Le Livre des Antiquités bibliques
 
 
 

Le vœu de Jephté et la réaction de Dieu

Pseudo-Philon d’Alexandrie, Livre des Antiquités bibliques 39,10-11 – 1er siècle apr. J.-C.

Jeptan*déclara : « Lorsque les Ammonites auront été livrés entre mes mains et que je serai rentré, le premier quel qu’il soit qui sera venu à ma rencontre servira d’holocauste au Seigneur. » 11Le Seigneur s’irrita fortement et dit : « Voici que Jeptan a fait le vœu de m’offrir quoi que ce soit qui viendra le premier à sa rencontre. Si maintenant c’est un chien**qui vient le premier à la rencontre de Jeptan, m’offrira-t-il un chien ? À présent, que le vœu de Jeptan soit sur son propre premier-né, oui, sur le fruit de ses entrailles, et la prière de celui-ci sur sa fille unique. Pour moi, je délivrerai mon peuple en cette circonstance, non à cause de Jeptan, mais à cause de la prière d’Israël. »

Un premier trait pharisien se dessine dans ce paragraphe : le sens du peuple. La prière de celui-ci a plus de prix aux yeux de Dieu que les prérogatives des chefs politiques et religieux. En outre, l’insistance sur le « premier-né », la « fille unique » prépare le parallèle entre Seila et Isaac.

Le retour de Jephté et la rencontre tragique

Pseudo-Philon d’Alexandrie, Livre des Antiquités bibliques 40,1 – 1er siècle apr. J.-C.

Jeptan s’en revint dans la paix, et les femmes sortirent à sa rencontre en formant des chœurs. Il avait une fille unique qui sortit la première, avec les chœurs*, à la rencontre de son père. En la voyant, Jeptan s’effondra et dit : « À juste titre t’a été donné le nom de Seila, puisque tu dois être offerte en sacrifice. Et maintenant, qui placera mon cœur sur la balance, mon âme pour la pesée, et je me tiendrai là pour voir ce qui pèsera le plus lourd, de la fête pour cet événement ou de la tristesse qui vient à moi ? J’ai ouvert la bouche dans un chant accompagné de vœux pour mon Seigneur : je ne puis le révoquer. »

Le Livre des Antiquités bibliques (LAB) est le seul document connu à donner un nom à la fille de Jephté, selon la tendance targumique populaire à « baptiser les anonymes », tel le Bartimée de Mc 10,45. Le procédé permet de mieux imprimer un récit dans les mémoires. En outre, LAB entend donner un sens au nom de Seila : « puisque tu dois être offerte en sacrifice », dit le texte. On peine à remonter au jeu de mots sémitique qui se dit en LAB. Les chercheurs songent tournent au mot hébreu she’éla, au sens de question posée à un expert de la loi. Mais, si l’on s’écarte d’une certaine myopie, pourquoi ne s’agirait-il pas d’une allusion aux shelamim, aux sacrifices d’action de grâce marquant la fin de la guerre ?

La réaction de Seila : un Isaac au féminin

Pseudo-Philon d’Alexandrie, Livre des Antiquités bibliques 40,2-3 – 1er siècle apr. J.-C.

Et Seila, sa fille, lui dit : « Qui s’affligerait de mourir à la vue du peuple libéré ? Ne te souviens-tu pas de ce qui se faisait aux jours de nos pères, quand le père disposait son fils pour l’holocauste*, et ce dernier ne fit pas d’objection, mais lui obéit dans la joie ? Celui qui était offert était prêt ; celui qui offrait était heureux. Et maintenant, n’annule pas tout ce que comporte ton vœu, mais fais-le. Seulement je te fais une demande avant de mourir, je t’adresse une humble prière avant de rendre mon âme : d’aller dans les montagnes, parcourir les collines et me promener dans les rochers, moi et les vierges mes compagnes. J’y verserai mes pleurs et je ferai mémoire de ma jeunesse (qui finit) tristement. Les arbres de la plaine me pleureront, les bêtes des champs se lamenteront sur moi. Car ma tristesse ne vient pas de ce que je dois mourir, ni ma douleur de ce que je dois rendre mon âme, mais de ce que mon père a été pris au piège de son vœu. Si je ne m’offre pas de plein gré en sacrifice, je crains que ma mort ne soit point agréable et que je perde ma vie en vain. Voilà ce que je rapporterai aux montagnes. Ensuite je reviendrai. » Et son père lui dit : Va. »

Le texte présente Seila comme le double féminin d’Isaac, en sa démarche volontaire. En ce dernier, la tradition lisait le modèle du fidèle s’offrant lui-même lorsqu’il présente au Temple un holocauste. L’héroïne fait une évidente allusion à la déclaration divine (une bat qôl) qu’imagine le targum de Gn 22, 10 : « Venez et voyez deux êtres uniques en mon univers. L’un sacrifie et l’autre est sacrifié : celui qui sacrifie n’hésite pas et celui qui est sacrifié tend la gorge. » Philon d’Alexandrie connaît cette tradition, puisqu’il écrit que, en route vers le mont Morriah, Abraham et Isaac « vont d’une même allure, non moins dans leur esprit que dans leur corps » (De Abrahamo, 172).

La paradoxale union joyeuse entre Seila et son père, au seuil du drame, s’inspire aussi des légendes ornant Gn 22. Selon cette référence abrahamique, on comprend que LAB ait gommé les propos sévères relatifs à la mort de Jephté. L’homéliaste se concentre sur la jumelle théologique d’Isaac. Il évoque « montagnes, collines, rochers » pour préparer par ces termes la dimension cosmique qu’il donne au drame.

Le départ de Seila. Le constat divin

Pseudo-Philon d’Alexandrie, Livre des Antiquités bibliques 40, 4 – 1er siècle apr. J.-C.

Et Seila, la fille de Jeptan, s’en alla ainsi que les vierges ses compagnes. Et elle raconta aux sages du peuple, sans que personne pût répondre sur son cas. Elle se rendit ensuite aux monts Telag*, et le Seigneur fit réflexion à son sujet durant la nuit ; il dit : « Voici que j’ai maintenant lié la langue des sages de mon peuple pour cette génération, de telle sorte qu’ils n’ont pas pu répondre à la fille de Jeptan sur son cas ; ma parole sera donc accomplie, le dessein que j’avais conçu ne sera pas dérangé. Je l’ai vue plus sage que son père, vierge plus sensée que tous ceux qui sont ici des sages. Que sa vie lui soit accordée à sa prière, et sa mort sera éternellement précieuse devant moi. À sa mort, elle reposera dans le sein de ses mères. »

Le paragraphe s’inscrit dans la tradition de la critique politique et il confirme le féminisme pharisien. Si, en effet, le fait que le défunt vénéré rejoigne ses pères est un motif courant, la mention des « mères » est un trait original. On note aussi l’allusion à la résurrection qui récompensera une fin vertueuse. Le même féminisme se dessine en LAB 33, 1, lorsque, imitant l’expression « homme de Dieu » désignant les prophètes, Débora est dite « femme de Dieu ».

La lamentation de Seila

Pseudo-Philon d’Alexandrie, Livre des Antiquités bibliques 40, 5-7 – 1er siècle apr. J.-C.

En arrivant aux monts Telag, la fille de Jeptan se mit à pleurer. Voici la lamentation* dans laquelle elle pleura sur elle-même avant de mourir**. Elle dit :

« Écoutez, montagnes, ma lamentation,
soyez attentives, collines, aux larmes de mes yeux
et portez-vous témoins, rochers, des gémissements de mon âme.
Voici comment je suis mise à l’épreuve*** !
Mais puisse ma vie ne pas m’être ravie en vain !
Que mes paroles pénètrent dans les cieux
et que mes larmes soient écrites face au firmament !
Que (mon) père n’ait pas à contraindre sa fille qu’il a juré de sacrifier ;
Que son Prince exauce la fille unique promise au sacrifice.
6 Pour moi, je n’ai pas été comblée par la chambre nuptiale
ni recouverte des couronnes de mes noces.
Je n’ai pas, demeurée au gynécée*, revêtu la robe splendide.
Je n’ai pas trouvé l’usage de mon huile parfumée,
et mon âme ne s’est pas réjouie de l’onction qui m’avait été préparée.
Ô mère, en vain tu as enfanté ta fille unique**,
car l’enfer sera ma chambre nuptiale ;
sur terre est mon gynécée.
Et que se perde tout parfum que tu m’as destiné ;
la robe blanche que ma mère a tissée, que la teigne la ronge ;
qu’elles se fanent, (les fleurs de) la couronne que ma nourrice tressa pour la fête ;
que les vers dévorent la couche qu’au gynécée elle a tissée d’hyacinthe et de pourpre.
Se souvenant de moi,
que les vierges mes compagnes me pleurent et gémissent à longueur de jour.
Arbres, inclinez vos branches et pleurez ma jeunesse !
Approchez, bêtes des forêts, et hurlez sur ma virginité !
Car mes années ont été fauchées,
et le temps de ma vie a vieilli en ténèbres. »


***Voir Gn 22,1
*Le logement des filles avant le mariage
**Voir Gn 22,2 et 12

 

Ce thrène, marqué par l’hellénisme, est particulièrement dramatique. L’héroïne prend à témoin de sa douleur la nature entière. Elle mêle le regret de ne point connaître la joie des noces et sa totale soumission au vœu tragique de son père. Ce poème relève d’un genre littéraire des poèmes en vigueur dans les synagogues (les piyyutim). LAB 59, 4 présentera un psaume prononcé par David pour délivrer Saül de l’esprit mauvais (voir 1 S 16,23) et ce psaume était proposé par certaines synagogues aux fidèles se sentant victimes de démons. De même, le thrène de Seila pouvait être repris par des familles attristées par le décès prématuré de leur fille.

La fin du drame

Pseudo-Philon d’Alexandrie, Livre des Antiquités bibliques 40, 8-9 – 1er siècle apr. J.-C.

Sur ces mots, Seila s’en revint auprès de son père, et il accomplit tout ce dont il avait fait le vœu : il l’offrit en holocauste. Alors, toutes les vierges d’Israël se réunirent et elles ensevelirent la fille de Jeptan en la pleurant. Et les Israélites firent un grand deuil et ils fixèrent qu’en ce mois, le quatorzième jour du mois, ils se réuniraient chaque année pour pleurer la fille de Jeptan durant quatre jours. Et ils donnèrent à la tombe son propre nom : Seila. 9 Jeptan jugea les Israélites pendant dix ans. Il mourut et fut enterré avec ses pères.

S’étant concentré sur le personnage féminin, Seila, LAB veut ignorer les notices sur la fin ignominieuse du père. Souvent, les traditions « errent » dans la transmission des chiffres. Ainsi Jephté aurait gouverné pendant dix ans, mais six ans selon la Bible hébraïque, soixante ans selon la recension B de la Septante. Peu importe ! LABne précise pas en quel mois se fait la commémoration du sacrifice de Seila. Mais la mention du « quatorzième jour » pourrait évoquer le 14 Nisan, jour de la mort du Christ, ce qui, comme dans les traditions sur le sacrifice d’Isaac, ajouterait au drame une tonalité pascale.

Le judaïsme prétalmudique a condamné Jephté pour l’horreur de son vœu. À travers le fantôme du grand prêtre Pinhas, les traditions – dont aussi, non cité, le Midrash Rabba sur le Lévitique (37,4) – déplorent l’homicide conflit récurrent entre les pouvoirs religieux et politique. C’est LAB qui fait de Seila, jumelle théologique d’Isaac, le modèle de quiconque se donne à Dieu, lorsqu’il offre un holocauste au Temple. Pourquoi le silence du Nouveau Testament sur la fille de Jephté ? LAB représentait-il une tradition isolée ? Le Nouveau Testament a-t-il ignoré cette tradition, parce qu’elle venait des cercles pharisiens ?


 

 
Monastère Ste Catherine, Sinaï.
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org