plus belle et la plus audacieuse pour faire droit au texte que l’on traduit... et peut-être au lecteur ! Traduire est toujours un risque et une audace. D'autant plus, qu'avec la Bible, le traducteur est confronté à un livre canonique, appartenant comme tel à l'ensemble d'un peuple croyant...


La Bible au pluriel

1 – « La traduction fait partie de l'Écriture »

Héritiers de Gutenberg, nous concevons le livre comme un produit achevé. Or la Bible est parole avant d’être écriture. La traduction grecque dite des « Septante » a marqué un temps de l’évolution de l’original hébreu. Celui-ci, – comme le texte grec d’ailleurs  –, a continué ensuite de vivre.

La Bible avant la Bible 

Que le texte hébreu ait continué d’évoluer, on a pu le montrer en particulier pour le livre de Jérémie, exemple le plus clair de la coexistence de deux traditions vivantes. En grec, le livre de Jérémie est plus court d’un huitième environ et l’hébreu sous-jacent est différent de celui du texte « massorétique » (voir plus loin) qui est à la base de nos éditions actuelles. 

Le canon des Écritures du Premier Testament lui-même ne se fixera que très tardivement, comme par effet de dialogue avec le Second Testament, dialogue craintif, fixé de frontières visant peut-être, dans un premier temps, à la protection de toute contamination ou influence. Pourtant les deux canons, celui du Premier et du Second Testament, ont eu à dialoguer ensemble : l’histoire le leur imposait4 ! 

Bien avant la fixation, juive puis chrétienne, d’un « canon des Écritures » ( = liste normative des livres saints), la Bible circule et vit en plusieurs langues, assume le choc ou la rencontre des cultures, et le risque de la traduction. «La traduction fait partie inextricablement de l’Écriture5 ». La Bible n’existe peut-être toujours qu’en traduction, le canon hébreu lui-même ayant eu à se positionner par rapport à plusieurs des livres qui ne furent à l’origine écrits qu’en grec, cette autre langue de la Bible et du Livre. Le peuple croyant accueillit d’abord l’une et l’autre forme de son Livre. On composa la légende des 70 traducteurs d’Alexandrie, produisant par miracle (sans se consulter) le même texte, pour affirmer dans la foi l’inspiration des Écritures sous leur forme grecque. L’évolution de l’histoire après l’an 70 de notre ère, poussera les croyants du Judaïsme à maudire le jour de cette traduction, avant que les Massorètes (savants juifs du Ve et VIe siècle de notre ère qui ont eu pour mission de conserver le texte hébreu) ne fixent le texte dans le système actuel de voyelles, pour le protéger d’autres exodes, guider – et fermer – la lecture ! 

Du côté chrétien, on sait l’importance que Luther et la Réforme, au XVIe siècle, redonnèrent au canon juif des Écritures. L’un et l’autre canons sont ainsi considérés comme proprement fondateurs pour les deux traditions catholique et protestante. Le traducteur dans son travail, l’éditeur aussi bien sûr, doivent en tenir compte : le Livre et sa lecture croyante portent pour toujours cette double marque.

Du côté juif, la fixation du texte massorétique, en Galilée, à partir du Ve siècle de notre ère, a été accompagnée, en Palestine et en Babylonie, par la lente constitution d’un recueil de commentaires et de discussions entre rabbins : le Talmud. À côté du Talmud, on a aussi conservé des traductions en araméen, faites dans le cadre de l’office synagogal, les « targoumim » (pluriel de « targoum », d’une racine qui signifie « interpréter »). Rappelons qu’au retour d’exil (VIe siècle av. J.-C.), la plupart des Juifs ne parlaient plus l’hébreu mais la langue de l’empire perse, l’araméen.

St Jérôme et la « veritas hebraïca » 

On aimerait relire la correspondance, parfois rude, entre St Augustin et St Jérôme. Les deux hommes eurent en effet des échanges vifs tandis que l’ermite de Bethléem traduisait la Bible pour le peuple dans la langue de l’empire romain finissant, le latin. On sait qu’à cette période, au IVe et Ve siècle, les Pères de l'Église déployaient encore « des efforts d’ingéniosité pour assurer à leur collec-tion grecque le prestige du texte hébraïque6 ». Les traductions, tant en latin qu’en grec, abondaient, au point que leur fiabilité est souvent interrogée. La Septante elle-même, pourtant « première Bible chrétienne », peinait encore à acquérir ses lettres de noblesse.

Selon Maurice Gilbert, « à partir d’Origène, on sait dans l'Église qu’il y a une pluralité de versions grecques de la Bible juive et qu’elles méritent d’être comparées au texte de la Bible hébraïque. L'Église reçoit la Septante, mais elle peut en reconnaître aussi les limites par rapport au texte hébreu7 ». C’est dans ce contexte que St Jérôme prône résolument le retour à la « veritas hebraïca », à l’original hébreu. On sait la fortune qu’aura sa traduction, dite « Vulgate » (du latin « editio vulgata », édition commune). Jusqu’au milieu du XIXe siècle, elle sera l’unique Bible de référence pour le monde catholique, tandis que la Bible de Luther faisait foi au sein des Églises de la Réforme, en particulier en Allemagne. 

Aujourd’hui, si l’espace culturel dans lequel nous vivons a imposé, dans nos pays, l’entrée de la Bible dans un autre état et un autre moment de la langue, il en est qui regrettent ce temps du texte unique pour la mémoire croyante, et, par là, pour l’identité croyante. Mais ne doit-on pas aujourd’hui tenir compte d’autres paramètres, dans ce qui se veut une communication de cette Parole vive, au sein d’un monde qui bouge, avance, déplace de lui-même les repères, appelle les croyants sur d’autres terrains ? Ce sont là des questions de la plus haute importance et sur lesquelles je reviendrai. Mais on aimerait entendre, au cœur de ce voyage et de cet exode – ou de cette transhumance culturelle – que vivent nos sociétés et au cœur desquels nous nous situons, la lettre aux Hébreux et son éloge magnifique de la foi d’Abraham et, avec lui, des autres marcheurs à l’étoile du peuple de la Promesse (He 11). Ne convient-il pas de prendre acte de la condition nomade de l’homme, aujourd’hui plus encore qu’en d’autres moments ? 

La Bible... liée à un peuple de croyants

Un regard attentif montre donc tout au long de cette longue première période que nous venons de parcourir, la connivence qui existe comme naturellement entre tradition et communauté de lecture : la Bible existe et se traduit à l’infini, pour un peuple de croyants. Mais depuis un peu plus d’un siècle maintenant, le mouvement s’est multiplié de façon véritablement exponentielle. Et si la Bible est toujours reliée à un peuple de croyants, les contours de ce « peuple » se sont modifiés de façon importante. En raison du fait œcuménique d’abord, en particulier depuis le concile Vatican II. C’est ce mouvement qui a vu naître en France à partir de 1973 la Traduction Œcuménique de la Bible, devenue texte de référence non seulement dans l’œcuménisme, mais dans les milieux universitaires s’attachant à la Bible de façon non confessionnelle. 

On voit aujourd’hui s’opérer sous nos yeux une mutation culturelle importante, qui transforme le rapport à la Bible, l’entraînant en transhumance dans un univers culturellement nomade, en quête de sources. Chacun se tourne vers les lieux où entendre une parole vive. Si l’on déplore la multiplication des sectes, il importe de dire haut et clair comment notre époque vit une redécouverte de la Bible comme livre fondateur, même si ce regain d’intérêt se vit hors de toute référence ou appartenance ecclésiale. Cette mutation de l’espace culturel de réception de la Bible est un des facteurs décisifs de ces derniers années. Des traductions récentes de la Bible s’inscrivent pleinement dans cette démarche, nous le montrerons. 

2 – Le paysage des traductions en français 

Il y a actuellement dans le monde plus de 6000 langues répertoriées. Des Bibles existent dans plus de 2000 d’entre elles et le nombre ne cesse d’augmenter8. En langue française, la liste serait très longue. Je ne mentionnerai ici que les plus connues, en m'attardant davantage sur la plus récente, la Bible Bayard 

Les grandes traductions en langue française

La Bible de Jérusalem. Cette traduction s’inscrit dans le droit-fil du renouveau biblique des années 50, peu de temps après la grande encyclique de Pie XII, Divino afflante Spiritu (1943). Cette encyclique ouvrait la voie à la redécouverte de la Bible et à sa lecture, en même temps qu’au travail de l’exégèse, et par là même à celui de traduction, perspectives confirmées, quelques années plus tard, en 1965, par la Constitution conciliaire Dei Verbum. 

Conduite sous la responsabilité de l'École biblique de Jérusalem, tenant compte des recherches exégétiques qui ont marqué le temps de ce grand renouveau, elle a réussi à allier la beauté de la langue et la richesse de son apparat critique. Aussi a-t-elle traversé, comme Bible de référence, toute la seconde moitié du XXe siècle. Elle a connu deux rééditions importantes, en 1973 et 1998, à un moment où les nouvelles recherches, en particulier sur le Pentateuque et plus largement sur l’Ancien Testament, rendaient la tâche d’établissement des notes critiques plus difficile, au sortir des certitudes acquises par les recherches bibliques du début du siècle.

La Traduction Œcuménique de la Bible. C’est dans la mouvance du Concile Vatican II et des ouvertures importantes qu’il a opérées dans le champ œcuménique, que la Traduction Œcuménique de la Bible (T.O.B.) a vu le jour peu à peu, d’abord par fascicules (dès 1969), avant de paraître en volume unique, pour le Nouveau Testament (1972), puis pour l’Ancien (1975), édition révisée en 1988. Le grand progrès de cette traduction était de permettre une référence commune, ouvrant la possibilité d’une lecture de la Bible ensemble, protestants, catholiques et orthodoxes. Elle permettait aussi une théologie renouvelée, désormais affranchie pour une part des questions préalables – toujours posées auparavant – autour de la traduction et de la tradition de lecture. Peut-être ce langage commun ne permettait-il pas aux uns et aux autres d’en faire « leur » Bible, au sens où chacun demeurait marqué par sa propre tradition et le texte qui la portait. Bible de référence pour tous, elle fait également autorité dans les milieux universitaires ou non confessionnels, en raison de la rigueur de son travail. 

La Bible d’Osty et celle de la Pléiade. Travail de toute une vie, la première est l'œuvre d’un seul homme, le chanoine Osty, aidé dans un second temps d’un collaborateur éminent, le P. Trinquet. C’est ensemble qu’ils signent cette traduction présentée au public en un seul volume (après la parution en fascicules) en 1973. On s’accorde à saluer la richesse de cette traduction et la valeur de son apparat critique, en particulier sur le plan linguistique et historique. C’est au sens fort une « Bible d’étude », même si les très riches notes historiques sont aujourd’hui datées. 

Nous mentionnons ici, dans le même sens, la Bible de la Pléiade. La traduction de l’Ancien Testament (deux volumes : 1956 et 1959) est l’œuvre magistrale d’Edouard Dhorme. La traduction du Nouveau Testament, sous la responsabilité de Jean Grosjean, a peut-être connu un succès un peu moindre (1971). Ces trois volumes demeurent pourtant des ouvrages de référence, même si, ici encore, les notes ont vieilli. 

La Bible de Chouraqui. Le parti pris d’une traduction extrêmement proche de l’hébreu conduit à un texte souvent surprenant. Si l’approche est intéressante, on ne peut en faire cependant un principe de traduction. On lui a souvent reproché un étymologisme abusif, amenant le traducteur à recourir trop souvent aux néologismes. On peut s'interroger, de même, sur l'utilisation de nombreux hébraïsmes dans la traduction du Nouveau Testament qui, s’il a été porté dans la culture juive, n’en a pas moins été écrit en grec. Si cette traduction a pu être appréciée pour sa saveur particulière, parfois exotique, elle n’a pas trouvé de place réelle dans l’exégèse, qui refuse peut-être ce que H. Meschonnic a appelé « une linguistique du mot et non du système9 ». 

Les Bibles en français courant. Dans le souci d’offrir le texte biblique au plus grand nombre en différents pays (en anglais, allemand, italien, espagnol, portugais...) l’Alliance Biblique Universelle a choisi courageusement d’opter pour la langue usuelle, en se basant sur une véritable théorie de la traduction, dite par « équivalence dynamique », attentive au sens et au contexte plutôt que « concordante » au mot. L’enjeu est de parvenir à rendre dans une langue ce qui s’exprime autrement dans une autre. 

Bien loin d’être une œuvre de nivellement de la langue « par le bas », la « Bible en Français Courant » (1982, puis 1997) est le fruit d'un travail soutenu de la langue, pour parvenir à cette « équivalence » dont on comprend qu’elle soit qualifiée de « dynamique ». Comme dans le langage courant, les phrases sont courtes, parfois leur syntaxe légèrement modifiée, certaines expressions quelque peu explicitées, sous forme ici encore d’équivalence, pour une plus grande lisibilité. Cette traduction ne cède en rien à la facilité et ne mérite pas les critiques qu’on lui a parfois adressées. Soucieuse de la théorie de la traduction qu’elle met en œuvre, elle assume pleinement le risque du passage d’une langue (et une culture) à une autre. 

La traduction de la Bible réalisée par P. de Beaumont assume le même souci. La simplification du texte pratiquée dans la première édition (1969-1974) – vocabulaire restreint et temps des verbes simplifiés – a pu apparaître aux yeux de certains comme un appauvrissement. Mais l’édition en un volume (1981) a, semble-t-il, remédié à cet inconvénient.

 Les Bibles en français courant ne sont pas des Bibles d’étude, mais rendent la lecture de ce Livre accessible au grand nombre et de façon simple. 

La Bible Bayard : présentation et enjeux de cette « nouvelle traduction »  

On me permettra de présenter avec sympathie et plus longuement la « nouvelle traduction » de la Bible Bayard (2001). Elle relève d’un parti pris nouveau sur l’enjeu d’une traduction soucieuse de se situer dans la culture contemporaine. La présenter ici est déjà ouvrir le champ de la réflexion théorique qui suivra sur le fait de traduction.

Rendre aux textes leur étrangeté. Dans son introduction, Frédéric Boyer, qui en est le maître d’œuvre avec Marc Sevin, retrace l’histoire des textes, de la mise en livre de la Bible, de ses traductions aussi. « Rendre aux textes leur étrangeté », écrit-il, exprimer la « polyphonie culturelle  » inscrite dans l’écriture de cette véritable bibliothèque, tel est le projet poursuivi, associant sur chaque livre, sous forme de binômes, exégète et écrivain, linguiste et poète. 

Vingt écrivains et vingt-sept exégètes ont ainsi travaillé ensemble, confrontés à la tâche de rendre compte chacun, dans ce dialogue de plusieurs années, de leurs procédures de travail et des exigences portées par les uns et les autres : du texte source pour les uns, de son devenir dans la langue cible pour les autres. On traduit toujours dans ou pour une inscription dans un état de la langue, il serait illusoire de l’ignorer. Le choix fait ici était celui de la langue parlée ou écrite dans la littérature contemporaine. La réception par les lecteurs en témoigne, les uns disant leur distance par rapport à cette langue, les autres leur bonheur de pouvoir trouver la Parole de la Bible dans la langue dans laquelle ils lisent, entendent, comprennent. On a pu parler à ce titre de « Bible à plusieurs voix » – « plusieurs livres, plusieurs voix, plusieurs écritures » – dans une traduction visant à conjuguer le souci à la fois scientifique et littéraire.

Traduire à deux voix. Le processus de traduction s’entreprend dans le corps à corps de l’exégète avec le texte, en scrutant la langue, l’histoire, l’histoire de l’interprétation, le jeu poétique (rythme, allitérations, assonances), pour livrer à l’écrivain ces éléments d’une première traduction, à la fois la plus informée et la plus rigoureuse possible. L’écrivain ou le poète travaille alors à partir de ce donné, artisan forgeron de la langue, chargé si l’on nous permet l’expression, de mettre le feu de Dieu dans les mots. La traduction ainsi travaillée revient alors à l’exégète, avant que ne s’opère la confrontation – dans une rencontre longue – de ces deux regards sur la traduction. L’exégète dit le texte, le poète en travaille les mots, l’un et l’autre assujettis au texte lui-même. On en a vu l’un ou l’autre carnet de notes à la main ou dans la poche, dans le métro de Tokyo ou ailleurs, poursuivi par la recherche des mots. Trouver le mot juste, la forme juste. Entendre leur rythme, travailler encore la forme littéraire. Le texte fera encore plusieurs va et vient avant sa forme finale. 

Lire la Bible. Cette « nouvelle traduction » repose aussi sur une certaine compréhension de l’acte de lire, sur la prise en compte que, dans l’espace culturel contemporain, on prête attention au récit, à la lecture, à la lecture suivie, et que cela même est constitutif de l’acte de lecture de la Bible. La présentation ici du texte à l’édition importe. On a parfois reproché à cette Bible son utilisation du « papier roman. » De fait, la couleur et le grain du papier ne sont pas exactement ceux du « papier bible », discrète invitation ou incitation à la lecture plus longue, une lecture heureuse aussi. La typographie a été soignée en ce sens, et la présentation volontairement aérée. Le texte n’est pas présenté sur deux colonnes, posées en quelque sorte sur le socle classique d’un apparat critique fourni dans les grandes Bibles. Cet appareil critique est reporté en fin de volume, tout comme les notes et les introductions à chacun des livres bibliques. Enfin, pour favoriser une lecture suivie, les indications des versets sont placées dans la marge, et il n’y a ni titres ni sous-titres. 

F. Boyer annonce, dans son introduction, le souci d’offrir un texte destiné à être « lu mais aussi, et d’une manière non moins décisive, pour être entendu. » De fait, de nombreux textes ont été lus publiquement, à ciel ouvert au cours de plusieurs « nuits de la Bible » ou encore dans plusieurs théâtres (à Paris, en différentes villes de France, à Québec...). Cette traduction, dont la forme, l’écriture et le rythme, a pu surprendre certains critiques, se prête bien à une lecture publique, en raison même de ces spécificités. Elle y entraîne le lecteur. 

Un outil de travail. Le choix fait par cette Bible de laisser entendre la polyphonie des voix – discrète attestation de la diversité très grande de la bibliothèque qu’est la Bible, et de la durée infinie de son écriture, s’étalant sur des siècles – a été peut-être critiquée à juste titre. La diversité d’écriture pourtant, la différence assez nette de tonalité et de style par exemple entre les trois grands prophètes – Isaïe, Jérémie, Ezéchiel – attestent de cette diversité de production des Écritures bibliques, de la diversité des écrits bibliques. Certes il est un vocabulaire biblique qui traverse la Bible tout entière, ou du moins les écrits de même période. Mais ces mots étaient-ils compris exactement de la même façon par les auteurs bibliques ? Se conjuguant à leur trame propre, entrant dans le corps de leur écriture, revêtent-ils vraiment une signification semblable ? 

Un double glossaire, en fin de volume, fait en ce sens l’inventaire des principaux termes hébreux et grecs, indiquant pour chacun sept ou huit traductions, anciennes ou récentes, situant donc les choix de traduction faits, mais aussi parfois l’errance des traductions sur des termes pourtant essentiels. Un tableau généalogique des traductions de la Bible du XIIIe au XVIe siècle, en fin d’ouvrage, achève ce regard sur la diversité de la tâche de traduction au fil des siècles, situant son propre projet au cœur de cette généalogie, comme un dernier bourgeon et la situant aussi, par la rigueur de sa traduction – même si elle n’est pas uniforme, nous l’avons évoqué – et par ces glossaires et annexes, comme Bible de référence et de travail10. 

La volonté affichée par les traducteurs est de poursuivre ce sillage, de l’œuvre de traduction affrontée à chaque siècle à une nouvelle vague de l’avancée culturelle et des défis qu’elle pose. Le langage change, la langue elle-même évolue et même très vite, se parcellise aussi selon les espaces socio-culturels nombreux qui façonnent et composent notre culture et aussi la langue d’aujourd’hui. Plusieurs des écrivains engagés dans ce projet sont également des traducteurs (Florence Delay, Jacques Roubaud, Pierre Alféri...), conscients des questions posées par la traduction, mais convaincus aussi que la littérature contemporaine permet de trouver des solutions inattendues, justes, originales aux problèmes de traduction de textes difficiles comme ceux de la Bible. De nombreuses traductions s’attachent à « garder » fidèlement le texte hébreu ou grec original. Le regard ici est porté aussi et avec une attention spéciale, sur la langue qui reçoit ces textes avec charge de les porter désormais, la « langue-cible. » 

Une pluralité de traductions, pour faire entendre la Parole

Au terme de la présentation de ces diverses traductions, reviennent à la mémoire quelques phrases du message de Jean-Paul II pour le Carême 1995. 

Insistant, dans l’esprit même de Populorum Progressio (Paul VI, 1967), sur l’urgence de l’alphabétisation comme tâche première dans le souci du développement des peuples, Jean-Paul II précisait en effet : « L’approfondis-sement de l’évangélisation sera aussi favorisé par le progrès de l’alphabétisation, dans la mesure où l’on aidera chacun de nos frères et sœurs à    saisir de manière plus personnelle le message chrétien et à prolonger l’écoute de la Parole de Dieu par la lecture. Rendre possible au plus grand nombre l’accès direct à l'Écriture sainte, autant que faire se peut dans sa propre langue, cela ne peut qu’enrichir la réflexion et la méditation de tous ceux qui cherchent le sens et l’orientation de leur propre vie. » 

Il poursuivait en ces termes : « J’exhorte vivement les pasteurs de l'Église à prendre à cœur et à encourager ce grand service rendu à l’humanité. Car il s’agit de joindre à l’annonce de la Bonne Nouvelle la transmission d’un savoir qui permet à nos frères et sœurs d’assimiler par eux-mêmes la portée de ce message, d’en goûter toute la richesse et d’en faire une part inté-grante de leur culture. À notre époque, ne peut-on dire que travailler pour l’alphabétisation, c’est contribuer à bâtir la communion dans une authentique et active charité fraternelle ? » 

On entend pourtant aussi avec respect, au terme de la présentation que nous venons de faire des différentes grandes Bibles existantes, les questions posées par beaucoup : pourquoi donc de nouvelles traductions de la Bible ? pour quel(s) public(s) ? Se « valent-elles » toutes ? Ou bien s’annulent-elles ? Quelles en sont les caractéristiques ? Comment choisir ?

Dans ce qui vient d’être dit, nous avons tenté déjà de répondre en partie à ces questions et nous avons posé les éléments d’une réflexion plus théorique sur le fait de traduire et de traduire la Bible. Ce point fera l’objet d’un deuxième article dans le prochain BIB.


© Jacques Nieuviarts, Faculté de théologie, Institut Catholique de Toulouse, Bulletin Information Biblique n° 62 (juin 2004), p, 14.


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(1) Il existe un adage italien pour lequel toute traduction est trahison : « traduttore, traditore » (litt. traducteur, traître). L’auteur s’en démarque ici. Son article est la reprise, modifiée et allégée, d'une conférence parue dans le Bulletin de Littérature Ecclésiastique de l’Institut Catholique de Toulouse     (n° 1 - 2004). Nous remercions l'auteur et la revue de nous autoriser à l’utiliser. Il sera publié en deux livraisons, la première, « La Bible au pluriel » donnée ici, sera suivie de « Qu'est-ce que traduire ? » dans le BIB n° 63 (décembre 2004).

(2) C. Rico, « La linguistique peut-elle définir l’acte de traduction ? », dans : J.-M. Poffet éd., L’autorité de l’Écriture, LD Hors-série, Le Cerf, Paris, 2002, p. 221-222. La citation du Talmud est tirée de Tossefta Meg IV, 41 ; voir aussi Qid 49a.

(3) En collaboration avec Pierre Alféri, Isaïe, dans : La Bible, nouvelle traduction, Bayard, Paris, 2001; rééd. Folio, Gallimard, Gallimard, 2004.

(4) Sur l’ensemble de cette question, on pourra se reporter à Y.-M. Blanchard, « Naissance du Nouveau Testament et Canon biblique », dans      J.M. Poffet éd., L’autorité de l’Écriture, p. 23-50.

(5) J. Joosten, « Lire la Bible en traduction : une perspective historique », Foi & Vie, Cahier Biblique 41, Sept 2002, p. 11.

(6) Y.-M. Blanchard, « Naissance du Nouveau Testament et Canon biblique », p. 43.

(7) « Textes exclus, textes inclus : les enjeux », dans : J.-M. Poffet éd., L’autorité de l’Écriture, p. 62.

(8) « On estime à ce jour que la Bible entière a déjà été traduite en 349 langues, le seul Nouveau Testament en 841 autres langues, et qu’en 933 autres encore on dispose au moins d’un livre biblique » J.-M. Babut, Lire la Bible en traduction, « Lire La Bible » 113, Le Cerf, Paris, 1997, p. 10. Voir aussi J.-M. Auwers éd., La Bible en Français. Guide des traductions courantes. Nouvelle édition revue et augmentée,« Connaître la Bible » 11/12, Lumen Vitae, Bruxelles, 2002.

(9) Pour la poétique V, NRF, Gallimard, Paris, 1978, p. 256.

(10) Le glossaire, développé et complété, est édité sous le titre : Nouveau Vocabulaire Biblique, Bayard, Paris, 2004.

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org