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Abraham
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Etranger
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Hospitalité
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Promesse
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Billon Gérard
Le Monde la Bible n° 140 ''Abraham, patriarche de trois religions'' (Bayard-Presse, janv.-fév. 2002), p. 72
Cinquante Portraits Bibliques
2020395525

Paul Beauchamp

 Le Seuil 2000

L'hospitalité d'Abraham. Commentaire de Gn 18,1-15
Commentaire au fil du texte
 
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Andreï Roublev: Icône de la Trinité ou Les trois anges à Mam ...
Quand Abraham accueille l'étranger et que Sarah rit ...
 

Les Églises d’Orient ont donné à Gn 18 le titre de ''Philoxénie d’Abraham'', autrement dit l’amour de l’étranger. C’est bien d’amour qu’il s’agit lorsqu'Abraham prend soin du corps de ses hôtes – Dieu sans qu’il le sache – et lorsque, presque au même moment, dans le corps de Sara s’annonce l’enfant inespéré…

Le récit de Gn 18, 1-15, disent les historiens, fut composé en plusieurs étapes. Dans une version ancienne, l’intrigue a du porter sur l’hospitalité du patriarche. Mais le texte actuel, mis en forme au 6e ou 5e av. J.-C., pendant ou après l’exil, est devenue une scène d'Annonciation.

Quand Dieu prend corps
'' Je vais faire de toi une grande nation '' (Gn 12, 2), la promesse du Seigneur à Abram devait se jouer d’un obstacle, une douleur : la stérilité de Saraï. Longuement, le récit a exploré diverses pistes : l’héritier sera-t-il Lot, Ismaël ou le fidèle intendant ? Il a navigué au milieu des dangers : Saraï chez Pharaon, Lot préférant la richesse de Sodome, Agar servante-maîtresse… Puis le Seigneur a scellé son alliance avec Abram : nouveaux noms (Abraham, Sara), nouveau rite (la circoncision). Alors seulement, quand ne reste plus que la longue attente, Dieu prend corps et apparaît.

Le corps donné à Dieu par les peintres d'icônes est celui… des anges ! Andreï Roublev, au début du 15e siècle, en a figuré trois, aux couleurs transparentes, évocation douce et lumineuse de la Trinité. Cette splendeur ne doit pas masquer la lettre du récit biblique où c'est incognito, comme de simples ''hommes'', que se présente le Seigneur. Seul le lecteur, dès le début, est informé de leur identité. L'un des ressorts de l'intrigue est donc la question : Abraham va-t-il reconnaître ses visiteurs et comment ? Or Dieu se contente d'acquiescer au vieillard qui se démène (d'après Gn 17, 24, il a 99 ans !). Il le laisse préparer un repas et – cas unique dans la Bible – il mange ce qui lui est offert avec tant d'humanité.

Le jour et la nuit
Lorsqu'enfin le Seigneur parle, c'est pour s'inquiéter de Sara. À moins que la question soit de pure forme, le lecteur s'étonne, habitué à considérer Dieu comme omniscient : d'ailleurs celui-ci n'ignore pas le nom et la stérilité de Sara ! Le ressort de l'intrigue se déplace : Abraham n'a pas reconnu Dieu, mais Sara, comment va-t-elle réagir devant ces gens qui la connaissent si bien et qui promettent l'inouï ? Peu à peu, un dialogue s'instaure, aux modalités complexes : rire intérieur de la femme, mais perçu à l'extérieur (!), question par Abraham interposé (''Pourquoi ce rire de Sara ?…''), promesse réaffirmée, dialogue resserré du Seigneur et de Sara qui émerge enfin, tremblante, au statut de partenaire, dans une relation ''je-tu'' : ''Si, tu as ri''. Elle est dans la tente, mais c'est comme si Dieu la tirait hors de l'ombre de son mari, en plein soleil. Elle existe. Elle va donner le jour.

Sans se faire reconnaître, le Seigneur a permis à Abraham de montrer beaucoup d'amour et Sara, qui se dit ''usée'', est rendue capable d'en déployer davantage. Le corps d'Isaac s'annonce, fruit de la promesse divine, fruit aussi d'un amour humain au-delà de l'acte d'amour.

L'histoire est belle. Trop ? Elle se détache sur fond d'effondrements : ''un hurlement est monté de Sodome et de Gomorrhe'' (Gn 18, 20) La ''philoxénie'' d'Abraham contre la ''xénophobie'' des villes où Lot a choisi de prospérer. Ici, sous l'arbre, en plein jour, on lave les pieds des voyageurs et on leur prépare un repas (18, 1-8). Là, dans la ville, la nuit, on cherche à les violer en fracassant les portes (19, 1-10) : la violence se retourne alors sur les violents, ''pluie de soufre et de feu'' et disparition de tout ''jusqu'à la flore'' ( 19, 24-25).

Salve d'avenir
Dans la Bible, récits de vocation et récits d'annonciation sont des formes littéraires apparentées : dans une situation grave, le Seigneur – ou son messager – apparaît à son élu(e) et l'interpelle : celui-ci (celle-ci) prend peur ou résiste, puis, devant l'insistance divine, accepte la mission. La ''vocation'' d'Abram, en Gn 12, 1-5, ne correspond qu'imparfaitement à ce schéma tant est concise la narration. Avec l'accueil, par Abraham, de l'autre-étranger et, par Sara, de l'autre-enfant (dépositaire de la mission de bénédiction universelle), elle se déploie. Et Isaïe, pendant l'exil, va souligner que c'est bien d'un homme et d'une femme, ensemble, que le peuple de Dieu est issu : ''regardez le rocher où je vous ai sculptés et le creux dans le puits dont je vous ai extraits, regardez Abraham votre père, Sara qui accoucha de vous…'' (Is 51, 1-2). ''Devant l'effondrement des preuves, le poète répond par une salve d'avenir'' disait René Char. L'histoire d'Abraham et de Sara est une salve d'avenir.

© Gérard BILLON. Article paru dans Le Monde la Bible n° 140 ''Abraham, patriarche de trois religions'' (Bayard-Presse, janv.-fév. 2002), p. 72N.


N.B Sur ce récit célèbre, on méditera l’icône de Roublev. On relira aussi les 3 pages que Paul Beauchamp a consacrées à “ Abraham : la vie, la mort ” dans son ouvrage « Cinquante Portraits Bibliques », Le Seuil 2000, p. 25-27

 
Gn 18,1-15
1Le SEIGNEUR apparut à Abraham aux chênes de Mamré alors qu'il était assis à l'entrée de la tente dans la pleine chaleur du jour.
2Il leva les yeux et aperçut trois hommes debout près de lui. A leur vue il courut de l'entrée de la tente à leur rencontre, se prosterna à terre
3et dit : « Mon Seigneur, si j'ai pu trouver grâce à tes yeux, veuille ne pas passer loin de ton serviteur.
4Qu'on apporte un peu d'eau pour vous laver les pieds, et reposez-vous sous cet arbre.
5Je vais apporter un morceau de pain pour vous réconforter avant que vous alliez plus loin, puisque vous êtes passés près de votre serviteur. » Ils répondirent : « Fais comme tu l'as dit. »
6Abraham se hâta vers la tente pour dire à Sara : « Vite ! Pétris trois mesures de fleur de farine et fais des galettes ! »
7et il courut au troupeau en prendre un veau bien tendre. Il le donna au garçon qui se hâta de l'apprêter.
8Il prit du caillé, du lait et le veau préparé qu'il plaça devant eux ; il se tenait sous l'arbre, debout près d'eux. Ils mangèrent
9et lui dirent : « Où est Sara ta femme ? » Il répondit : « Là, dans la tente. »
10Le SEIGNEUR reprit : « Je dois revenir au temps du renouveau et voici que Sara ta femme aura un fils. » Or Sara écoutait à l'entrée de la tente, derrière lui.
11Abraham et Sara étaient vieux, avancés en âge, et Sara avait cessé d'avoir ce qu'ont les femmes.
12Sara se mit à rire en elle-même et dit : « Tout usée comme je suis, pourrais-je encore jouir ? Et mon maître est si vieux ! »
13Le SEIGNEUR dit à Abraham : « Pourquoi ce rire de Sara ? Et cette question : "Pourrais-je vraiment enfanter, moi qui suis si vieille ?"
14Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le SEIGNEUR  ? A la date où je reviendrai vers toi, au temps du renouveau, Sara aura un fils. »
15Sara nia en disant : « Je n'ai pas ri », car elle avait peur. « Si ! reprit-il, tu as bel et bien ri. »
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org