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Langues
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Miracle
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Renan
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Laplanche François
Le miracle des langues selon Renan
Théologie
 
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"L'Évangile n'avait pas de langue à lui..."
 

Les Apôtres constituent le deuxième volume de l'ensemble intitulé par Renan Les origines du christianisme. Le livre fut publié en 1866, trois ans après la Vie de Jésus. Renan ne croit guère à la dispersion missionnaire des Douze, qui formèrent à Jérusalem un sénat assez conservateur. L'idée de la mission vers les païens germa dans l'église d'Antioche, qui fut la ville de Paul et où le christianisme s'émancipa radicalement de son origine juive. (analyse du livre par Y. Marchasson dans SDB, t. X, col. 302-304).

Ernest Renan, Les apôtres, 1866 :

La langue de l'homme inspiré était supposée recevoir une sorte de sacrement. On prétendait que plusieurs prophètes, avant leur mission, avaient été bègues (Ex 4,10 ; Jr 1,6) ; que l'ange de Dieu avait promené sur leurs lèvres un charbon qui les purifiait et leur conférait le don de l'éloquence (Is 6,5 ; Jr 1,9). Dans la prédication, l'homme était censé ne point parler de lui-même (Le 11,12 ; Jn 14,26). Sa langue était considérée comme l'organe de la divinité qui l'inspirait. Ces langues de feu parurent un symbole frappant. On fut convaincu que Dieu avait voulu signifier ainsi qu'il versait sur les apôtres ses dons les plus précieux d'éloquence et d'inspiration. Mais on ne s'arrêta point là. Jérusalem était, comme la plupart des grandes villes de l'Orient, une ville très polyglotte. La diversité des langues était une des difficultés qu'on y trouvait pour une propagande d'un caractère universel. Une des choses, d'ailleurs, qui effrayait le plus les apôtres, au début d'une prédication destinée à embrasser le monde, était le nombre des langues qu'on y parlait ; ils se demandaient sans cesse comment ils apprendraient tant de dialectes : le « don des langues » devint de la sorte un privilège merveilleux. On crut la prédication de l'Évangile affranchie de l'obstacle que créait la diversité des idiomes. On se figura que, dans quelques cir- constances solennelles, les assistants avaient entendu la prédication apostolique chacun dans sa propre langue, en d'autres termes que la parole apostolique se traduisait d'elle-même à chacun des assistants (Ac 2,5).

D'autres fois, cela se concevait d'une manière un peu différente. On prêtait aux apôtres le don de savoir par infusion divine tous les idiomes, et de les parler à volonté (Ac 2,4).

Il y avait en cela une pensée libérale. On voulait dire que l'Évangile n'a pas de langue à lui, qu'il est traduisible en tous les idiomes et que la traduction vaut l'original. L'hébreu était pour le juif de Jérusalem la « langue sainte » ; aucun idiome ne pouvait lui être comparé. Les traductions de la Bible étaient peu estimées, tandis que le texte hébreu était gardé scrupuleusement ; on se permettait dans les traductions des changements, des adoucissements. Les juifs d'Égypte, les hellénistes de Palestine pratiquaient, il est vrai, un système plus tolérant: ils employaient le grec dans la prière et lisaient habituellement les traductions grecques de la Bible. Mais la première idée chrétienne fut plus large encore : selon cette idée, la parole de Dieu n'a pas de langue propre ; elle est libre, dégagée de toute entrave d'idiome ; elle se livre à tous spontanément et sans interprète. La facilité avec laquelle le christianisme se détacha du dialecte sémitique qu'avait parlé Jésus, la liberté avec laquelle il laissa d'abord chaque peuple créer sa liturgie et ses versions de la Bible en dialogue national , tenaient à cette espèce d'émancipation des langues. On croyait généralement que le Messie ramènerait toutes les langues comme tous les peuples à l'unité (Testament des Douze patriarches, Juda, 25). Le commun usage et la promiscuité des idiomes étaient le premier pas vers cette grande ère d'universelle pacification.

© François Laplanche, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 124, (juin 2003), "Le récit de la Pentecôté, Ac 2,1-13", p. 103.

 
 
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