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Pentecôte
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Cousin Hugues
Pentecôte, lecture d'Ac 2,1-13
Commentaire au fil du texte
 
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Composition de Ac 2, 1-4 et arrière-fond juif de la Pentecôte.
 

Ce récit est constitué de trois éléments : la venue de l'Esprit remplissant les disciples et l'interrogation des juifs (v. 1-13), le discours de Pierre à l'auditoire juif (v. 14-41), le tout s'achevant avec un sommaire portant sur la première communauté chrétienne (v. 42-47). […]

La composition des v. 1-4

Tous dans le même lieu (v. 1)
Le VENT remplit la maison (v. 2)
Les LANGUES de feu se posent sur chacun (v. 3)

v. 4 :
Tous
sont remplis d'ESPRIT saint
et parlent d'autres LANGUES

Aux manifestations extérieures, sonores et visuelles (v. 2-3) qui remplissent la maison, correspondent les réactions des destinataires, remplis d'Esprit (v. 4) ; et les langues de feu annoncent les langues que parlent ces mêmes destinataires. L'Esprit saint devient, au v. 4, la clef d'interprétation des phénomènes des v. 2-3.

V. 1 La phrase solennelle «quand s'accomplissait le jour de la Cinquantaine» ressemble à celle qui, en Lc 9,51, ouvre la longue montée de Jésus à Jérusalem où s'accompliront les annonces prophétiques sur sa mort, prononcées peu avant (Lc 9,22.31.44). Ici de même, le "jour qui s'accomplit" en Ac 2,1 est précédé et préparé par la parole prophétique concernant la survenue de l'Esprit (Lc 24,49; Ac 1,4-5.8). La phrase précise la promesse de Jésus en la référant à la fête juive de la Pentecôte.

L'expression "tous ensemble" insiste sur l'unité du groupe et caractérise la communauté croyante dans les Actes. Déjà, une expression semblable était employée en 1,14. Ce lien conduit à trancher avec vraisemblance une question d'importance : qui, dans la logique du récit, va recevoir l'Esprit ? Les Douze apôtres, mentionnés immédiatement auparavant (1,26), ou les "quelque cent vingt personnes avec Marie et quelques femmes" (Ac 1, 14-15) ? Cette dernière mention, ainsi que le rapprochement qui sera fait entre la première Pentecôte et le don de l'Esprit à la famille Corneille (11,15-17), invitent fortement à estimer que l'ensemble de la communauté est visé dans notre récit.

V. 2 Le phénomène auditif est un bruit ("échos", terme que l'on retrouve en He 12,19 pour la théophanie du Sinaï...), qui deviendra une voix (phônè) au v. 6. Il est produit par un "violent coup de vent (pnoè)" qu'il faut rapprocher du "Souffle / Esprit (pneuma)" du v. 4. Notons que c'est une comparaison, «comme», un terme qui dans le langage apocalyptique indique l'ineffable de l'expérience religieuse. D'ailleurs, ce bruit vient "du ciel", c'est une initiative divine. Le ciel n'est donc pas définitivement fermé avec "l'enlèvement de Jésus" (Ac 1, 10-11) : "exalté, Jésus répand l'Esprit" (Ac 2,33). Au bout du compte, "toute la maison est remplie de ce bruit."

V. 3 Le phénomène visuel est lui aussi d'origine divine : il est qualifié «d'apparition» (ôphthèsan). Une seconde fois, il y a une comparaison : ce sont "des langues comme du feu". Comme au verset précédent, le lecteur est renvoyé à la théophanie qui suit le baptême de Jésus : "l'esprit saint descendit sur lui comme une colombe" (Lc 3,22). Mais quand l'image de la colombe demeure mystérieuse, celle des langues de feu est cohérente et parfaitement intelligible ici : elle accomplit la prophétie de Jean (le "baptême dans l'esprit saint et le feu", Lc 3,16) et prépare le parler en d'autres langues du v. 4. En outre, le feu est caractéristique des théophanies (cf. Ac 7,30), notamment celle du Sinaï (Ex 19,18).

V. 4 Le v. 4 interprète les deux phénomènes qui sont maintenant rapprochés : le vent devient le "Souffle saint qui remplit" tous les habitants de la maison, et, aux langues de feu sur chacun correspond un parier en d'autres langues. L'adjectif "autres" est ici essentiel et crée la différence avec le parler incompréhensible (glossolalie) nécessitant un interprète, dont parle Paul en 1 Co 12,10, etc. On est en revanche plus proche de 1 Co 14,21 citant Is 28,11-12: le moment est venu où Dieu"parlera en d'autres langues." Ce qui est impossible au plan des images (le vent qui devient feu) se réalise au plan des signifiés : le Souffle/Esprit est l'auteur qui produit les langues autres. Par un procédé de renforcement, l'interprétation ici donnée par le narrateur se retrouvera sur les lèvres de Pierre, avec en outre l'appui du prophète Joël, en 2,16-18.33 : ce qui s'est donné à voir et à entendre est bien la manifestation eschatologique de l'Esprit.

L'Esprit leur donne ainsi de "s'exprimer (apophtheggomai)", un verbe très rare et solennel, utilisé par la Bible grecque pour désigner surtout la parole prophétique, et qui va être repris au v. 14. Ce que l'Esprit met dans la bouche des disciples, c'est donc le kérygme chrétien.

Le cercle de ceux qui reçoivent le "don de l'esprit saint" va s'élargir aux auditeurs qui le désirent (Ac 2,38) : des Samaritains (8,15-17), enfin des incirconcis (Ac 10,47). Ce don de l'Esprit aux païens est explicitement rapproché de la première Pentecôte : "L'Esprit saint tomba sur eux comme il l'avait fait sur nous au commencement" (Ac 11,15). Et le cercle continuera à s'élargir (Ac 19,6).

Ainsi donc, le commencement de la communauté agie par l'Esprit est situé à la Pentecôte. Il est intéressant de noter ce qu'il en est du "commencement" de Jésus : celui-ci ne renvoie ni à la conception virginale, ni à la naissance, mais bien à la réception de l'Esprit après le baptême de Jean (cf. Ac 1,22) : "Jésus, en commençant, avait environ trente ans" (Lc 3,23). Luc tisse ainsi le lien très étroit qui unit le Christ et ses disciples : ils ont le même commencement ; entre Jésus avant Pâques et l'Église qui naît, il y a une séparation, mais non un fossé infranchissable. Un autre fait littéraire va dans le même sens. La réception de l'Esprit par Jésus en prière (Lc 3,21-22) l'a mené à sa prédication inaugurale dans la synagogue de Nazareth ; il y annonça l'accomplissement de l'Écriture (Lc 4,18-19.21 citant Is 61,1-2). Pierre et les disciples en prière (Ac 1,14) reçoivent l'Esprit; dans le premier discours missionnaire, Pierre déclare que la prophétie se réalise (Ac 2,16-21 citant Jl 3,1-5).

[…]

Arrière-fond juif du thème théologique

La notation qui ouvre notre récit (Ac 2,1) a une portée qui déborde la seule chronologie.

Ceci est connu : la fête juive de la Pâque est la fusion de deux fêtes pré-israélites : l'une, propre aux pasteurs nomades, consistait dans l'offrande et le sacrifice des prémices d'un troupeau ; l'autre, est celle d'agriculteurs sédentaires qui offraient la moisson des orges (Dt 16,9). Mais le plus important est que ces deux célébrations, fusionnées en raison de leur proximité chronologique, ont été par la suite rattachées à l'histoire du salut : bien avant l'ère chrétienne, le judaïsme célébra alors la libération de l'esclavage d'Égypte et la traversée de la mer Rouge, « la grande transhumance matérielle et spirituelle » (R. de Vaux) préfigurant la délivrance finale.

D'origine païenne, la Pentecôte est, elle aussi, une fête agricole où l'on célébrait la fin de la moisson des blés (Ex 23,16 ; 34,22), d'où le nom de fête "de la moisson" (Ex 23,16) ; son rituel se lit en Lv 23,15-21. Elle doit avoir lieu "sept semaines complètes, cinquante jours" après la Pâque (Lv 23,15-16). De là, les noms de "fête des Semaines" en hébreu ( Chavouot), et de "Pentecôte" dans le judaïsme hellénistique (le "cinquantième jour", en grec). Au premier siècle de notre ère, la Pentecôte est encore reçue très largement comme une fête purement agricole ; seuls certains milieux ont commencé à la rattacher à l'histoire du salut, mais sa datation et sa nouvelle signification ne font pas consensus.

Comment comprendre : "Vous compterez sept semaines à partir du lendemain du chabbat" (Lv 23,15) ? A partir de quand compter les cinquante jours ? Suivant l'ancien calendrier sacerdotal, les Esséniens de Qoumrân et les grands prêtres sadducéens célébraient la fête un premier jour de la semaine (un dimanche), quand le calcul des Pharisiens faisait tomber la fête n'importe quel jour de semaine (le 6 ou 7 sivan). Une divergence qu'on ne saurait sous-estimer.

C'est dans certains milieux sacerdotaux ou marginaux que l'on commence à rattacher la fête des Semaines à l'histoire du salut. Le calendrier très spécial du livre des Jubilés (avant 100 av. J.C.) situe ainsi à cette date les différentes alliances avec Noé (cf. Jub 6,17-19, p. 10) et les patriarches, puis l'alliance sinaïtique (cf. Ex 24,1-11). À Qoumrân, les Esséniens célèbrent ce jour-là le renouvellement de l'Alliance et choisissent ce même jour pour que leurs novices fassent leur entrée dans la communauté, leur passage dans l'Alliance (cf. 1 QS 1, 21 -11, 18). À la fin du IIe siècle avant notre ère, la fête des Semaines, avec sa cérémonie annuelle, revêt chez eux une très grande importance.

Les pharisiens, quant à eux, mettront du temps à rattacher la fête de la moisson à l'histoire du salut ; il est ainsi notable que la Michnah ne lui consacre pas de traité. Ce n'est qu'au IIe siècle de notre ère que les sages vont commémorer à Chavouot le don de la Torah au Sinaï.

Il faut avoir ces précisions chronologiques à l'esprit lorsqu'on lit Ac 2,1-11. Au 1er siècle, la Pentecôte n'est pas encore la fête du don de la Loi, mais, pour certains juifs marginaux, celle de l'Alliance.


©
Hugues Cousin, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 124, (juin 2003), "Le récit de la Pentecôté, Ac 2,1-13", p. 5-7 et 10-11.

 
Ac 2,1-4
1Quand le jour de la Pentecôte arriva, ils se trouvaient réunis tous ensemble.
2Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d'un violent coup de vent : la maison où ils se tenaient en fut toute remplie ;
3alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s'en posa sur chacun d'eux.
4Ils furent tous remplis d'Esprit Saint et se mirent à parler d'autres langues, comme l'Esprit leur donnait de s'exprimer.
Ac 2,1-4
 
Vidéo
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