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Evangiles
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Service Biblique catholique Évangile et Vie
La polyphonie des quatre évangiles
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Écrire est une activité complexe. Pour prendre une image musicale, le lecteur peut entendre quatre ''voix'' jouer ensemble dans les évangiles.
 

Écrire est une activité complexe. L'écrivain, qu'il raconte, décrive ou discute, choisit ses mots, ses images, organise les épisodes ou les arguments, joue de la tension et de l'émotion. Pour prendre une image musicale, le lecteur peut entendre quatre ''voix'' jouer ensemble dans les évangiles, parfois de manière très subtile.

En illustration, nous relirons un bref épisode : la guérison de l'homme à la main sèche selon Marc (Mc 3,1-6).


Les quatre voix
Dans l'écriture des évangiles, le souci historien n'est pas absent, même si un homme du 1er siècle met sous le mot «histoire» autre chose que nous. Pour faire bref, disons qu'il y a des souvenirs sur l'homme de Nazareth. Appelons cette première voix : ''voix de l’Histoire''.

Ces souvenirs sont sélectifs. Dans l’agencement des faits, le souci historien est animé par la foi des auteurs en Jésus Ressuscité présent dans leur vie. Appelons ce qui concerne la foi : ''voix de la Résurrection''.

De la vie ecclésiale de ces auteurs, les écrits portent les traces, de façon plus ou moins consciente. Appelons cela : ''voix de l’Église''

Enfin les évangiles sont immergés dans un héritage, celui des ''Écritures''. L’homme de Nazareth est inscrit dans l’histoire de l’Alliance que Dieu a passée avec l’humanité par le choix d’Israël : ''voix de l'Alliance''.

La voix de la Résurrection
En écrivant l'histoire de Jésus, les évangélistes proclament qu'il est ressuscité et vivant. Ils le célèbrent dans la liturgie et reconnaissent son action en eux. Les gestes et les paroles de l'homme de Nazareth s'éclairent à la lumière de Pâques… Pour dire l'événement radicalement nouveau qu'est la résurrection de Jésus, les évangélistes ont repris et enrichi un vocabulaire et un imaginaire qui avaient cours à leur époque.

Le vocabulaire de l'éveil est le plus diffusé : ''egeirein / réveiller, relever, mettre sur pied…'' Il alterne avec le vocabulaire du lever : ''anistanai / se dresser, se lever''. Pour ces deux verbes, l'imaginaire fonctionne sur l'opposition entre un avant et un après : l'éveil succède au sommeil, la position debout à la position assise ou couchée. Notons que dans la plupart des traductions françaises de la Bible les verbes ''egeirein'' et ''anistanai'' sont rendus par le même verbe ''ressusciter'' (susciter de nouveau), verbe qui vient du latin ''resuscitare, ranimer'' (cf. grec egeirein) – alors que le mot ''résurrection'' vient, lui, du latin ''resurgere, se relever'' (cf. grec anistanai) !

Un troisième vocabulaire est celui de la vie : ''zèn / vivre''. On le trouve surtout chez Paul et Luc. Appliqué à Jésus Christ, il a l'avantage de souligner une continuité entre le Galiléen et le Ressuscité (cf Lc 24,5.23 : ''Pourquoi chercher le Vivant parmi les morts ?'' ). Mais chaque fois que les évangélistes évoquent la vie, cela peut être relié à la vie donnée par Dieu…

Le dernier vocabulaire est celui de l'exaltation avec les verbes ''exalter'', ''glorifier'', ''monter au ciel''. L'imaginaire de ces verbes fonctionne sur l'opposition bas/haut. Il permet de souligner la nouveauté radicale de la situation du Christ auprès de Dieu (ce n'est pas un retour à la case départ) et, par conséquent, de la vie du disciple…

En Mc 3,1-6, comment entendre la voix de la Résurrection ? D'une part en étant sensible à l'intrigue : la guérison de la main confirme le désir de Dieu qui veut ''sauver une vie'' et non la perdre ! D'autre part en remarquant que Jésus dit à l'homme malade : ''met-toi debout au milieu'' (v. 3) ; on a là le verbe ''egeirein''. Que la puissance de Dieu ait été à l’œuvre en Jésus de Nazareth, c'est désormais une conviction chrétienne. Par contraste, l'atmosphère tendue et le complot annoncent la Passion de Jésus : on a fait mourir celui qui apporte la vie.

La voix de l'Alliance
Comme celui de Jésus, le langage des premiers chrétiens est façonné par les Écritures (c'est-à-dire l'Ancien Testament). Citations ou allusions dessinent d'une part un portrait de Jésus enraciné dans la tradition croyante de son peuple et, d'autre part, une interprétation de cette tradition croyante : Jésus est le Messie d'Israël.

En Mc 3,1-6, la voix de l'Alliance se devine, de manière allusive, dans la question de Jésus. Celle-ci articule le permis et le défendu et la scène se déroule dans une synagogue, lieu de l'écoute et du commentaire de la Torah (=Loi), devant des pharisiens, réputés maîtres en la matière. C'est donc bien à la Torah que ceux-ci – et le lecteur – sont renvoyés. Un peu plus tôt, de manière explicite, le narrateur avait signifié au lecteur que nous sommes à un tournant dans l'histoire entre Dieu et son peuple en citant de manière libre le prophète Isaïe (Mc 1,2-3).

Mais il faut aller plus loin. Le prophète Isaïe est celui qui avait ouvert l'espérance messianique. Au Jour de Dieu, le Messie abolirait toutes les situations de détresse. Le texte d'Isaïe cité en Mc 1,2-3, continue en disant que ''le Seigneur Dieu vient avec puissance'' et qu'il ''prend soin des brebis'' (Is 40, 9…11). Marc ne raconte-t-il pas cette puissance et cette compassion (cf. les miracles) ? Enfin, l'''endurcissement'' et le ''regard de colère'' sont comme les échos lointains des tensions entre Israël et Dieu, aussi bien après l'exode (Jg 2,19-20) qu'au moment de l'exil (Es 48, 4.9) : face à une conduite ''endurcie'', la ''colère'' de Dieu s'enflamme. Jésus pourrait bien se montrer prophète en adoptant l'attitude de Dieu mais il retient sa ''colère''…

La voix de l'Église
Cette troisième voix nous oriente moins vers l'époque de Jésus que vers l'époque des communautés qui ont produit les évangiles. L'enquêteur historien est donc sollicité à un double niveau : Jésus dans les années 30 et les églises dans les années 60-90… Le même salut en Jésus-Christ est reçu et transmis suivant les soucis et les convictions nés de la mission, du culte, de la vie fraternelle ou de l'enseignement.

La communauté de Marc, aux alentours des années 70 (peut-être à Rome ?) est éprouvée par les persécutions. Cela imprime la rédaction de l'évangile qui propose une parole d'encouragement à suivre sans angoisse le Christ sur la route de la Croix. Cette parole d'encouragement renvoie aux sources de la foi, en particulier au baptême chrétien…

Dans l'épisode de Mc 3,1-6, on peut décrypter la haine des pharisiens et des hérodiens comme un transfert des vexations subies par les chrétiens de la part des autorités religieuses et politiques.

La voix de l'Histoire
Les souvenirs ne sont pas le tout de ''l'événement'' Jésus-Christ. Ils en forment cependant l'élément de base. En isolant cette première voix évangélique – que nous plaçons ici en dernier – nous tentons de remonter, par les communautés, jusqu'aux années 20-30 de notre ère, dans les territoires occupés par les Romains (Galilée, Samarie, Décapole et Judée) où s'est fait entendre et voir en un homme le salut de Dieu.

Cette voix fait droit à tout ce qui permet de deviner le monde dans lequel Jésus a proclamé l'Évangile du Royaume et nous mesurons l'écart entre ce monde et le nôtre. Elle peut permettre d'imaginer quel type d'homme il était : Jésus le Juif, Jésus le Galiléen, Jésus le prédicateur, le thaumaturge, le prophète des derniers temps… Cependant, gardons-nous de reconstruire la psychologie de Jésus à partir des indications du récit. Les écrivains bibliques racontent de manière elliptique. De plus, il est probable qu'au fil des années la figure de Jésus a été idéalisée.

Dans l'épisode de Mc 3,1-6, nous voyons s'affronter Jésus et des groupes appelés ''pharisiens'' et ''hérodiens''. Occasion de mener une enquête : qui étaient-ils ? Qu'est-ce qu'une synagogue ? Et le sabbat ? Et la Loi (présente derrière la question : ''Est-il permis ?'') ? Et la maladie de l'homme ? Jésus apparaît comme un bon pratiquant (il va à la synagogue) qui use de liberté (par ses questions). De plus, il est présenté ici comme une sorte de médecin, un ''thaumaturge''. Enfin, il réagit avec colère : mais attention ! cette notation affective peut être aussi une allusion à une attitude prophétique (cf. ''voix de l'Alliance'').

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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org