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Abraham
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Wénin André
Pour conclure sur le cycle d'Abraham
Théologie
 
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Le fil rouge du récit d'Abraham, c'est l'évolution du personnage lui-même dans sa relation avec Yhwh...
 

Cette lecture (tout au long de ce Cahier Évangile n° 179 consacré à Abraham) l’a montré : le fil rouge du récit d’Abraham n’est pas le développement d’une action, comme dans les histoires de Jacob et de Joseph. C’est l’évolution du personnage lui-même dans sa relation avec Yhwh, le véritable protagoniste de cette histoire. C’est lui en effet qui, après avoir appelé Abraham à être la cheville ouvrière de son projet de bénédiction, l’éduque peu à peu au rôle qui est le sien. C’est de Dieu que vient le projet, et c’est lui qui, presque en permanence, accompagne la progression de l’élu, du moins jusqu’au mont Moriya, confirmant l’orientation qu’elle prend ou la corrigeant au besoin pour enfin la laisser aller son cours, une fois l’essentiel assuré.

Cet itinéraire est fait d’un jeu d’actions et de réactions lié, très souvent de près, rarement de plus loin, à la relation entre Yhwh et Abraham. Vis-à-vis de l’élu, Dieu agit surtout par la parole, ordres, engagements ou promesses, questions et dialogues, tandis qu’Abraham répond par l’obéissance, la confiance, le dialogue et des gestes de reconnaissance (autel, sacrifice,…). Mais Yhwh intervient aussi vis-à-vis d’autres personnages : il le fait alors indirectement (messager, songe, frappes), pour limiter les dégâts que le comportement inadéquat d’Abraham a entraînés, ou pour les amener à le remettre sur le chemin. Ce dernier prend parfois aussi des initiatives face à ses problèmes qui se posent ; l’action qu’il développe alors est suivie de réactions divines. Si le lien de cause à effet entre les deux n’est que rarement explicité, c’est peut-être pour faire sentir que Yhwh reste libre et que sa réponse garde un caractère gratuit.

Tout au long de cet itinéraire de croissance qui ne va pas toujours sans mal, Yhwh apprend à Abraham à se défaire de la convoitise et de ses avatars pour entrer progressivement dans la dépossession. Mais il le fait en fonction du projet de bénédiction pour tous, qui est à la base de l’élection. Celle-ci apparaît en effet comme sa façon d’adapter son désir de bénir l’humanité entière à la situation de dispersion qui s’est créée après Babel. Désormais, elle se répandra de proche en proche, ceux qui accepteront de dire non à la convoitise « acquérant pour eux la bénédiction » grâce à Abraham – un projet que Yhwh répète par trois fois, tout au début (12,1-3), au milieu (18,17-19) et tout à la fin (22,16-18) de ses interventions.

Ne serait-ce pas en fonction de ce projet et du rôle qu’Abraham doit y jouer que Dieu suit activement ses pas, comme pour s’assurer qu’il ira dans le bon sens ? Cela expliquerait pourquoi, à plusieurs reprises, il secoue Abraham, le reprend de diverses manières, le pousse à aller de l’avant, alors que de dernier se montre en général peu proactif, ou en tout cas assez vite satisfait des avancées engrangées. Ceci se vérifie en particulier dans la relation avec Sarah – dépendante on l’a vu du lien à la « maison de son père » –, relation dont l’ajustement permettra à Yhwh de concrétiser son engagement de le bénir par la fécondité annoncée dès l’appel initial. C’est ainsi que, sous la conduite bienveillante de Dieu, malgré la pesanteur qui ralentit sa marche, Abraham entre peu à peu dans des relations plus justes avec sa femme, avec les clans du sol et enfin avec ses fils. Au terme, il pourra de lui-même assumer des initiatives visant à garantir l’avenir des promesses divines.

L’expérience d’Abraham tout au long de son chemin où Yhwh le conduit patiemment, c’est que les séparations et donc les renoncements qu’il accepte débouchent sur un surcroît de vie, fruit du refus de la convoitise. Quitter son père (12,1-5, etc.) lui a permis de vivre une aventure qui a été la sienne propre et l’a ouvert à la fécondité. Abraham ayant renoncé à Lot en lui proposant de se séparer pour préserver leur lien fraternel, Dieu a garanti que ses descendants posséderaient le pays (13,8-17). Quand il a partagé la bénédiction avec Melkisédeq, refusant tout pacte avec un roi plein de convoitise, Dieu a confirmé ses engagements et a répondu à sa foi en acceptant l’alliance qu’il souhaitait (14–15). Ensuite, par l’alliance de la circoncision (17), Yhwh l’a conduit à consentir au manque et à la limite : sa relation aux étrangers – et à Dieu – s’en est trouvée transformée (18). Mais c’est par le truchement de la pédagogie douce d’Abimélek que Dieu lui a permis de renoncer à être le maître de Sarah, Isaac, le fils du rire, étant le signe de leur relation nouvelle (20). C’est alors de ses fils qu’Abraham a dû accepter de se séparer. Une fois Ismaël renvoyé à la demande de Dieu (21,8-21), Abraham a reçu la garantie d’un accès à l’eau (v. 22-32). Et après qu’il a montré sa disponibilité à rendre Isaac à celui qui le lui a donné, il a reçu une bénédiction surabondante, avec l’assurance que le projet qu’il a fait sien se réalisera bel et bien (22,1-19).

Ainsi, chaque fois qu’Abraham a consenti à une perte, sa vie s’en est trouvée élargie, la bénédiction l’envahissant peu à peu, jusqu’à ce que le récit enregistre enfin que « Dieu avait béni Abraham en tout » (24,1, voir v. 35). C’est là le fruit des renoncements successifs par lesquels Yhwh, en patient pédagogue, a amené Abraham à s’ouvrir à la vie.

© André Wénin, SBEV / Éd du Cerf, Cahier Évangile n° 179 (mars 2017), « Abraham (Genèse 11,27 – 25,10). Un guide de lecture », p. 55-56.

 

 

 
 
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