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Abraham
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Epreuve
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Sacrifice d'Isaac
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Billon Gérard
Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils Isaac. Commentaire de Genèse 22,1-19.
Commentaire au fil du texte
 
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Le sacrifice d'Abraham Psautier de Saint Louis. XIIIe siècle ...
Dieu ordonne à Abraham de sacrifier son fils Isaac, puis révoque cet ordre...
 

Dieu donne un ordre, puis le révoque. Il remet en cause sa promesse puis la confirme. Entre ces deux paroles contradictoires, le lecteur, comme Abraham, chemine. Et les questions s'accumulent.

Au chapitre 21, Abraham est comblé. Il a enfin une postérité. D'abord en Isaac, le fils de la promesse, ensuite en Ismaël, renvoyé par Sara mais protégé par Dieu. Installé à Béer Shéva, il est traité d'égal à égal par un roi étranger, Abimélek. Terre, bénédiction, descendance : le patriarche a tout. Sur ce fond de plénitude se détachent ces mots : "Après ces événements, Dieu mit Abraham à l'épreuve."

L'ordre divin (v.1-2)

Dès les premiers mots, le narrateur définit le récit qui va suivre : une épreuve. Les personnages du récit, eux, n'en savent rien. Ils ne le sauront qu'à la fin - et encore pas tous. Le narrateur nous met dans la confidence et nous rend plus sensibles à leurs réactions. On appelle cela le suspense. Abraham, d'emblée, est disponible, comme au début de son itinéraire (Gn 12,1) : "Me voici". Le sera-t-il quand il entendra l'ordre qui remet en cause la promesse ? Le sera-t-il jusqu'au bout de l'épreuve ? La demande tombe, inouïe, scandaleuse, structurée par trois impératifs : "Prends… va-t'en… et fais-le monter en holocauste." Et déjà nous voilà frustrés : le narrateur nous tait la réaction du patriarche.

Le voyage (v.3-5)

La réaction, nous y assistons au petit matin. Nous ne saurons pas ce qu'Abraham a pensé dans la nuit. Ni ce qui l'agitera durant les trois jours du voyage. Jamais nous n'aurons accès à ses débats intérieurs. Tout juste pouvons-nous les déduire de son comportement. Au matin du départ, ses gestes sont précis, il prend ce qu'il faut mais c'est en dernier - le cœur lourd ? - qu'il fend le bois pour l'holocauste. Et il s'en va.

Bientôt, voilà le "lieu". Abraham le voit. "De loin", dit le texte. Quand Dieu le lui a-t-il indiqué ? Mystère. Le moment décisif approche. Résolu, Abraham divise le groupe en deux : l'âne et les jeunes gens d'un côté, lui et le "jeune homme" de l'autre. Pourquoi avoir amené ces jeunes gens ? Pour retarder le moment de la confrontation père - fils ? Peut-être. Ou comme témoins ? Il détache d'eux Isaac et prend rendez-vous : "…nous reviendrons". Nous ? Espoir ou mensonge ? Qui peut le dire ?

Ensemble jusqu'au bout (v.6-10)

"…et tous deux s'en allèrent ensemble" : par deux fois s'écrit la communion silencieuse du père et du fils (v.6 et 8). La deuxième fois, elle est lourde de tous les non-dits qui précèdent et de l'inévitable qui s'annonce. Fils unique, aimé, Isaac porte le bois alors que le père tient en main le feu et le couteau, deux objets que le narrateur n'avait pas signalés jusqu'à présent. La tension monte encore dans le dialogue qui suit. Pour la première et seule fois du récit Isaac parle. Il a conscience d'un manque : la victime ! Que peut répondre Abraham ? Que la victime, c'est lui ? Quand il dit : "Dieu saura voir…", y croit-il ? Pourquoi pas ? Ses choix jusqu'à présent ont été fermes, guidés par les impératifs de l'ordre initial : partir, prendre son fils. Et, depuis qu'il marche seul avec Isaac, l'holocauste a commencé. En remettant l'issue à la volonté divine, il entr'ouvre une incertaine mais possible porte à l'espérance. Le lecteur, au milieu de ces phrases simples qui disent une chose tout en laissant entendre une autre, reste sans voix devant cette attitude, cette projection dans l'avenir : folie ? confiance ?

Sur le "lieu", Abraham agit. Faute de connaître ses pensées, le narrateur se concentre sur les actions : arriver, élever l'autel, disposer, lier, placer… Abraham est décidé mais, en même temps, il retarde jusqu'au bout le geste fatal. Il n'en finit pas de mettre en place l'holocauste, troisième et dernier terme de l'ordre divin. Parce que son cœur résiste à ce que font ses mains ? Parce qu'il laisse du temps à Dieu pour intervenir ? La tension est à son maximum au v.10, dans l'un des plus dramatiques "ralentis" de la Bible : la main n'en finit pas de prendre le couteau…

"Le Seigneur est vu" (v.11-19)

Difficilement, mais résolument, Abraham a choisi de renoncer au fils de la promesse. L'ange peut alors intervenir. Le fils, l'unique, qu'il aimait (v.2), Abraham le reçoit de nouveau, toujours unique, mais passé au feu de l'épreuve et à jamais lié à la "crainte" - à l'amour ? - de Dieu (v.12). En une sorte de résumé symbolique, Abraham accomplit alors tout ce qui a guidé son parcours : aller, prendre, faire monter en holocauste. Or la victime dont s'inquiétait Isaac n'est pas ici un agneau mais un bélier. Pourquoi ? Et pourquoi ce nom étrange - jeu de mots sur le verbe "voir" - donné au lieu du sacrifice ?

Depuis le début, le verbe "voir" revient avec insistance (et Morriya est un nom formé sur la racine hébraïque du mot). Confusément, Abraham avait dit vrai : Dieu a "su voir". Dieu a vu le fils et l'amour, la foi et la crainte : le bélier pourrait symboliser cela et bien d'autres choses qu'Abraham "voit" soudain lorsque l'ange achève son message. Quant à l'agneau, jusqu'au dernier moment, Abraham n'a-t-il pas agi comme si Isaac l'était… sans l'être ? À son tour, le lecteur est invité à voir au-delà de ce qui est montré. À voir, dans toute cette histoire, ni plus ni moins que l'invisible : le Seigneur ! Et à y entendre sa parole. Difficile, contradictoire, extrême. Répétée pour être bien comprise et qui, en finale, restaure les relations entre Abraham et l'avenir du monde (le destin des nations était en jeu, cf. v.18).

Abraham avait donné rendez-vous aux jeunes gens. Son fils retourne-t-il avec lui ? Il semble que non. Encore une énigme. Car si Abraham demeure à Béer Shéva, c'est au puits de Lahaï Roï que le récit retrouve Isaac (Gn 24,62). Le "jeune homme" qui, en Gn 22, était surtout le "fils" - 10 fois le mot revient ! - va être époux puis père. Mais, dans la mémoire du lecteur, il reste à jamais lié sur l'autel, comme immolé. Là est son identité.

© SBEV. Gérard Billon.

 
Gn 22,1-19
1Après ces événements, il arriva que Dieu mit Abraham à l'épreuve. Il lui dit : « Abraham » ; il répondit : « Me voici. »
2Il reprit : « Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes. Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l'offriras en holocauste sur celle des montagnes que je t'indiquerai. »
3Abraham se leva de bon matin, sangla son âne, prit avec lui deux de ses jeunes gens et son fils Isaac. Il fendit les bûches pour l'holocauste. Il partit pour le lieu que Dieu lui avait indiqué.
4Le troisième jour, il leva les yeux et vit de loin ce lieu.
5Abraham dit aux jeunes gens : « Demeurez ici, vous, avec l'âne ; moi et le jeune homme, nous irons là-bas pour nous prosterner ; puis nous reviendrons vers vous. »
6Abraham prit les bûches pour l'holocauste et en chargea son fils Isaac ; il prit en main la pierre à feu et le couteau, et tous deux s'en allèrent ensemble.
7Isaac parla à son père Abraham : « Mon père », dit-il, et Abraham répondit : « Me voici, mon fils. » Il reprit : « Voici le feu et les bûches ; où est l'agneau pour l'holocauste ? »
8Abraham répondit : « Dieu saura voir l'agneau pour l'holocauste, mon fils. » Tous deux continuèrent à aller ensemble.
9Lorsqu'ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait indiqué, Abraham y éleva un autel et disposa les bûches. Il lia son fils Isaac et le mit sur l'autel au-dessus des bûches.
10Abraham tendit la main pour prendre le couteau et immoler son fils.
11Alors l'ange du SEIGNEUR l'appela du ciel et cria : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici. »
12Il reprit : « N'étends pas la main sur le jeune homme. Ne lui fais rien, car maintenant je sais que tu crains Dieu, toi qui n'as pas épargné ton fils unique pour moi. »
13Abraham leva les yeux, il regarda, et voici qu'un bélier était pris par les cornes dans un fourré. Il alla le prendre pour l'offrir en holocauste à la place de son fils.
14Abraham nomma ce lieu « le SEIGNEUR voit » ; aussi dit-on aujourd'hui : « C'est sur la montagne que le SEIGNEUR est vu. »
15L'ange du SEIGNEUR appela Abraham du ciel une seconde fois
16et dit : « Je le jure par moi-même, oracle du SEIGNEUR. Parce que tu as fait cela et n'as pas épargné ton fils unique,
17je m'engage à te bénir, et à faire proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer. Ta descendance occupera la Porte de ses ennemis  ;
18c'est en elle que se béniront toutes les nations de la terre parce que tu as écouté ma voix. »
19Abraham revint vers les jeunes gens ; ils se levèrent et partirent ensemble pour Béer-Shéva. Abraham habita à Béer-Shéva.
He 11,8-22
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org