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Histoire deutéronomiste
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Billon Gérard
L'histoire deutéronomiste
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Josiah écoutant la lecture de la loi , Julius Schnorr von Ca ...
L'« histoire deutéronomiste » est l'ensemble constitué par les livres de Josué, Juges, 1 et 2 Samuel, 1 et 2 Rois.
 

Il est devenu habituel d'appeler « histoire deutéronomiste » l'ensemble constitué par les livres de Josué, Juges, 1 et 2 Samuel, 1 et 2 Rois et qui suit immédiatement le livre du Deutéronome. La période couverte s'étend de l'entrée en Terre Promise sous la conduite de Josué à l'exil hors de cette même terre par ordre du roi de Babylone.

À la suite de la traduction grecque de la Septante reprise par la Vulgate latine, les chrétiens considèrent cet ensemble comme des « livres historiques ». Mais la tradition hébraïque des rabbins juifs préfère les appeler « prophètes antérieurs ». Ce qui est mis en récit, c'est en effet l'avenir de l'Alliance passée à l'Horeb entre le Seigneur et son peuple. On a cru parfois que des prophètes acteurs de cette histoire, tels Samuel, Isaïe ou Jérémie (pourtant non nommé) en avaient rédigé l'essentiel. Si aujourd'hui l'idée est abandonnée, rappelons que les écrits prophétiques ou « prophètes postérieurs » commencent avec les livres d'Isaïe et de Jérémie ; ils reviennent en partie sur la période évoquée.

La crise de l'exil
Les points de contact avec le livre du Deutéronome sont nombreux, en particulier en ce qui concerne le don de la terre. Le bonheur à habiter celle-ci est conditionnel, rappelle Moïse dans les longs discours qu'on lui prête. Que le peuple d'Israël écoute et observe la Loi du Seigneur, alors le Seigneur le comblera de biens. Mais que le peuple d'Israël se détourne, alors le Seigneur le rejettera (Dt 28). Manière simple de trouver un sens aux événements à venir : la chute de Samarie et du royaume du Nord (Israël) d'abord, celle de Jérusalem et du royaume du Sud (Juda) ensuite.

Il faut le redire : l'exil à Babylone a été un véritable traumatisme pour le peuple de Dieu. Plus de terre où vivre la fraternité. Plus de roi pour maintenir le droit et la justice. Plus de temple pour assurer le culte au Dieu unique. L'identité israélite pouvait-elle se diluer ? L'exemple donné en 2 R 17 montre que oui : la chute de Samarie, la déportation en Assyrie et l'installation de populations étrangères ont donné naissance, dans l'ancien royaume du Nord, à du syncrétisme. De plus, selon une conception répandue dans le Proche Orient ancien, les dieux assyriens (pour Samarie) et babyloniens (pour Jérusalem) avaient triomphé du Seigneur, dieu d'Israël et de Juda. Celui-ci était-il donc si faible ? Pour répondre à la question, il devenait nécessaire de relire autrement les faits. C'est la tâche à laquelle s'attelèrent un groupe de scribes exilés. Un indice de datation nous porte vers la deuxième moitié du 6e siècle av. J.-C. : le dernier épisode qu'ils rapportent concerne en effet la bienveillance du roi de Babylone envers le roi déporté Joïakîn (vers 562 av. J.-C.).

Théologie de l'Alliance
Comment ont-ils travaillé ? Sans doute à partir d'une documentation préexistante, diversifiée, parfois contradictoire. Mais, on le sait, faire œuvre d'historien consiste moins à aligner des faits qu'à les sélectionner, les organiser, les interpréter. Le prisme interprétatif adopté est celui d'une théologie de l'Alliance dont les éléments avaient été mis en place en même temps que le livre du Deutéronome sous le règne de Josias (640 à 609 av. J.-C.).

Le règne de Josias avait coïncidé avec un affaiblissement de l'empire d'Assour. Pendant plus d'un siècle, les armées et les fonctionnaires assyriens avaient diffusé une idéologie où l'exaltation royale avait pour corollaires l'extermination des ennemis et la soumission des vassaux. Profitant de leur affaiblissement, Josias a étendu son royaume vers le Nord et réformé le culte à Jérusalem (2 R 22-23). Sa réforme a pu s'inspirer de l'idéologie assyrienne tout en la contestant, en particulier dans la manière de parler du Seigneur Dieu. Exemple : le célèbre « Shema Israël » (« Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est Un. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur etc. » Dt 6,4) exige une loyauté sans faille qui correspond à celle que le suzerain imposait à ses vassaux. Manière de dire : Israël ne doit obéissance à personne sinon au Seigneur Dieu dont on reconnaît le droit de bénir et de maudire. Ce type de relation est passé dans l'histoire sous le nom d'Alliance.

L'Alliance engage le Seigneur et son peuple. Si elle a été rompue, c'est par le peuple et ses responsables. Dans la tourmente de l'exil, les rédacteurs, héritiers des réformateurs du temps de Josias, montrent que le pouvoir d'action du Seigneur est sauf. En effet, le véritable auteur de l'épreuve de l'exil, c'est lui. Il avait, dès avant l'entrée en Terre Promise, posé une conséquence logique, un châtiment, à la désobéissance, au péché. L'œuvre deutéronomiste est en ce sens une « théodicée », c'est-à-dire une justification des actes divins.

Une histoire en trois époques
Le Deutéronome assemble plusieurs discours de Moïse avant l'entrée en Terre Promise. Comme en écho, les livres « historiques » mettent de grands discours dans la bouche des personnages clés, tels Josué (Jos 23 et 24), Samuel (1 S 8 et 12), Natan (2 S 7), David (1 R 2) ou Salomon (1 R 8)…

À partir de Moïse, le passé d'Israël semble se diviser en trois époques.

En premier, l'époque des origines, avec la fin du séjour au désert et la conquête. Autour de Moïse et de Josué apparaît une institution qui traversera la monarchie : les anciens. Cette époque qui commence avec les discours de Moïse ( Deutéronome) se termine avec les discours de Josué (Jos 23 et 24).

En second, l'époque des juges. Plus de conquête, mais une installation difficile dans le pays, rythmée par des conflits avec les Cananéens, les Madianites, les Philistins etc. Au coup par coup, le Seigneur suscite des chefs et le seul essai dynastique (le fils de Gédéon) se solde par un échec. Le dernier des juges, Samuel, passe le relais à un roi. La fin de cette époque est signée par son testament (1 S 12).

En troisième, l'époque des rois. Elle est, sinon la plus longue, du moins celle où les documents ont été les plus nombreux. De Saül à Sédécias, soit environ quatre siècles, le récit couvre une période unitaire sous David (auréolé de légende) et Salomon avant de s'attacher au sort parallèle des deux royaumes. Seul le royaume du Sud (Juda) connaît une stabilité dynastique. À côté des rois, émergent les figures du prophète, tel Elie, et du scribe, tel Shâfan. L'importance du sanctuaire unique grandit. Le dernier chapitre de cette histoire (2 R 25) répond cruellement au discours antimonarchique de Samuel en 1 S 8. Selon une thématique posée en Dt 17,14-20 (le droit du roi), on semble dire que, arrachée à Dieu par le peuple, la royauté ne pouvait donner de garantie de salut. Qu'en finale, le roi Joïakîn connaisse un retour en grâce à Babylone pourrait alors avoir une double signification : d'une part, après le châtiment, le Seigneur Dieu continue de protéger son peuple et d'autre part, l'obéissance d'Israël peut se vivre en terre étrangère.

De Josué à Josias
Hasard ? Le premier et le dernier grand héros portent à peu près le même nom : Josué, Josias. Josué, disciple de Moïse, a le privilège de faire la jonction entre le temps de l'exode et celui de la conquête, de la traversée de la mer Rouge à celle du Jourdain, du don de la Loi au don de la terre. Josias, lui, a un autre privilège : il est le seul dont la Bible dit qu'il est « revenu au Seigneur de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force, selon toute la Loi de Moïse » (2 R 23,25 ; cf. Dt 6,4). Ses fils n'ont pas agi de même – pour leur malheur et celui du peuple. Décidément, l'histoire deutéronomiste ne cesse de nous orienter vers l'écoute de la Loi, élément clé de l'Alliance.

© SBEV. Gérard Billon

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org