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Mort de Moïse
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Billon Gérard
La mort de Moïse. Commentaire de Dt 34,1-12
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La mort de Moise , Luca Signorelli, 1481
Moïse meurt, les mots de la Loi, de l'Alliance, de la Bénédiction demeurent.
 

Le tombeau inconnu

Le livre du Deutéronome s'achève. Avec lui, s'achève aussi la Torah d'Israël. Alors s'éteint Moïse, lui qui, selon le livre même en a été rédacteur (voir par exemple Ex 24, 4 où il écrit tout ce que le Seigneur lui a dit). Son tombeau restera inconnu : le corps disparu du plus grand des prophètes a moins d'importance que les mots de la Loi, de l'Alliance et de la bénédiction qu'il laisse derrière lui.

On ne peut isoler le récit de la mort de Moïse (Dt 34) de la bénédiction des douze tribus d'Israël (Dt 33). Cela rapproche Moïse du patriarche Jacob (Gn 49). Le prophète et l'ancêtre meurent en laissant comme testament des vœux de bonheur. Au moment où ils disparaissent de la scène de l'histoire humaine, l'horizon, loin de se rétrécir, s'ouvre sur ceux qui ont été engendrés (bénédictions de Jacob) ou qui sont nés de nouveau dans l'eau de l'exode (bénédictions de Moïse). En relisant ces bénédictions, les tribus – ou ce qu'elles deviendront – plongent dans la mémoire de leurs origines : avant d'habiter « le pays de blé et de vin nouveau » (Dt 33, 28), le peuple de Dieu fut esclave en Égypte. Le prophète Osée, avec astuce, a vu ce lien entre le patriarche qui descendit en Égypte et Moïse qui en remonta (voir 0s 12, 13-14).

Moïse et la Terre promise. La mort de Moïse s'est insinuée dans le récit dès les premières pages du livre du Deutéronome. Dans la plaine de Moab, à la frontière, le législateur relit la libération, le séjour au désert, le rapport à la Loi. Lui-même n'entrera pas dans le « bon pays » dit-il au détour d'un développement consacré à l'idolâtrie (Dt 4, 21-22). Pourquoi ? L'explication avancée (il aurait commis une faute, un manque de confiance) compte moins que le réseau des significations qui s'imprime en nos consciences : Moïse, né en Égypte, réfugié en Madian, guide dans le désert, est l'homme de l'errance sous la parole divine, pas celui de la conquête et des récoltes. Il appartient aux temps fondateurs, non au rythme habituel des mois et des saisons. L'installation dans la terre où coulent le lait, l’huile d’olive et le miel sera occasion de dangers, d'oubli et de reniement du Dieu vivant. Moïse en est exclu. Et c'est tant mieux.
Vers la fin du récit, ayant rappelé une dernière fois la Loi et l'Alliance, ce qu'elles engagent, ce qu'elles exigent, Moïse conclut sur son incapacité à « tenir sa place » à la tête du peuple (Dt 31, 2). Josué lui succède. Bientôt, il fera traverser le Jourdain, reprise modeste et enthousiaste du passage de la mer des Roseaux (Jos 3). Il emmène avec lui l'arche et le livre de la Loi qui y est déposé en témoignage.

L'espace géographique où le peuple va désormais s'ébrouer, Moïse le voit du haut d'une montagne – ou, plus exactement, le Seigneur lui fait voir (Dt 34, 1) après lui avoir raconté ce qui va se passer sur cette fameuse terre vers laquelle tous ont marché péniblement pendant quarante ans. Amer récit d'avenir : le paysage, qui devrait être lumineux, comprend infidélité et idolâtrie. Le peuple d'Israël, relisant plus tard ces paroles divines sur cette même terre (ou hors d'elle, peut-être, si ce passage fut composé en exil), y entend par avance le diagnostic de son échec : « après ma mort, vous allez vous corrompre totalement et vous écarter du chemin prescrit » (Dt 31, 29). Si l’en est bien ainsi, comment ne pas désespérer ?

D'un chant à l'autre. Comment ? Par le chant ! De la part du Seigneur, Moïse compose un premier chant, cantique au «Rocher» d'Israël (Dt 32). Qu'elles qu'en soient les sources, ce chant où Dieu est magnifié comme jamais et où Israël se voit attribuer ce qu'on pense être un surnom de tendresse («Yeshouroun»), porte en son milieu le catalogue des fautes à venir mais aussi l'annonce inouïe que, malgré tout, le Seigneur fera grâce. Espoir.

Alors, sur ce fond de lucidité et de miséricorde, Moïse entonne un deuxième chant et déploie la bénédiction, le «dire» du bien. Jacob l'avait fait au moment de mourir en Égypte. Moïse le fait au moment de mourir loin de l'Égypte et tout près du pays du bonheur et du malheur. Le Seigneur y est exalté comme un soleil, un guerrier sur les nuées du ciel ; Israël/Yeshouroun y reçoit une béatitude (v. 29), invitation lancée à vivre le temps historique sur la terre donnée dans la confiance en ce Dieu unique, étrange, mystérieux, qui n'a pas d'égal. Moïse est désormais prêt. Il meurt, avec, sous les yeux, le pays et son histoire. Il meurt en pleine possession de ses moyens : pour l'éternité, il demeurera un vieillard sublime, aimé des peintres et des sculpteurs. On le pleure. Puis le deuil cesse. Josué prend la relève, direction le Jourdain prochain épisode, prochain livre.

© Gérard BILLON. Article paru dans Le Monde la Bible n° 156 ''Moïse, l’histoire et la légende'' (Bayard-Presse, janv.-fév. 2004), p. 71

 
Dt 34,1-12
1Moïse monta des vallons de Moab vers le mont Nébo, au sommet de la Pisga, qui est en face de Jéricho, et le SEIGNEUR lui fit voir tout le pays : le Galaad jusqu'à Dan,
2tout Nephtali, le pays d'Ephraïm et de Manassé, et tout le pays de Juda jusqu'à la mer Occidentale,
3le Néguev et le District, la vallée de Jéricho, ville des palmiers, jusqu'à Çoar.
4Et le SEIGNEUR lui dit : « C'est là le pays que j'ai promis par serment à Abraham, Isaac et Jacob en leur disant : "C'est à ta descendance que je le donne." Je te l'ai fait voir de tes propres yeux, mais tu n'y passeras pas. »
5Et Moïse, le serviteur du SEIGNEUR, mourut là, au pays de Moab, selon la déclaration du SEIGNEUR.
6Il l'enterra dans la vallée, au pays de Moab, en face de Beth-Péor, et personne n'a jamais connu son tombeau jusqu'à ce jour.
7Moïse avait cent vingt ans quand il mourut ; sa vue n'avait pas baissé, sa vitalité ne l'avait pas quitté.
8Les fils d'Israël pleurèrent Moïse dans les vallons de Moab pendant trente jours. Puis les jours de pleurs pour le deuil de Moïse s'achevèrent ;
9Josué, fils de Noun, était rempli d'un esprit de sagesse, car Moïse lui avait imposé les mains  ; et les fils d'Israël l'écoutèrent, pour agir suivant les ordres que le SEIGNEUR avait donnés à Moïse.
10Plus jamais en Israël ne s'est levé un prophète comme Moïse, lui que le SEIGNEUR connaissait face à face,
11lui que le SEIGNEUR avait envoyé accomplir tous ces signes et tous ces prodiges dans le pays d'Egypte devant le Pharaon, tous ses serviteurs et tout son pays,
12ce Moïse qui avait agi avec toute la puissance de sa main, en suscitant toute cette grande terreur, sous les yeux de tout Israël.
 
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