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Analyse narrative
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Schlumberger Sophie
L'analyse narrative : l'essentiel
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L’analyse narrative est fondée sur une idée simple : tout récit cherche à produire des effets de sens en direction d’un lecteur. Ce type d’analyse est justifié par ces questions : comment le texte communique-t-il avec le lecteur ? Comment le texte fait-il sens auprès de la personne qui le lit ?

Avec cette série d'articles, nous vous proposons de pratiquer vous-même l'analyse narrative, une méthode d'étude des textes bibliques tout à la fois très simple et très féconde.
Chacune des trois séries d'articles comporte quatre approches, bien évidemment complémentaires :
- 1. "l'analyse narrative : mise en oeuvre" par Patrice Rolin.
- 2. "L'analyse narrative : travail en groupe" par Patrice Rolin.
- 3. "L'analyse narrative : pas toujours évidente" par Gérare Billon. 
- 4. "Exercice complémentaire" par Sophie Schlumberger.


En tête de la première série (article ci-dessous), Sophie Schlumberger, sous le titre : "L'analyse narrative : l'essentiel" présente d'abord cette méthode (1).


À la différence d’une démarche historico-critique, l’analyse narrative ne s’intéresse pas à la genèse, à l’histoire du texte, mais aborde celui-ci tel qu’il se présente, dans son état final. Elle est qualifiée en ce sens d’approche synchronique.  Elle ne cherche pas non plus à reconstituer, à travers le texte, l’identité de l’auteur historique ni celle des premiers destinataires; elle renonce à ce travail archéologique. Son pôle d’intérêt est résolument la communication entre le texte et son lecteur, tel qu’il est constitué dans l’acte même de la lecture (elle nomme ce lecteur “lecteur implicite”). L’intérêt spécifique de l’analyse narrative pour la façon dont le texte orchestre la communication texte-lecteur la range au nombre des approches dites pragmatiques. 

Lire, étudier un récit selon cette approche consiste à repérer et analyser la façon dont le récit est construit, à porter attention à ce que l’on appelle la stratégie narrative. Pour mettre en lumière cette stratégie, il faut examiner un certain nombre d’éléments constitutifs de tout récit. Ces éléments, nous vous les présentons brièvement ici, de façon concise. La liste des questions vous servira de guide dans vos travaux. 

1. La clôture du récit

• Où commence et où finit le récit ? 

Repérer les indications de temps, de lieu, les personnages, l’action, les thèmes traités qui permettent de délimiter ce récit ou épisode narratif. 

• Cet épisode narratif est-il constitué de plusieurs scènes, tableaux ?

Noter comment ces tableaux sont ou non reliés entre eux, ainsi que la progression narrative. 

• Comment cet épisode narratif est-il inséré dans un plus vaste ensemble appelé séquence narrative ? 

Relever en amont et en aval les indices qui construisent ces liens : personnages, thèmes, indications de temps et de lieu, etc. Repérer si l’épisode narratif étudié est plutôt en continuité ou en rupture avec la séquence narrative. 

2. L’intrigue

• Repérer les cinq grandes étapes habituellement consttutives de toute histoire racontée. 

Ces 5 étapes constituent l’intrigue : 
1. la situation initiale 
2. la complication (appelée aussi élément perturbateur ou nœud) 
3. l’action transformatrice 
4. le dénouement
5. la situation finale. 

Relever la place accordée à chacune de ces étapes, les liens établis entre elles, les correspondances, les différences.  

• Cette intrigue principale contient-elle plusieurs intrigues, plus restreintes, dites épisodiques ?

Si oui, comment ces intrigues s’articulent-elles ? 

• L’intrigue est-elle de résolution ou de révélation ?

Dans une intrigue de résolution, l’action transformatrice résout un problème : maladie, mort, catastrophe naturelle, etc. Dans une intrigue de révélation, l’action transformatrice vise à révéler l’identité d’un personnage. Un récit peut jouer sur ces deux types d’intrigues. 

3. Les personnages 

• Dresser la liste des personnages. 

Quels sont les agents (êtres vivants ou choses) qui participent au déroulement de l’intrigue ? 

• Ces personnages sont-ils individuels ou collectifs ? 

• Quelle est leur épaisseur ? 

Sont-ils ronds (construits à l’aide de plusieurs traits, avec forte consistance narrative) ou plats (construits à l’aide d’un trait, sans grande consistance narrative) ?

• Qui est qui ? 

- Qui est le protagoniste ou héros ? (Personnage individuel ou collectif jouant un rôle important dans le développement de l’intrigue.) 

- Qui sont les figurants ? (Personnage individuel ou collectif jouant un rôle passif ou presque dans le développement de l’intrigue.) 

- Qui sont les personnages ficelle ? (Personnage individuel ou collectif jouant les seconds rôles dans le développement de l’intrigue.) 

• Quel rôle ces différents personnages occupent-ils dans le récit ? 

• Les personnages évoluent-ils au cours de la narration ? 

• Comment le narrateur présente-t-il les personnages au lecteur ? Le narrateur est celui qui raconte l’histoire. Quels  propos tient-il au sujet des personnages et comment les montre-t-il en action ? 

• Quels sentiments pour les personnages le narrateur suscite-t-il chez le lecteur ?

De l’empathie (sentiment de grande proximité, communion), de la sympathie (identification moindre entre personnages et lecteur) ou de l’antipathie (rejet) ? 

• À quelle distance le lecteur est-il situé par rapport aux personnages et situations ? 

Le narrateur, tel un cinéaste, utilise des focalisations différentes selon la distance qu’il souhaite placer entre le lecteur et ce qui est raconté 

Repérer : 

- les focalisations zéro (gros plans : le narrateur sort du cadre de l’histoire racontée et apporte au lecteur des informations non connues des personnages du récit); 

- les focalisations externe (plan fixe : le lecteur est inscrit dans le cadre du récit, il sait, voit ce que savent, voient les personnages); 

- les focalisations internes (plan rapproché : le lecteur est introduit dans l’intériorité du personnage).

• Le savoir du lecteur quant aux personnages, aux enjeux de l’intrigue, est-il supérieur, égal, ou inférieur au savoir des personnages ?

Il s’agit ici de situer la position offerte au lecteur par rapport aux personnages. 

 4. La temporalité

• À quelle vitesse le récit se déroule-t-il ? 

La vitesse d’un récit se mesure en évaluant le temps accordé par le récit aux événements de l’histoire racontée. Pour évaluer ce temps, il s’agit de repérer si le récit raconte selon le rythme de la pause descriptive (sorte d’arrêt sur image, l’action ne progresse pas), scène (vitesse normale, le temps du récit est égal au temps de l’histoire racontée), sommaire (accellération, le temps du récit est inférieur au temps de l’histoire racontée), ellipse temporelle ( le récit passe sous silence des événements). 

• Dans quel ordre le récit raconte-t-il les événements ? 

Cet ordre correspond-il à l’ordre dans lequel les événements racontés se sont déroulés ? 

• Le récit a-t-il recours à des analepses (retour dans le passé) ou à des prolepses (bond dans le futur) ? 

Si oui, en quoi ces allusions au passé et au futur éclairent-elles l’épisode narratif ? 

• Quel est le type du récit ?

Le récit peut être de type répétitif (il raconte plusieurs fois ce qui s’est passé une fois), itératif (il raconte une fois ce qui s’est passé plusieurs fois), singulatif (il raconte ce qui s’est passé autant de fois que cela s’est passé) ? 

5. Le cadre 

• Quelles sont les indications temporelles, spatiales, culturelles, sociales ou autres données par le récit ? 

- Ces indications ont-elles une valeur factuelles ou symboliques ?

- Correspondent-elles aux indications de la séquence narrative ou sont-elles en décalage ? 

• Quel est le « monde » construit par le récit ? 

6. La « voix » narrative

• Qui parle à travers ce récit ? 

Il s’agit d’essayer d’esquisser les traits de cette « voix » qui raconte et guide le lecteur, la lectrice en racontant d’une certaine façon, selon une stratégie qui lui est propre.  A partir des données réunies aux points précédents, est-il possible de qualifier son point de vue, ses valeurs ? 

• Ce narrateur intervient-il dans son récit ? 

Si oui, intervient-il par des commentaires expli-cites (explication, traduction, appréciation, etc.)... ou plus discrètement, par des commentaires implicites (citation, polysémie, humour, ironie, malentendu, etc.) ? 

7. Le texte et son lecteur 

Cette étape de bilan repose sur une idée : tout récit s’adresse à un lecteur et l’auteur implicite (celui qui s’implique dans son œuvre par ses choix narratifs) compte sur la coopération active de son lecteur, sur son implication. Ce lecteur est qualifié de lecteur implicite. Pour obtenir cette coopération, l’auteur implicite propose à son lecteur implicite ce que l’on appelle un contrat ou pacte de lecture.

Pour repérer ce contrat, il est nécessaire de s’interroger sur les points suivants : 

• Le récit recourt-il à un genre littéraire particulier (miracle sur la nature, guérison, exorcisme, controverse, épopée, vocation, etc.) ? Au sein de la culture de l’époque de rédaction, quelle était la signification associée à l’utilisation de ce genre littéraire ? 

• Le récit étudié se joue-t-il de ces conventions ? 

Si oui, dans quelle perspective ? 

• L’auteur implicite présuppose-t-il chez son lecteur des connaissances (par exemple, connaissance de textes de l’Ancien Testament, de pratiques culturelles, religieuses, etc.) ? Lesquelles ? Ces connaissances sont-elles recomposées dans le récit ? 

• Y a-t-il des « blancs » dans le récit, des faits, notions passés sous silence ? 

• Le récit ménage-t-il des surprises au lecteur ? 

• Le lecteur est-il invité à entrer dans un processus d’identification ? 

• Quelle part est laissée au lecteur pour construire le sens, interpréter ? 

• Le récit cherche-t-il à conforter ou déplacer le lecteur dans ses savoirs, ses convictions, ses questions, son rapport au monde, aux autres, à Dieu ?


© Sophie Schlumberger, SBEV / FPF), Bulletin Information Biblique n° 62 (juin 2004), p, 3.

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(1) Un manuel de référence : Daniel Marguerat et Yvan  Bourquin : « Pour lire les récits bibliques. La Bible se raconte. Initiation à l’analyse narrative », Paris - Genève - Montréal, Le Cerf - Labor et Fides -Novalis, 1998, 2e éd. 2002.
(Existe également sous forme de CD-Rom).

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org