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Evangile
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Grelot Pierre
La notion d'« Évangile ».
 
 
En quoi consiste donc la "vérité de l'Évangile", dont l'accueil nous conduit au "Christ Vérité" ?
 

On demande : « Faut-il faire confiance au Nouveau Testament ? » Mais en posant cette question apparemment naïve, on risque fort de ne pas dépasser le niveau superficiel de l'exactitude « historique u, sans aborder sur le fond le problème de la « vérité » en matière de révélation. En quoi consiste donc - non seulement dans les quatre livrets évangéliques, mais dans l'ensemble du Nouveau Testament - la « vérité de l'Évangile », dont l'accueil nous conduit au Christ Vérité ? C’est d'abord là-dessus qu'il faut s'interroger; car c'est à cette vérité-là que veulent nous conduire tous les textes, sous des formes et par des moyens divers.

Un texte de saint Paul

Le rapport entre la foi chrétienne et l'histoire humaine – vécue puis rapportée afin d'être à la fois évoquée et interprétée – est en relation directe avec ce point fondamental. Il est facile de l'éclairer dans ses grandes lignes il suffit de se référer à la façon dont saint Paul définit explicitement l'Évangile en rappelant ce qu'il a lui-même « reçu » et « transmis », termes techniques qui mettent tout de suite l'Évangile en rapport avec la notion de « tradition » (1 Co 15,1-8). Mais on reviendra plus loin sur cette autre notion.

L'analyse minutieuse de ce texte montre d'emblée que l'Évangile, comme tel, comporte trois dimensions inséparables. Citons un seul verset : « Christ est mort pour nos péchés, conformément aux Écritures » (15,3). « Christ » : c'est le titre reconnu par la foi chrétienne à Jésus de Nazareth, manifesté comme Seigneur en gloire par son « resurgissement » d’entre les. Morts : on est placé d'emblée dans une actualité coextensive à toute l'histoire de l'Église, tendue vers le « retour » du Seigneur et la pleine participation de tous les hommes à sa résurrection. Mais ce« Christ » n'est pas un être de rêve, imaginé par une mythologie sans consistance: en effet, il « es « mort », d'une mort humaine, sur une croix, sous Ponce Pilate; le Credo chrétien nous renvoie ainsi a un événement qui s'est inscrit dans l'expérience historique, comme le dénouement d'un drame dont la foi a besoin de connaître quelque peu les péripéties pour en comprendre le sens. Car cette mort nous intéresse directement: Christ est mort « pour nos péchés»; nous voici renvoyés encore à l'actualité chrétienne, à l'expérience de la vie de foi menée au cœur du monde actuel, si bien que chacun de nous est intéressé personnellement par la mort en croix de Jésus de Nazareth, un ~ fait divers » parmi tant d'autres en un temps où la vie humaine comptait peu devant la « raison d'Etat ». Et tout cela est advenu ~conformément aux Écritures»: tel est l'arrière-plan qu'il faut connaître pour comprendre le « fait » banal de la mort de Jésus. Comme « événement », il s'inscrit dans un ensemble qu'évoque la totalité des Écritures avec toutes ses composantes. C'est seulement en fonction de cela que l’événement de la « mort » peut être interprété en vérité, comme mort - paradoxale - du Messie juif (« Christ » est mort), comme mort « pour nos péchés ~ (dans la perspective religieuse de l'histoire du monde entier),comme mort débouchant sur le « resurgissement » de Jésus d'entre les morts, prémices et promesse de notre « resurgissement » futur.

La vérité dans les livrets évangéliques

La vérité de l'Évangile se situe donc au carrefour des trois dimensions qui viennent d'être relevées à propos d'un « fait » particulier, observable du dehors : la mort de Jésus de Nazareth. Or, sous des aspects divers, cette vérité se retrouve dans tous les livres du Nouveau Testament: ils n'ont été composés que pour la servir. Elle domine naturellement les quatre livrets auxquels la tradition chrétienne ancienne a donné ce titre par référence à celui de l'un d'entre eux (Marc) : « Évangile de Jésus, Messie, Fils de Dieu » (Mc 1, 1): ils sont « l’Évangile (unique) selon Matthieu, Marc, Luc et Jean ». Leur vérité, en tant que « témoignages », se situe sur ce plan: les trois dimensions de l'Évangile y sont donc présentes partout Ces livrets visent assurément « ce que Jésus a fait et enseigné » (Ac 1,1), dans sa réalité humaine inscrite au cœur de l'histoire juive. Mais ils n'ont pas seulement pour but d'en donner une connaissance de surface, au plan empirique. Ils ont pour fonction essentielle d'en faire ressortir l'interprétation vraie suivant les deux autres dimensions qui sont constitutives de l'Évangile, en tant que « genre littéraire d'un ordre particulier irréductible à tous les autres: d'abord, l'accomplissement des Écritures qui sert d'arrière-plan aux paroles de Jésus, à ses comportements, à ses actes, à ses dispositions intérieures, à l'événement final de sa mort en croix, à sa victoire sur la mort quand Dieu l'en a fait ressurgir – pour reprendre l'expression des Actes des apôtres (Ac 2,23.32; 3,17, etc.); à partir de là, il est clair que chaque page de ces livrets vise aussi à sa façon l'actualité chrétienne, car ils n'auraient pas de raison d'être si leur contenu ne concernait pas partout la vie en Église, seule voie du salut.

Faut-il penser qu'à partir d'une « historicité » plate tout juste référée de temps en temps aux Écritures qui la « prédisaient » (comme on dit en mutilant la notion de « prophétie »), il reviendrait aux seuls lecteurs de faire, à leurs risques et périls, l'application pratique des paroles et des faits ainsi dépeints dans leur matérialité brute ? En réalité, pour donner aux textes leur qualité d'Évangile, leur structure même doit y faire interférer sans cesse les trois dimensions qui constituent celui-ci. Un va-et-vient incessant se produit ainsi entre ce que Jésus a dit jadis et ce qu'il continue de dire actuellement à son Église et au monde entier, entre ce qu'il a fait jadis et ce qu'il continue de faire actuellement d'une façon invisible, entre les relations qu'il a nouées jadis. et celles qu'il continue de nouer avec tous les hommes, entre ce qui lui est advenu finalement jadis jusqu'à son entrée dans le « monde à venir » et la situation actuelle grâce à laquelle il « est avec nous jusqu'à la consommation du monde » (Mt 28,20).

Dans ces conditions, l'exégèse des livrets évangéliques ne peut pas être réduite à une enquête aussi exacte que possible sur ce qui est advenu jadis à Jésus de Nazareth : ce fut l'erreur de 1' « historicisme » dans lequel tombaient parallèlement, d'un côté, la critique rationaliste et libérale, et de l'autre, les apologistes qui s'efforçaient d'y faire face. Puisque l'Évangile en tant que tel comporte les trois dimensions qu'on vient d'y repérer, l'exégèse elle-même doit les mettre en évidence dans leur texte. En ne le faisant pas, elle supprimerait, pour une part plus ou moins grande, l'objet même de son étude.

Cette suppression existe parallèlement chez deux sortes de lecteurs. Elle existe chez ceux qui réduisent le contenu des livrets évangéliques, en tout ou en partie, à la simple expression d'une « foi chrétienne qui aurait perdu le sens de son enracinement dans l'expérience historique de Jésus. Ce défaut a été assez relevé chez R. Bultmann pour qu'il soit inutile d'y insister. Mais le même défaut n'existe pas moins chez ceux qui ne repèrent plus, dans le langage de ces livrets et dans la façon dont ils évoquent la personne de Jésus, leur double référence aux Écritures accomplies et à l'expérience de la vie de foi dans l'Église. La façon dont certains parlent de 1’ « historicité » des évangiles, avec 1'intention de la défendre - sans la définir - contre le scepticisme rationaliste ou bultmannien, correspond exactement à cette seconde déformation.

L'erreur méthodologique entraîne alors des conséquences néfastes dans la pratique de l'exégèse elle-même. En se définissant comme « historique » en un sens étriqué, celle-ci passe à côté de la « vérité » de l'Évangile avec toute son épaisseur, car elle la réduit à une seule de ses trois dimensions. Il ne faut pas que la peur d'un gouffre amène à se jeter tête baissée dans le gouffre opposé. Le « chemin de crête » évite les deux gouffres.

 

© Pierre Grelot, SBEV / Éd du Cerf, Cahier Évangile n° 45 (septembre 1983), « Les évangiles. Origine, date, historicité », p. 13-15.

 
 
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