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Evangiles
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Grelot Pierre
Diversité des écrits évangéliques
Gros plan sur
 
 
Il n'existe pas, pour les récits évangéliques, de "passe-partout" apte à ouvrir toutes les serrures...
 

Une dernière remarque s'impose. La clef de lecture adaptée à l'interprétation de ce récit n'est aucunement généralisable. Il en va d'ailleurs de même pour celles qui permettaient la lecture intelligente du récit de la tentation de Jésus et de ceux de la Passion.

• La diversité des récits évangéliques

C'est le cas ou jamais de rappeler qu'il n'existe pas, pour les récits évangéliques, de « passe-partout » apte à ouvrir toutes les serrures : il faut avoir tout un jeu de clefs pour s'adapter aux questions particulières posées par chaque récit, en tenant compte des trois « dimensions » ou des trois « regards » de l'Évangile. Ce principe est très simple, au fond; mais ses applications requièrent une certaine finesse dont les esprits purement « géométriques se montrent souvent incapables. Les difficultés soulevées à propos de la date de composition des livrets évangéliques proviennent aussi d'esprits qui, dans la terminologie de Pascal, sont de purs « géomètres ». Mettons donc dans tout cela un peu de finesse: elle ne nuit certes pas à la foi !

Si on se place dans la perspective de la communication du «Salut de Dieu au cours de l'histoire humaine, c'est comme « Évangile de Jésus Messie et Fils de Dieu » que l'évocation historique de Jésus s'y rapporte, en constituant son centre même. Les récits qui permettent, sur la base des traditions léguées par les « témoins oculaires », de faire cette évocation d'une façon concrète, n'en gardent pas moins une diversité de formes qui demande une analyse intelligente, et tous ne recourent pas aux mêmes conventions d'écriture. Comme on l'a dit plus haut, l'Évangile, pris globalement, constitue un genre littéraire d'un ordre particulier. A ce titre, il est sous-jacent à tous les textes qu'englobent les livrets de Matthieu, Marc, Luc et Jean. Mais à l'intérieur des livrets, leurs matériaux constitutifs appellent à leur tour des reclassements catégoriels en genres littéraires diversifiés.

Laissons ici de côté le classement des paroles de Jésus pour nous attacher seulement à la question des récits qui le mettent en scène. L'application de la loi des genres littéraires est hypothéquée, sur ce point, par une lourde équivoque. Elle ne consiste pas d'abord à classer les récits en « historiques ~ et « non-historiques » : ce partage en deux catégories opposées est dénué de sens et étranger à la vraie compréhension de l'Évangile. Ce qu'il faut remarquer, c'est que les récits pris à l'état séparé, antérieurement aux séquences où les évangélistes les ont regroupés de façon souvent différente, furent « mis en forme » pour remplir des fonctions précises dans 1'« annonce de Jésus Christ ». Or, il y a toujours un rapport intrinsèque entre la fonction d'un texte dans un milieu social donné (ici : les églises de l'époque apostolique et sub-apostolique) et la forme qu'il revêt pour la remplir. C'est ce rapport qui détermine, en premier lieu, la variété des « genres littéraires~ dans les récits évangéliques: récits théophaniques, comme ceux du baptême et de la transfiguration de Jésus; récits de miracles, subdivisés eux-mêmes en plusieurs catégories; récits de vocation, comme ceux de l'annonce de la naissance de Jésus à Marie et à Joseph, mais aussi ceux des vocations d'apôtres, récits destinés à mettre en évidence une parole de Jésus; récits de repas, comme celui de la Cène... Naturellement, la construction de ces récits recourt, dans une mesure plus ou moins grande. à des modèles littéraires qui fournissent des schémas préfabriqués: ici, les modèles tirés de l'Ancien Testament ont une grande importance, pour des narrateurs qui connaissent leur Bible par cœur. Chaque forme particulière de récit exige des clefs de lecture adaptées à sa structure propre, pour que sa « pointe » soit correctement perçue – entendons : sa pointe « évangélique », avec les trois dimensions qui la constituent. Sous ce rapport, la forme d'un récit ne préjuge pas de son historicité : il faut d'autres critères pour en juger.

• Diversité dans l’ « historicité » des récits

Ce fait fondamental invite à ne pas chercher dans les récits une sorte de « vue directe » des faits advenus, comme à travers une vitre transparente. Une telle loi s'applique d'ailleurs à n'importe quelle narration, provenant de n'importe quelle culture. Dans le cas présent, l'interprétation vraie des « faits » - devenus « événements »  dans l'histoire du Médiateur entre Dieu et les hommes, « l'homme Christ Jésus » (1 Tm 2,5), - est intégrée au récit lui-même. On touche ainsi par un autre biais à la question de l'historicité des récits, entendue au sens moderne. Il est clair que la référence à l'histoire vécue ne peut être regardée comme secondaire. Elle peut toutefois se présenter avec une extrême diversité qui répond, d'une part, aux exigences de l'annonce évangélique et, d'autre part, aux conventions culturelles admises dans les milieux et les temps où elle fut faite.

Sous ce rapport, on peut poser en principe que deux solutions extrêmes sont à écarter. La première ne cherche dans certains récits que la traduction imagée de la foi, c'est-à-dire des croyances qui se seraient donné une libre représentation de leur objet ». Sur ce point, les premiers promoteurs de l'étude des formes littéraires utilisées dans les évangiles se sont souvent engages dans une voie fausse, en postulant la « non-historicité » des récits qui touchaient au « Christ de la foi » (cf. la position de Bultmann). Inversement, la seconde solution extrême postule une historicité qui s'étend automatiquement à tous les détails retenus dans la construction de chaque récit, comme si l'objectif des évangélistes avait été de sélectionner uniquement ceux qui étaient « exacts ~ et d'en faire du même coup un objet de foi. Sur ce point, la majoration « historiciste », due en premier lieu à des apologistes retranchés dans la défense des évangiles (déjà Origène contre Celse, en attendant les apologistes du XIXe siècle... jusqu'à nos jours), passe à côté de son objet. Avant de prouver que « la Bible a dit vrai », il faut se demander d'abord ce qu'elle a dit au juste et comment elle l'a dit, sur quel plan se situe !a vérité de l'Évangile et comment elle est traduite dans les textes qui l'enseignent, en quoi consiste /a vérité de l'histoire qu'elle évoque et quelles sont les façons dont elle l'évoque.

Dans cette perspective, le classement très primaire des récits évangéliques en « historiques » et en « légendaires » est une invention absurde. Mais il est juste de se demander comment est faite l'évocation du Jésus vrai, compris dans la lumière de sa résurrection comme Messie d'Israël, Seigneur et Fils de Dieu. C'est sur ce point précis qu'il faut reconnaître l'existence de tout un dégradé qui va de la lumière à l'ombre, ou mieux, t'existence d'un clair-obscur où les traits saillants ressortent avec force, mais où la disposition des détails, plus ou moins schématisés suivant les cas, vise essentiellement à les faire ressortir. On dira que ce sont là des discussions de spécialistes. Le signataire de ce Cahier n'est pas d'accord avec cette appréciation, bien qu'en effet les discussions spécialisées des « historiens » soient de moindre importance que l'accueil plein et entier du message évangélique lui-même. Mais dans la mesure où n'importe quel lecteur se laisse guider par la structure interne des textes et en repère les traits saillants, il s'ouvre à la compréhension de Jésus Christ que les évangélistes ont voulu lui donner.

Par rapport à cet aspect essentiel de la lecture, qui intéresse aussi bien les fidèles que les pasteurs et les théologiens, /es questions critiques de la mise en forme. des récits, des fonctions qu'ils ont remplies dès l'origine, de leur histoire rédactionnelle, de leur intégration dans les compositions finales où on les trouve maintenant, des dates où celles-ci furent éditées, des méthodes qui conviennent pour en exploiter le contenu (analyse littéraire, rhétorique et sémiologique; analyse sociologique et critique du langage symbolique, etc.), toutes ces questions gardent aussi leur intérêt: toutes permettent des plongées dans la vie concrète des églises aux époques apostoliques et/ou sub-apostolique. On sait que des discussions existent à leur sujet. Si elles sont bien conduites, elles ne mettent pas en cause l’objet même de la foi. Il suffit de les dépassionner pour les situer à leur juste place, et d'écarter les solutions qui ne respecteraient pas la nature de l'Évangile. On revient ainsi au point de départ du Cahier: le seul moyen de bien résoudre ces questions est de les poser avec justesse. On est alors à pied d'œuvre pour un travail positif qui est à la fois exégétique, théologique et pastoral.

© Pierre Grelot, SBEV / Éd du Cerf, Cahier Évangile n° 45 (septembre 1983), « Les évangiles. Origine, date, historicité », p. 71-73.

 

 
 
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