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Esprit saint
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Pentecôte
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Talmud
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Lenhardt Pierre
La Pentecôte à la lumière de la tradition d'Israël
Théologie
 
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Il y a un lien entre la joie qui vient de Dieu et les langues qui parlent par son Esprit.
 

La théophanie du Sinaï : feu et joie
La Pentecôte lucanienne, malgré l'exubérance de ses détails sur l'effusion de l'Esprit saint et la profusion des langues de feu et des langages, ne parle pas de la joie. Il y a cependant un lien entre la joie qui vient de Dieu et les langues qui parlent par son Esprit. En résonance avec la tradition recueillie par Luc dans la finale de son évangile (Lc 24,27.31-32.44-45), le texte suivant témoigne de l'expérience du feu et de la joie que donne l'interprétation des paroles divines données au Sinaï.

Talmud de Jérusalem Hagigah 2, 77b
Mon père, Abouyah, était un des grands personnages de Jérusalem. Quand vint le jour où je devais être circoncis, il invita tous les grands personnages de Jérusalem et les installa dans une maison. Quant à R. Eliézer et R. Yehochoua, il les plaça dans une autre maison. Lorsque les invités eurent fini de manger et de boire, ils se mirent à battre des mains et à danser. R. Éliézer dit à R. Yehochoua : Pendant que ceux-ci passent leur temps à leur façon, occupons-nous à notre manière.

Ils se mirent donc à s'occuper des paroles de la Torah, passant de la Torah aux Prophètes et des Prophètes aux Hagiographes. Un feu descendit du ciel et les entoura. Mon père, Abouyah, leur dit : Mes Maîtres! Êtes-vous venus pour mettre le feu à ma maison ? lis lui répondirent . Dieu nous en garde ! Mais nous étions assis et nous faisions un ''collier'' avec les paroles de la Torah. Nous passions de la Torah aux Prophètes et des Prophètes aux Hagiographes et voici que ces paroles sont devenues joyeuses comme elles l'étaient quand elles furent données au Sinaï, et le feu s'est mis à les lécher comme il les léchait au Sinaï. Et, en effet, quand ces paroles furent, la première fois, données au Sinaï, elles furent données dans le feu, comme il est dit : ''Et la montagne brûlait, dans le feu, jusqu'au coeur des cieux'' (Dt 4,11) Alors mon père, Abouyah, leur dit : Mes Maîtres ! puisque telle est la force de la Torah, si ce fils reste en vie, je le consacrerai à l'étude de la Torah.
 
Dans un recueil homilétique contemporain du Talmud de Jérusalem, une tradition de la fin du 1er siècle de notre ère confirme que l'expérience du feu et de la joie n'est pas une expérience mystique réservée à une élite. Il s'agit de la ''joie de la Torah'', bien connue du peuple juif. Cette joie n'est pas celle de l'ivrognerie (Ac 2,15), mais celle de l'Esprit saint répandu sur le peuple (à la fête de Pentecôte, fête de pèlerinage, Ac 2,2.17).

Lévitique Rabba sur Lv 14,2 (Par. 16 & 4)

Ben Azzaï était assis et interprétait et le feu brûlait autour de lui. On alla dire à R. Aqiba : Ben Azzaï est assis et interprète et le feu brûle autour de lui. Aqiba alla vers lui et lui dit : Peut-être t'occupes-tu des demeures du char (le char divin vu par Ézéchiel) ? Celui-ci lui dit : Non, je faisais un ''collier'' en associant les paroles de la Torah aux paroles des Prophètes et les paroles des Prophètes aux Hagiographes, et les paroles de la Torah étaient joyeuses comme au jour où elles furent données au Sinaï. En effet, ne furent-elles pas, la première fois, données dans le feu ? C'est ce qui est écrit : ''Et la montagne était embrasée, dans le feu, jusqu'au coeur des cieux'' (Dt 4,11).

L'interprétation (''midrash'') de l'Écriture mentionnée peut donc donner le feu du Sinaï. Le procédé du collier, quand il est bien employé, fait éprouver ce feu (cf. Lc 24,32). Le texte suivant fait connaître la grandeur de Hillel et de ses disciples Yohanan ben Zakkaï et Jonathan ben Ouzziel. L'interprétation de ce dernier maître, qui n'utilisait pas forcément le procédé du collier, brûlait du feu du Sinaï.

Talmud de Babylone Soukkah 28 a

Nos maîtres ont enseigné : Hillel l'Ancien eut quatre-vingt disciples. Trente d'entre eux furent dignes que la Présence Divine (la Chekinak) reposât sur eux comme elle reposa sur Moïse notre Maître. Trente d'entre eux furent dignes que le soleil s'arrêtât à leur commandement comme ce fut le cas avec Josué ben Nun (cf. Jos 10,12-13). Les vingt autres furent des hommes moyens. Le plus grand de tous fut Jonathan ben Ouzziel, le moindre de tous fut Rabban Yohanan ben Zakkaï. On dit de Rabban Yohanan ben Zakkaï qu'il connaissait à fond : Miqra et Michnah ; Gemara ; halakhot et aggadot  […]. Tout ceci pour accomplir ce qui est dit : Pour procurer des biens à ceux qui m'aiment, de telle sorte que je remplisse leurs trésors (Pv 8,21). Et s'il en fut ainsi pour le moindre d'entre tous, combien davantage dut-il en être pour le plus grand ! On a dit de Jonathan ben Ouzziel que, lorsqu'il était assis et s'occupait de la Torah, tout oiseau qui passait au-dessus de lui était immédiatement brûlé.

Sous forme légendaire, ce texte exprime des convictions éclairantes pour le récit lucanien de la Pentecôte. S'occuper de la Torah n'est pas un passe-temps limité à une pieuse subjectivité. C'est une activité qui mène à un enseignement responsable tourné vers l'extérieur. Le malheureux oiseau qui le survolait ne savait pas que Jonathan ben Ouzziel était un grand maître (peut-être l'auteur du Targoum des Prophètes qu'on lui attribue). Il ignorait surtout qu'un rayon de feu le liait au Sinaï et à Dieu. Celui-ci en effet est toujours présent dans sa Parole, de manière plus ou moins visible, ainsi que l'affirment les bénédictions dites avant et après la lecture liturgique de la Torah quand elles concluent : ''Béni es-tu Seigneur, qui donnes (au présent !) la Torah''.

Le contexte qui vient d'être évoqué ne permet pas de penser que la multitude qui, selon le récit de Ac 2, voit et entend avec stupéfaction le groupe apostolique parler en plusieurs langues et publier les merveilles de Dieu, attribue à l'ivresse de certains ce que tous perçoivent : le bruit d'un violent coup de vent, la lumière des langues de feu, les voix et les lueurs qui rappellent celles de la théophanie du Sinaï (Ex 19,16-19; 20,18)

© Pierre Lenhardt, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 124, (juin 2003), "Le récit de la Pentecôté, Ac 2,1-13", p. 26-28.

 
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