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Enfant
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Guerre
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Billon Gérard
L'enfant et la guerre
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Dans la prophétie de l'Emmanuel, l'espoir se détache sur fond de guerre et prend le visage d'un enfant. Le cinéma a produit sur le même thème des images spectaculaires.
 
La prophétie de l'Emmanuel (Is 7,1-17) est l'une de plus célèbres de la Bible. Peut-être parce que, sur fond de guerre, l'espoir qui se détache a le visage d'un enfant. Le cinéma, qui aime les situations fortes, a produit sur le même thème des images spectaculaires que l'on peut confronter avec le texte biblique.

La vie est belle, comédie italienne de 1997, a été vue par des millions de spectateurs. L'action se passe pendant la deuxième guerre mondiale ; personnages principaux : Guido et son fils Giosué. Promesses est un documentaire israélo-palestinien de 2001 sur sept enfants juifs ou arabes. La menace fantôme, épisode 1 (1999) de la saga américaine Star Wars, suit un jeune garçon au destin messianique. Trois films où le rire et le devenir d'enfants illuminent la violence des situations. Mais c'est un film russe, plus ancien (1966), Andrei Roublev, qui nous guidera vers la foi.

La fiction contre la réalité
Le personnage principal de La vie est belle, Guido, est un Juif italien joyeux et optimiste. Emmené en camp de concentration avec son jeune fils, Giosué, il va lui faire croire que ce qu'il voit n'est qu'un grand jeu. La réussite de ce film casse-gueule tient à au talent du réalisateur-interprète, Roberto Benigni, qui a su conjuguer les contraires : irréalisme poétique de l'intrigue et réalisme du cadre historique, blagues et rythme bondissant dans un contexte de tragédie. Nous avons là une fable dans laquelle le héros, pour sauver son fils, va de mensonge en truquage et n'a d'autre ressource que de monter une fiction à la place de la réalité.

Promesses propose, lui, une fiction éphémère contre la réalité. Ce documentaire plonge au cœur de l'Histoire, en l'occurrence la guerre entre Israéliens et Palestiniens. Les enfants choisis par les réalisateurs se côtoient par le jeu du montage. Quand ils parlent, apparaissent murs et barrières venus d'un conflit qui dure et qui fait peur. Comment en sortir ? Le film arrange alors une rencontre improbable : un match de foot. Le sport contre la guerre ? Un rêve, une mise en scène (le temps d'une journée réelle pour les protagonistes), une parenthèse dans la réalité des camps et des attentats. Néanmoins, le jeu sportif dans le film – et le film dans l'actualité de l'Intifada – sont, avec leur fragilité et leur naïveté, promesses de paix.

La prophétie contre la prédiction
La menace fantôme est une œuvre de fiction et même de science-fiction. Un élément du scénario retient l'attention. Ceux qui ont vu les précédents films de la saga Star Wars (les épisodes 4 à 6 sont parus de 1977 à 1983) savent que Darth Vader, le méchant de service, s'est révélé être le père du héros, Luke, se sacrifiant in extremis pour son fils. Comment cet ancien chevalier Jedi, garant de la justice, a-t-il pu autrefois passer du "côté obscur de la Force" ? C'est ce que conte la nouvelle trilogie depuis 1999. Dans ce premier film, le jeune Anakin, âge de sept ou huit ans, séduit par sa fraîcheur, son intelligence et le mystère qui l'entoure : sa mère était vierge lorsqu'elle l'a enfanté et il semble l'objet d'anciennes prédictions ! Pourtant, même s'il l'ignore, nous savons que ce "messie" adorable trahira plus tard sa femme, ses amis, ses maîtres.

Le monde de Star Wars est sombre, fait de rivalités, de coups bas et de batailles. Les scénaristes – qui prêtent une naissance merveilleuse au "messie" pour mieux souligner sa chute vers le mal – sont plus pessimistes qu'Isaïe. En effet, une des manières de lire les poèmes de l'Emmanuel (Is 7, 9 et 11) est de repérer le changement d'attitude du prophète devant la permanence de l'injustice et de la guerre. En Is 7, il espère ; en Is 9, il chante l'ère nouvelle ; en Is 11, déçu par la politique d'Ézékias, il tourne son regard (et le nôtre) vers un au-delà de l'Histoire : le messie attendu n'est plus un roi, mais un enfant mystérieux et pacifique, investi de l'Esprit du Seigneur. Dans le jeune Ézékias, Isaïe avait mis autant d'espoir que les chevaliers Jedi dans le jeune Anakin. D'où le désenchantement. Mais – et là le récit biblique s'éloigne du cinéma – la réalité historique n'est jamais si sombre qu'il ne puisse y avoir une issue. Cela s'appelle croire.

Des signes pour la foi
Cette volonté de croire alimente-t-elle l'attitude de Guido (La vie est belle) ? Pas sûr. En effet ses efforts n'ont d'autre but que de dresser un rempart pour protéger son fils. Par contre, lorsque la jeune palestinienne Sanabel lance l'idée du match de foot et que les réalisateurs de Promesses la reprennent, un geste – utopique, prophétique ? – s'inscrit dans l'Histoire.

Le match est dérisoire devant la violence de l'actualité. Mais s'il est possible, alors rien n'est encore perdu. Il faut de temps en temps de tels signes pour continuer à vivre.

Dans un film admirable consacré à Andrei Roublev, célèbre peintre d'icônes du 15e siècle, le cinéaste Andrei Tarkovski a mis en scène l'un de ces signes. Contexte : la guerre civile, fratricide, et le joug tatar. Qu'est-ce qu'une icône devant les trahisons, les viols et les massacres ? Roublev ne peut plus peindre et il se tait. Il lui faudra regarder travailler un jeune fondeur de cloches pour reprendre ses pinceaux. Celui-ci, Boriska, adolescent à peine sorti de l'enfance, rescapé de la peste, se dit détenteur du secret des fondeurs. Il va mener à bout une commande du prince, dirigeant des dizaines d'ouvriers, imposant sa volonté aux plus anciens, suscitant l'étonnement et la joie des foules. Mais son secret à lui, c'est qu'il n'a pas de secret : son père ne lui avait rien dit. Son œuvre, solide et cristalline, est donc un défi réussi contre la mort. Boriska a tenu bon envers tout, contre tous, là où Roublev s'était écroulé. "Tu vois, tu as réussi, on va continuer ensemble, toi à fondre des cloches, moi à peindre des icônes. Quelle belle fête pour les gens. Et tu pleures ? " dit celui-ci, régénéré, au jeune fondeur. Défi contre la mort, l'œuvre d'art est-elle confiance en Dieu ? Oui, si l'on pense, avec Roublev (et Tarkovski), que Dieu, nu et risible, a vaincu la désespérance avant nous, et que nos actions sont l'écho d'argent et de couleur de cet engagement premier.

© SBEV. Gérard BILLON
 
 
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