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Actes des Apôtres
1337
Eunuque
1009
Philippe
40
Giroud Jean-Claude
cahiers Evangile n°126
Philippe et l'eunuque. Commentaire de Ac 8,26-40
Commentaire au fil du texte
 
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http://www.wga. Le baptême de l'eunuque éthiopien par le dia ...
Brève rencontre entre un eunuque éthiopien et un guide, Philippe...
 

Brève rencontre

Le texte se présente comme l’histoire d’une (brève) rencontre entre deux personnages : Philippe et un eunuque.

Un certain nombre d’indications de lieu balisent le récit : hors de Jérusalem, dans la direction de Gaza, vers le Sud, puis vers le Nord, à Azot, dans les villes, à Césarée. Elles placent l’événement dans un espace, le “sud”, qui s’éloigne des régions jusqu’ici fréquentées par Philippe ou par l’évangélisation (Jérusalem, la Judée, la Samarie).

La route est déserte. “ Et voici un homme…'' En face de lui, la présence de Philippe, soulignons-le, n’est pas le résultat d’une initiative personnelle ; elle est voulue par un autre ou, pour le dire autrement, elle est le résultat d’un “programme” lancé par un “destinateur”, l’Ange du Seigneur.

Philippe est au confluent de deux mouvements. D’abord, il est poussé par l’Ange du Seigneur (v. 26) ; ensuite, il est enlevé par l’Esprit pour continuer sa route (v. 40). Entre les deux, prend place une sorte d’ex-cursion ou de détour. Ce détour est programmé pour un seul homme, l’eunuque, indice que ce seul homme vaut le détour…

Lire et comprendre

L’homme en question est décrit aux v. 27 et 28 : sa nationalité (éthiopien), son état particulier (eunuque), ses fonctions (haut fonctionnaire royal), les raisons de sa présence sur cette route (il revient d’un pèlerinage), sa manière de voyager (il lit l’Écriture, dont Isaïe). Tout cela campe le personnage : quelqu’un d’important, étranger au monde juif mais attaché à Jérusalem ; il est religieux, pieux et pratiquant… Et c’est un lecteur familier de l’Écriture.

Auprès de cet homme ainsi qualifié arrive Philippe aux ordres de l’Esprit. Philippe entend que l’homme lit Isaïe. La lecture n’est peut-être pas problématique. C’est la question de Philippe : “ Est-ce que certes tu comprends ce que tu lis ? ” v.30) qui fait apparaître comme une difficulté. La formulation de la question pose un écart entre “ lire ” et “ comprendre ”. On pourrait traduire : “ Est-ce que, précisément, tu comprends bien (tu interprètes ?), ce que tu reconnais ou discernes par ton travail de lecture ? ”

La question de Philippe ne met pas l’accent sur un problème de savoir manquant. Cet Éthiopien n’est pas ignorant. L’écart posé entre “comprendre” et “lire” fait apparaître un manque que le seul accroissement des connaissances ne peut combler. La réponse au problème passe par un accompagnement au lieu d’une transmission de savoir : “ Comment en effet le pourrais-je si quelqu’un ne me guide pas ? ”

Et ils sont bientôt trois sur le char : l’eunuque, Philippe et le texte.

Les figures du texte

Le texte, dans sa lettre, est d’abord soigneusement rapporté : il s’agit d’Isaïe 53, 7-8. Le fait de le citer va créer des effets de sens. Des liens “figuratifs” se nouent avec le récit où il s’insère.

L’eunuque questionne : “ Je te prie, de qui le prophète dit-il cela : de lui-même ou bien d’un autre, lequel ? ” (v. 34). Et Philippe “ ouvrant la bouche, commençant à partir de cette Écriture, lui évangélisa Jésus ” (v. 35). Le discours de Philippe n’est pas rapporté en style direct mais il est résumé sous la forme d’un acte : “ il lui évangélisa Jésus ”. Cette annonce de la Bonne Nouvelle s’ancre fortement dans le texte de l’Écriture ; elle prend appui sur ce qui posait question.

La question fait apparaître un point d’achoppement : de qui ça parle ? Quel est cet homme humilié et torturé ? S’agit-il du prophète-narrateur lui-même confondu avec l’acteur de son énoncé ? Ou bien de quelqu’un d’autre ? Le lecteur se trouve devant une énigme.

Philippe ne répond pas en avançant un nom. Il répond par un acte, une activité de parole : l’annonce de la Bonne Nouvelle de Jésus. Jésus n’est pas ici un objet de savoir, mais le sujet de la Bonne Nouvelle.

Les lecteurs que nous sommes se trouvent eux aussi confrontés à ce texte. La mise en discours a pris soin de le citer. La question : de qui donc cela parle-t-il ? a une première réponse pour tout lecteur familier des poèmes messianiques d’Isaïe : le Serviteur souffrant par qui le salut arrive. Certes cela est exact, et l’on pourrait en rester là.

Mais ce serait ramener l’interrogation de l’eunuque à une simple demande d’information, et considérer l’acte de parole qu’est l’évangélisation comme un simple transfert de connaissances. Ce serait faire fi de la résistance de la citation prophétique.

Cette résistance tient à une consistance “figurative”. Celui dont il est parlé est dessiné par un ensemble de “figures”. Figure de la brebis conduite à la boucherie (pour sa viande) et figure de l’agneau muet lors de la tonte. Il est fait état ici du corps sous le double aspect de la chair (la brebis de boucherie) et de la parole (l’agneau sans voix). Le texte dessine la figure de quelqu’un atteint dans sa chair et dans sa parole, nié dans son corps, dans son être même, installé dans l’abaissement et l’humiliation (v. 33). Sur ce corps humilié et nié vient s’inscrire l’impossibilité du jugement ou l’absence de justice. “ Qui fera le récit de sa génération ? ” : La vie ôtée rend impossible le récit de la génération. Il s’agit donc de quelqu’un sans postérité pour le raconter. Il lui est impossible de s’inscrire dans un récit. Ce corps ne laissera pas de traces…

De qui s’agit-il ? la question tenaille l’eunuque. Quel nom mettre sous ces figures ? Celui du prophète se racontant ? Celui d’un autre ? Or, pour que celui de Jésus puisse venir au terme de l’acte d’annonce de Philippe, un nom intermédiaire se trouve évoqué par le texte lu lui-même : celui de l’eunuque. En effet, entre les figures de la brebis et de l’agneau et la figure de l’eunuque, n’y a-t-il pas quelque parenté ? L’eunuque aussi peut poser la question de sa postérité, lui aussi est un être à la chair mutilée dont la vie sous l’angle de la fécondité a été “ ôtée de la terre ”… Le récit ne manifeste pas explicitement une quelconque souffrance du personnage (de fait impossible à dire) mais la mise en discours laisse entendre le point de vue d’un sujet en souffrance.

Le corps re-généré

Sur le chemin sera trouvée une eau “quelconque” (v. 36). L’eunuque reprend la parole pour dire : “ voici de l’eau ”. La demande de baptême est faite sous forme interrogative : “ quel (obstacle) m’empêche d’être baptisé ? ” L’empêchement renvoie-t-il à cet autre obstacle à la vie éprouvé et rappelé par l’Écriture qu’est la mutilation en son corps ?

Or il n’y a plus d’obstacle. Ce qui fait empêchement dans la génération humaine n’existe plus lorsqu’il s’agit d’être associé à cette autre génération que concrétise le baptême. En ce sens, la demande de baptême est bien la réponse toute personnelle de l’eunuque, complétant l’acte de parole de Philippe, à la question : “ de qui s’agit-il ? ”. Comme si l’eunuque pouvait dire : “ Et pour moi, tel que je suis, y aurait-il encore un obstacle à ce que je devienne et fils et frère ? Y aurait-il obstacle à entrer ainsi dans le récit de la “génération” de Jésus humilié et sauveur ? ” C’est bien un corps qu’il intègre alors, un corps filial et fraternel révélé par l’annonce de Jésus, la figure du baptême étant venu s’inscrire là où le texte d’Isaïe avait fait apparaître la figure d’un corps souffrant et nié.

Le compagnonnage se poursuit jusque dans l’eau (v. 38). À deux, ils ont plongé dans l’Écriture ; à deux, ils descendent dans l’eau. L’eau comme le texte sont les lieux des transformations des sujets. L’eau vient signifier et donner corps à ce que le texte de l’Écriture a révélé au lecteur. Dans le rapport au texte, Philippe, le compagnon de lecture, ouvre à ce qui, dans la lettre, est donné, non à savoir, mais à entendre ; dans le rapport à l’eau, Philippe, le frère, engage la fraternité des fils.

La joie arrive alors comme l’écho renversé de la souffrance non exprimée, pour un homme littéralement “ré-généré”, réinscrit dans une lignée, celle des fils par le baptême, et dès lors apte à poursuivre sa route vers le sud. Seul, séparé de Philippe, est-ce un nouveau disciple qui prend ainsi la route de l’Éthiopie ?

Chemin faisant, tout un itinéraire a été parcouru. Partis d’un texte qui provoque l’achoppement, nous avons été menés à un acte de parole (l’annonce de Jésus Bonne Nouvelle) pour aboutir enfin à un baptême régénérant. Le compagnonnage a fait faire l’expérience d’un “choc” avec l’Écriture. L’Écriture est un corps. Cela apparaît dans les “figures” qui sont données à lire et à interpréter mais aussi dans le rapport construit entre le texte et le(s) lecteur(s). La lecture suscite une confrontation entre le texte et le corps du sujet qui lit. Dans l’expérience de cet achoppement, le “corpus” lu laisse entrevoir un autre corps possible : celui justement qu’engage le baptême.

Perspectives

Ce court récit ouvre une sorte de parenthèse dans la ligne narrative suivie jusqu’ici par les Actes des Apôtres. L’espace d’un instant, à l’initiative de l’Ange du Seigneur et non de sa volonté de disciple, Philippe est propulsé hors des lieux de ses activités sur une route à destination d’un pays étranger. Là, il chemine avec un homme solitaire qui, de plus, n’appartient pas au monde juif. Cet homme, transformé, poursuivra sa route.

Au cours de ce voyage, un modèle à deux plans est proposé : celui d’un trajet qui fait aller de l’Écriture à l’Évangile, ainsi que celui de l’acte de “ lecture-confrontation ” nécessité par ce trajet. Ce sont peut-être là les conditions nécessaires pour que la Bonne Nouvelle s’affranchisse de l’espace où elle se trouve jusqu’ici confinée…

© Jean-Claude GIROUD. Version raccourcie d'un article paru dans le Cahiers Evangile n° 126 (déc. 2003, "Paul le pasteur", p. 51-56.

 
Ac 8,26-40
26L'ange du Seigneur s'adressa à Philippe : « Tu vas aller vers le midi, lui dit-il, sur la route qui descend de Jérusalem à Gaza ; elle est déserte. »
27Et Philippe partit sans tarder. Or un eunuque éthiopien, haut fonctionnaire de Candace, la reine d'Ethiopie, et administrateur général de son trésor, qui était allé à Jérusalem en pèlerinage,
28retournait chez lui ; assis dans son char, il lisait le prophète Esaïe.
29L'Esprit dit à Philippe : « Avance et rejoins ce char. »
30Philippe y courut, entendit l'eunuque qui lisait le prophète Esaïe et lui dit : « Comprends-tu vraiment ce que tu lis ? »
31- « Et comment le pourrais-je, répondit-il, si je n'ai pas de guide  ? » Et il invita Philippe à monter s'asseoir près de lui.
32Et voici le passage de l'Ecriture qu'il lisait  : Comme une brebis que l'on conduit pour l'égorger, comme un agneau muet devant celui qui le tond, c'est ainsi qu'il n'ouvre pas la bouche.
33Dans son abaissement il a été privé de son droit. Sa génération, qui la racontera ? Car elle est enlevée de la terre, sa vie.
34S'adressant à Philippe, l'eunuque lui dit : « Je t'en prie, de qui le prophète parle-t-il ainsi ? De lui-même ou de quelqu'un d'autre ? »
35Philippe ouvrit alors la bouche et, partant de ce texte, il lui annonça la Bonne Nouvelle de Jésus.
36Poursuivant leur chemin, ils tombèrent sur un point d'eau, et l'eunuque dit : « Voici de l'eau. Qu'est-ce qui empêche que je reçoive le baptême  ? » [
37]
38Il donna l'ordre d'arrêter son char ; tous les deux descendirent dans l'eau, Philippe et l'eunuque, et Philippe le baptisa.
39Quand ils furent sortis de l'eau, l'Esprit du Seigneur emporta Philippe, et l'eunuque ne le vit plus, mais il poursuivit son chemin dans la joie.
40Quant à Philippe, il se retrouva à Azôtos et il annonçait la Bonne Nouvelle dans toutes les villes où il passait jusqu'à son arrivée à Césarée.
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