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Béatitudes
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Bonheur
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Souletie Jean-Louis
Les Béatitudes : le bonheur pour les chrétiens
Théologie
 
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Le bonheur est une aspiration commune propre à l'homme. Quelle est donc l'originalité chrétienne ?
 
Le bonheur, quel que soit le nom qu’on lui donne dans les civilisations et les religions (Paradis, Nirvana, Terre heureuse etc.) est une aspiration commune propre à l’homme. Quelle est donc l'originalité chrétienne ?

" Tous certainement nous voulons vivre heureux, et dans le genre humain il n’est personne qui ne donne son assentiment à cette proposition avant même qu’elle ne soit pleinement énoncée" dit St Augustin qui, par ailleurs, a lu les Béatitudes de l’Évangile comme la réponse à ce désir naturel de bonheur.

Une même aspiration, des contenus divers
L’étonnant est que chacun envisage ce désir commun de son point de vue pour lui donner un contenu. Dans chaque époque, pour chaque peuple, dans chaque civilisation, on désigne le bonheur suivant des aspirations les plus variées : posséder des richesses, vivre l’harmonie affective, avoir une nombreuse descendance, réaliser ses rêves, vivre dans la paix, faire des découvertes scientifiques, avoir de la notoriété…

Aujourd’hui, dans nos sociétés individualistes chacun cherche par lui-même son bonheur et en même temps le veut socialement organisé pour que le plus grand nombre ait accès aux biens de premières nécessité. Le paradoxe se fait jour : on demande à l’organisation de la société, à l’État de passer de la préoccupation des biens de première nécessité au souci de la visée du bonheur individuel que chacun revendique comme devant être cherché par lui-même. Comment vivre une telle contradiction ? Est-ce vraiment au pouvoir politique ou économique de réaliser le bonheur des hommes ? Les tentatives historiques de concrétiser une telle perspective se sont soldées par les tragédies totalitaires du 20e siècle. Les vaincus de l’histoire ont payé cher le bonheur que les vainqueurs voulaient voir régner et qui profile l’ombre du malheur sur la scène de l’histoire.

Une vocation
Face à la légitime aspiration des hommes à vivre une vie heureuse, la foi chrétienne n’utilise pas un concept du type "chemin de bonheur" mais propose d’entendre l’interjection "Heureux", c’est à dire un appel, une vocation à la Béatitude. Reprenant les promesses faites à Israël depuis Abraham, la prédication et la vie de Jésus les accomplissent en les ordonnant au Royaume de Dieu (ou des cieux) : "Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux" (Mt 5,10). Cette page est souvent fort mal comprise car elle est envisagée seulement comme une charte morale tellement héroïque qu’elle décourage toute tentative de la vivre. Il y aurait d’ailleurs là quelque chose de pervers si c’était le cas.

Or il s’agit d’abord et avant tout d’une sorte de description de qui est Jésus Christ. Il est le pauvre, le doux, l’affligé, l’affamé, le miséricordieux, le cœur pur, l’artisan de paix, le persécuté pour la justice. Le chemin de Jésus dessine une vocation chrétienne qui est celle du récit des Béatitudes. Il y est question, pour tout dire, de vivre non pas de manière étriquée et comme "à l’économie" mais de vivre pleinement sa vocation d’homme qui est de participer à la vie de Dieu (2 Pierre 1, 4). Le bonheur est envisagé ici comme le contraire de la fatalité, comme l’anti-destin. Il est le dynamisme qui mobilise l’existence pour la tenir éveillée à sa vocation. Et la foi est donnée pour réaliser cette vocation à travers les vicissitudes de l’existence.

Chemin du Christ, chemin du chrétien
Les Béatitudes indiquent que le chemin de Jésus n’est pas une destinée mais la résultante d’un don gratuit de Dieu. Il n’exécute pas un programme prévu par Dieu, il met sa confiance en Lui. Et c’est de cette obéissance, qui n’est en rien celle d’un esclave qui ignore ce que fait son maître, que Jésus tire la connaissance d'un chemin d’humanité et la résolution de s’y engager totalement. C’est pourquoi chacun peut lire dans l’itinéraire de Jésus son propre chemin de vie, ce qu’il lui faut à son tour tracer dans l’histoire pour y inscrire sa réponse à la vie qui le sollicite.

C’est là qu’intervient la foi proprement dite, la décision et la confiance dans l’invention de sa vie comme réponse à Dieu qui appelle. Ainsi lorsque les hommes misent envers et contre tout sur les possibilités d'ouverture, d'amélioration de réconciliation que recèle leur présent, à quelle promesse secrète, à quel appel mystérieux obéissent-ils ? Obéir, le terme n’est pas trop fort. À la dimension de "foi", dont nous croyons qu’elle détermine toute existence, correspond en effet une dimension "d’obéissance" : vivre c'est sans cesse être appelé par une multitude de "voix", d’exigences qui sollicitent l’engagement et parmi lesquelles chacun procède à des choix. Manger, prendre sa place dans la vie sociale, travailler, participer à la reproduction de l’espèce, etc. Ces activités que les fourmis ont toutes les apparences d’accomplir instinctivement, les hommes ne s’y livrent pas s’ils ne leur reconnaissent un sens et s’ils ne les investissent de valeurs. De ce point de vue, les hommes sont des êtres de convictions. Le bonheur selon les Béatitudes s’établit dans les choix de Jésus lorsqu’il est confronté à l’opposition qui conteste sa prédication du Royaume et sa filiation à l’égard de Dieu. Le bonheur qu’annoncent les Béatitudes est de ne pas renoncer à la fidélité qui guide l’existence de chacun comme Jésus lui-même ne s’est pas dérobé.

Une telle fidélité expose l’existence à la contestation : en témoignent le procès et la condamnation de Jésus lui-même. Tout chemin de vie véritable confronte à des souffrances. Ceux qui s’exercent à devenir pianiste, mathématicien ou ébéniste ne pensent pas aux dures années d’apprentissage mais à la passion de vivre leur art. Le bonheur n’est pas une performance à atteindre mais une vie à vivre en lui donnant du sens. Et celui-ci se trouve dans la réponse que chacun donne à la question : que vais-je laisser régner sur ma vie et sur mon cœur ?

Bonheur et douleur
Y répondre, c’est procéder à un discernement entre ce qui conduit à vivre en vérité dans le dynamisme de l’Esprit et ce qui ne consiste qu’à survivre à peu de frais, au rabais, à la manière de ce serviteur de la parabole qui avait enfoui son talent par peur du maître de maison (Mt 25). Le bonheur qu’indiquent les Béatitudes appelle donc un discernement coûteux sur ce que chacun veut laisser régner sur sa vie.

La tradition spirituelle ne s’y est pas trompée lorsqu’elle parle de "consolation spirituelle" à propos de la douleur qui résulte de l’adversité. La "consolation spirituelle" peut être vécue dans la douleur d’un deuil, d’une perte, d’une injustice, à la manière de Jésus crucifié qui crie vers Dieu : "Mon Dieu, Mon Dieu pourquoi m’as tu abandonné ?" Pourquoi encore parler ici de chemin de bonheur ? N’est-ce pas décidément trop paradoxal ?

Il existe une manière de pleurer qui est consolation car la douleur est alors vécue à la manière des Béatitudes : "Heureux vous qui pleurez maintenant…" (Lc 6,21) Il s’agit d’un mouvement intérieur de l’esprit dans l’individu qui l’oriente vers Dieu en le sortant de lui-même. Loin de l’enfermer dans le regret, le ressentiment ou la rancœur, cette douleur permet d’oser pleurer pour progressivement entrer dans une manière de vivre la solitude qui soit plus socialisée, plus calme, paisible quoique toujours douloureuse. On retrouve ici l’expérience des pèlerins d’Emmaüs meurtris par la mort de Jésus, fermés sur leur passé vers lequel ils retournent, blessés par leur propre échec.

Le goût de vivre
En somme, le bonheur en christianisme ne s’apparente pas d’abord à un idéal comme dans de nombreuses philosophies de la vie bonne. Il résulte d’une vocation à la Béatitude entendue en son sens le plus évangélique. Cet appel est adressé à toute existence pour qu’elle se construise dans la fidélité au dynamisme qui la meut. On pourrait le dire encore avec un théologien : " la signification de l’homme n’apparaît pas dans la signification et le bonheur de ce monde, mais dans l’expérience du risque et de la confiance aveugle qui n’a vraiment plus aucun appui suffisant dans la réussite de ce monde. … Les hommes spirituels et les saints ont acquis ce goût de vivre qui apparaît aux autres hommes fâcheux ou à éviter… D’où leur vie curieuse, leur pauvreté, leur désir d’humilité, leur attente impatiente de la mort, leur disposition à la souffrance, leur secret désir du martyr….Non qu’ils ne doivent eux aussi revenir à la banalité du quotidien… Non qu’ils ignorent que nous ne sommes pas des anges… mais ils savent que l’homme…doit vraiment vivre entre Dieu et le monde, entre le temps et l’éternité et cela dans l’existence réelle " (K. Rahner, "Vivre et croire aujourd’hui", Paris 1967, p 36).


© SBEV. Jean-Louis Souletie

 
 
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