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Torah
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Tradition d'Israël
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Collin Matthieu
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Lenhardt Pierre
Le peuple juif et ses saintes Écritures
2204069132

REF:479

:Le peuple juif et ses saintes Écritures,

document de la Commission Biblique Pontificale (2001)

La Torah et la tradition d'Israël à l'époque de Jésus et des premières communautés chrétiennes
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La Torah dirige la vie du peuple juif et elle est portée par une Tradition vivante.
 

Une réalité domine et dirige la vie du peuple juif, au temps de Jésus et des premières communautés chrétiennes. Cette réalité, c'est la Torah, l'enseignement qui vient de Dieu, qui fait connaître Dieu et qui conduit à Dieu. Certes les groupes sont divers – pharisiens, sadducéens, esséniens, baptistes... – mais tous sont unis dans cette reconnaissance fondamentale qui fait, pour une part, le peuple juif.

La Torah d'Israël
Ici les groupes divergent. Tous s'accordent cependant sur les Écritures et ses cinq premiers livres – la Torah par excellence. Les sadducéens s'en tiennent là ; les pharisiens quant à eux prétendent que la Tradition, quand elle est reçue et transmise dans certaines conditions, est Torah, Parole de Dieu au même titre que les Écritures. Les esséniens semblent bien admettre aussi l'existence de toute une Tradition propre à leur communauté, qui est aussi pour eux Parole de Dieu.

La prière pour les juifs contemporains de Jésus est au cœur de la vie du peuple. Cette prière est centrée sur le Temple de Jérusalem, référée à lui : matin et soir, le sacrifice perpétuel y est offert au Seigneur. C'est en lien explicite avec ce «service de Dieu» au Temple que s'est développée la prière communautaire, instituée et obligatoire ; elle est elle-même considérée comme «service». Cette institution remonte à l'époque du second Temple. Cette prière instituée a comme caractéristique d'être à la charge directe de tous : c'est le peuple lui-même qui en est le sujet et l'accomplit. Le juif pieux, même s'il est seul, est tenu de prier aux mêmes heures, dans les mêmes formes que la communauté. […]

Nourrie par la Torah, orientée par le Service (culte du Temple, prière synagogale), la vie juive est aussi service de Dieu dans l'action et, avant tout, dans la pratique des commandements. C'est dans cette pratique que l'oralité trouve son aboutissement. Il s'agit en effet, non seulement par des paroles mais par des actes, de manifester et de développer la Torah dans le monde. C'est ce que dit Rabbi Hananiah ben Aqashia (milieu du 2e siècle) : « Le Saint, béni soit-il, a voulu faire mériter Israël. C'est pourquoi il a multiplié pour eux Torah et commandements, comme il est dit : «Le Seigneur a voulu, en vue de sa justice, faire grandir et resplendir la Torah (Is 42,21)» (Mishna Makkot, III, 16). La Torah ne peut «grandir et resplendir» que si elle est vécue par Israël.

Pour le chrétien, il est d'une importance vitale de mieux savoir comment Jésus a reçu et transmis la Torah, comment il a été et reste à jamais Parole de Dieu pour ses disciples, Torah en un sens absolu.

Que Jésus soit né juif, il n'est plus personne qui ne le reconnaisse aujourd'hui. Qu'il ait vécu comme juif et qu'il soit mort juif, voilà qui déjà n'emporte plus aussi simplement l'adhésion... et pourtant c'est une vérité, qu'aucun des disciples n'aurait songé à contester alors même que, juifs eux-mêmes, ils continuent à fréquenter le Temple (Ac 2, 46-47) et les synagogues (Ac 13,14, etc.) après la Résurrection et la Pentecôte. Jésus a vécu comme un juif, c'est dire qu'il a prié comme un juif – quelle que soit la profondeur personnelle insondable de son propre accès au Père – il a fréquenté le Temple, participé aux sacrifices, célébré les fêtes juives, été assidu au service de la synagogue. Il est sans doute significatif qu'il ne subisse aucune critique sur tous ces points lors de son procès, de la part des chefs du peuple […]

Jésus dans le peuple juif
Une première question se pose : parmi les courants juifs de l'époque peut-on sans trop de risque situer Jésus ?

Pour répondre à cette première question, il faut prendre en compte de façon positive ce dont témoignent les évangiles ; les adversaires de Jésus au long de sa vie d'enseignement sont des pharisiens. C'est une évidence, mais il faut en tirer la conclusion inverse de celle qu'on a cru devoir en tirer habituellement : c'est la preuve la plus manifeste que Jésus fait partie de la mouvance pharisienne. Il faut pour comprendre cela se remettre dans l'ambiance des débats au sein du pharisaïsme : ils font partie de la pédagogie de la recherche.

Les débats de Jésus avec les pharisiens sont des débats à l'intérieur d'une même école, et ils sont d'autant plus durs que chacun sait que c'est la responsabilité commune de la juste interprétation des Écritures ou de la juste pratique de la Torah qui est en jeu. N'oublions jamais – et nos traductions nous trompent souvent – que Jésus s'adresse habituellement à «tels» pharisiens particuliers ; «pharisiens hypocrites» n'est pas un qualificatif de tous les pharisiens, mais de «tels» ou «tels» pharisiens... et c'est le Talmud qu'il faut lire pour retrouver de semblables invectives qui surpassent en violence celles des évangiles !

Ceci ne veut pas dire qu'il n'y a pas dans nos évangiles – Matthieu et plus encore Jean – un niveau de relecture où pharisiens et juifs sont des adversaires avec lesquels la rupture est consommée, mais le tissu essentiel et primitif des débats de Jésus n'est pas là.

Plus positivement, un examen attentif du Nouveau Testament montre qu'en deçà et au-delà de ces violentes polémiques, les consonances des enseignements évangéliques avec la Tradition pharisienne sont nombreuses et profondes. La plus radicale est précisément une compréhension commune de la Torah comme Tradition transmise de maître à disciple avant même sa référence à l'Écriture.

Ici cependant, nous nous heurtons à une seconde question.

La continuité de la Tradition juive
Si même il est avéré que Jésus, dans son enseignement et sa pratique, et après lui ses disciples, soit proche du mouvement pharisien, la littérature rabbinique et la Tradition qui la porte jusqu'à nous sont-elles des témoins valables de la Tradition pharisienne vécue avant la destruction du second Temple ?

L'histoire juive a été marquée par nombre de ruptures mais celle de l'an 70, quelque quarante ans après la mort de Jésus, fui parmi les plus dramatiques et les plus dures. Certes le judaïsme s'est reconstitué après cette catastrophe, mais autour du seul courant pharisien, toutes les autres composantes du judaïsme disparaissant pratiquement dès ce moment. La littérature rabbinique est le témoin de cette «reconstruction» qui eut lieu autour des maîtres échappés à la tourmente.

En réponse à cette question, nous pensons qu'il y a une continuité radicale en fonction même de la spécificité de la Tradition pharisienne – qu'atteste pour nous la littérature rabbinique. Nous avons affaire en effet à une Tradition fondamentalement orale, qui repose sur la répétition soigneuse et codifiée de l'enseignement du maître par les disciples, sur sa mémorisation et sa restitution contrôlée.

Un texte de la Tosephta (Ediyot 1,1-4) nous indique bien le cadre historique et les préoccupations des maîtres : «Lorsque les Sages se rassemblèrent au jardin de Yabné (une petite ville de la côte), ils dirent : l'heure vient où l'on cherchera une interprétation de la Torah et on ne trouvera rien... Et ils dirent : commençons à mettre en ordre à partir de Hillel et Shammaï (les deux grands maîtres pharisiens du tournant de notre ère)...» […]

Nous savons par ailleurs qu'à Yabné plusieurs des maîtres présents étaient déjà «en charge» avant 70, à commencer par Rabban Yohanan ben Zakkaï, mais aussi Rabbi Eliezer et Rabbi Yehoshua qui sont de la lignée de Hillel. Il est donc évident que tout a été fait pour assurer la continuité ; même s'il y a eu réorganisation de la matière et réactualisation dans le processus de la Tradition, les choses nouvelles n'ont pu être dites que dans la fidélité profonde à cette Tradition reçue des Pères.

Il faut encore faire face à une troisième difficulté.

La mise par écrit de la Tradition juive
Les traditions rabbiniques mises en ordre à Yabné sont transmises dans des recueils dont la publication, pour le plus ancien, la Mishna, n'est pas antérieure à l'an 219. Celle publication s'est faite oralement. La mise par écrit officieuse de ces Traditions ne peut donner de garantie objective avant la fin du 6e siècle., date de la rédaction finale du Talmud de Babylone. Il faut ici encore renoncer aux «sécurités» de nos habitudes de l'écrit et découvrir qu'on doit faire confiance à l'oralité des traditions transmises dans la relation maître-disciple. […]

Mais il n'y a pas que des difficultés ! Une épreuve de vérité se fait quand on étudie ensemble le Nouveau Testament et la Tradition rabbinique. Quand on se met, en chrétien, à l'écoute des Maîtres de cette Tradition, on reçoit comme une lumineuse évidence la consonance massive de ce qu'ils transmettent avec ce que transmet la Tradition évangélique. Sans doute il y a la nouveauté radicale qu'apporte Jésus par le fait qu'il est Messie et Fils, mais cette nouveauté elle-même est située sur un fond de continuité. Torah orale d'Israël et Évangile sont, d'un point de vue chrétien, une même Parole de Dieu : racine et fruit qui n'ont d'existence que dans leur continuité foncière voulue par un Dieu dont les promesses et les desseins sont sans repentance.

© SBEV. Matthieu COLLIN et Pierre LENHARDT

Complément : Le peuple juif et ses saintes Écritures, document de la Commission Biblique Pontificale (2001)

 
Is 42,21
Ac 2, 46-47
Ac 13,14
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org