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Abandon
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Crucifixion
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Juste souffrant
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Berder Michel
Jésus abandonné par son Père ?
Commentaire au fil du texte
 
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"Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? " Cette phrase du Ps 22 (v. 34), que Jésus reprend à son compte sur la croix au moment de mourir signifie-telle qu'il aurait été abandonné par Dieu ?
 

Le Ps 22 se trouve à l’arrière-plan de plusieurs passages du Nouveau Testament. Ainsi l'image de la "gueule du lion" (v. 22) vient-elle en 2 Timothée 4,17 à propos d'un danger dont le Seigneur a délivré l'apôtre. Mais la plus grande partie des références est concentrée dans les récits de la crucifixion de Jésus. Les quatre Évangiles y font appel. Les allusions les plus nombreuses se lisent chez Marc et Matthieu. Prenons comme point d’observation le récit de Marc.

Nu, raillé et suppliant

Le premier écho du Ps 22 se lit au v. 24. L’évangéliste ne fournit pas de détails sur le déroulement de la mise en croix. Il se contente d’employer par deux fois le verbe "crucifier", en indiquant l’heure et en rapportant le geste du partage des vêtements. Alors, sans formule de citation, il reproduit quelques mots du v. 19 du psaume : "ils partagent ses vêtements, en les tirant au sort". Le sujet du verbe renvoie aux soldats (qui avaient revêtu Jésus de pourpre, pour tourner en dérision son titre royal, cf. Marc 15,16-20). Dans ce contexte, l’action accentue le dépouillement du roi crucifié.

Au v. 29, les passants insultent Jésus "en hochant la tête". La formulation fait écho au v. 8 du psaume. Le geste exprime le mépris à l’égard du crucifié. En précisant qu’il s’agit des passants, l’évangéliste élargit le cercle des personnages mis en cause. Juste après, il ajoutera que les grands prêtres et les scribes se joignent à la moquerie, de même que les bandits crucifiés (Marc 15,31-32).

Au v. 34, le procédé de citation est différent. C’est Jésus lui-même qui énonce, en style direct, la question poignante qui ouvre le psaume. L’évangéliste la reproduit en transcrivant une version araméenne avant d’en fournir une traduction grecque. C'est dire l'importance qu'il y attache. Le caractère dramatique est noté d’emblée par le verbe "crier". La double invocation "Mon Dieu" insiste sur la relation de Jésus à son Père, mais le titre, emprunté au psaume, n'est pas le terme "Père" comme à Gethsémani (Marc 14,36). Cette parole suscite des réactions : certains assistants, jouant ironiquement sur la prononciation du premier mot en araméen ("Eloï"), évoquent une supplication adressée au prophète Élie.

Le juste souffrant

Dans son usage du Ps 22, Mc ne recourt pas à une formule explicite d’accomplissement des Écritures, comme celle que l'on peut lire en Marc 14,49 lors de l’arrestation. Certes, quelques manuscrits ont inséré une phrase de ce type après Marc 15,27 : "Et fut accomplie l'Écriture qui dit : et il fut compté au nombre des malfaiteurs" ; mais la citation vient d' Isaïe 53,12 (prophétie sur le Serviteur souffrant que les chrétiens ont souvent rapproché du Ps 22). Hormis ce cas discuté, c'est bien au livre des Psaumes que Marc emprunte des expressions fortes (à côté du Ps 22 il y a aussi le Ps 69, v. 22 sous la mention du "vinaigre" qu'on donne à boire). Ce faisant, il invite le lecteur à porter un certain regard sur le crucifié, en rattachant Jésus à la figure biblique du juste souffrant qui se tourne vers son Dieu. L’Évangile donne ainsi aux psaumes une portée nouvelle, que les commentateurs chrétiens amplifieront.

Il est remarquable que les éléments du Ps 22 qui sont repris se situent exclusivement dans les v. 2 à 19. La supplication du v. 20 n’est pas citée, ni la mention de l’écoute de Dieu (v. 25) ! Autre particularité : Marc place, dans son récit, les différents motifs dans l’ordre inverse du psaume : v. 19 puis v. 8 puis v. 2. Il conclut la scène de la crucifixion sur l’interrogation qui débute le psaume : ainsi, la dernière parole de Jésus est-elle une question à son Dieu, une interpellation qui parle d’abandon. Dans le Ps 22, la prière se termine dans la confiance et la louange, pas dans le récit évangélique ! En racontant Jésus en croix, Marc laisse son lecteur face aux résonances de la question, sans réponse explicite de la part de Dieu : Jésus expire dans un grand cri. Cependant l'Évangile ne se termine pas là. La manière dont Jésus meurt suscite la profession de foi du centurion : "Vraiment, cet homme était Fils de Dieu" (titre qui renvoie le lecteur à Marc 1,1). Et les propos de Jésus concernant sa mort et sa résurrection (8, 31 ; 9, 31 ; 10, 34) trouvent un écho dans la déclaration du jeune homme à l’intérieur du tombeau : "il est ressuscité, il n’est pas ici" (Marc 16, 6). De cette annonce inouïe, on le sait, un peuple va naître…

@ SBEV. Michel Berder.

 
Mc 15,24-37
24Ils le crucifient, et ils partagent ses vêtements, en les tirant au sort pour savoir ce que chacun prendrait.
25Il était neuf heures quand ils le crucifièrent.
26L'inscription portant le motif de sa condamnation était ainsi libellée : « Le roi des Juifs ».
27Avec lui, ils crucifient deux bandits, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. [
28...]
29Les passants l'insultaient hochant la tête et disant : « Hé ! Toi qui détruis le sanctuaire et le rebâtis en trois jours,
30sauve-toi toi-même en descendant de la croix. »
31De même, les grands prêtres, avec les scribes, se moquaient entre eux : « Il en a sauvé d'autres, il ne peut pas se sauver lui-même !
32Le Messie, le roi d'Israël, qu'il descende maintenant de la croix, pour que nous voyions et que nous croyions ! » Ceux qui étaient crucifiés avec lui l'injuriaient.
33A midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu'à trois heures.
34Et à trois heures, Jésus cria d'une voix forte : «  Eloï, Eloï, lama sabaqthani ?  » ce qui signifie : «  Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné  ? »
35Certains de ceux qui étaient là disaient, en l'entendant : « Voilà qu'il appelle Elie  ! »
36Quelqu'un courut, emplit une éponge de vinaigre et, la fixant au bout d'un roseau, il lui présenta à boire en disant : « Attendez, voyons si Elie va venir le descendre de là. »
37Mais, poussant un grand cri, Jésus expira.
Mc 15,24-37
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org