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Pâque
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Passage de la mer rouge
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Gruson Philippe
La Pâque et le passage de la Mer : Les données de l’Ancien Testament
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L'ensemble du livre de l'Exode, qui nous rapporte notamment la Pâque et le passage de la Mer (Ex 12 – 14), est à est à la fois très riche et fort composite...
 

L'ensemble Ex 12-14 est à la fois très riche et composite. A cause de l'importance des événements fondateurs de la sortie d'Égypte - la dixième plaie, le repas rituel et le départ, puis le miracle de la Mer -, ceux-ci sont rapportés par plusieurs traditions indépendantes, d'époques différentes. D'ailleurs, les récits ne rapportent pas tant les événements eux-mêmes que leur célébration rituelle lors de la fête de la Pâque. D'où la présence, au milieu des récits, de plusieurs rituels concernant l'anneau pascal et les Pains azvmes, ainsi que le rachat des premiers-nés, rattaché à la libération d'Égypte. L'histoire de la fête de la Pâque est complexe, mais comme elle éclaire la formation de l’ensemble Ex 12-14, il est nécessaire d'en rappeler les grandes lignes, avant de suivre les diverses traditions sur la Pâque, la sortie d'Égypte et le miracle de la Mer dans l'A.T.

La Pâque et les Azymes

L'ancienne fête des éleveurs consistait à rôtir et à manger un agneau, la nuit de la pleine lune de printemps, après avoir marqué tentes ou maisons de son sang. Ce rite du sana obtenait la protection de la divinité contre les divers fléaux qui menaçaient le clan et les troupeaux. Or le texte capital d'Ex 12,23 explique par ce rite la protection dont les Israélites ont bénéficié, lors de la nuit de la dixième plaie: le Destructeur n'a pas pu frapper les premiers-nés dans les maisons marquées du sang d'un agneau. C'est ainsi qu'Israël, le fils premier-né du Seigneur a été sauvé de la mort qui décimait les premiers-nés des Égyptiens (cf. Ex 4 22-23): premier geste sauveur de Dieu en faveur dé son peuple, avant celui de la Mer. Cette fête a gardé son allure familiale et même nomade pendant des siècles.

Une autre fête, agraire celle-là, marquait la récolte de l'orge au début du printemps: pendant une semaine, on ne mangeait plus de pain d'orge fermenté, mais seulement azvme. Après son installation dans la Terre, Israël a adopté ce rituel des Azymes (Matsot) qui rythmait l'année des agriculteurs cananéens. Le rattachement de ce rite aux événements de l'Exode est expliqué de manière très simple, trop simple en Ex 12,34: le départ d'Égypte a été si précipité que les Israélites ont dû emporter les pétrins contenant la pâte qui n'avait pas fini de lever. Le v. 39 ignore le fait de savoir si oui ou non la pâte contenait du levain.

L'évolution de la Pâque

Les deux fêtes de la Pâque et des Azymes, complètement indépendantes, tombaient cependant à des dates proches, selon la date de la pleine lune et selon la maturation de l'orge. Finalement elles ont été réunies lors de la réforme deutéronomique de Josias en 622, de plus, elles devaient désormais être célébrées au Tempie de Jérusalem, devenu l'unique lieu de culte (Dt 16,1-8). Pendant l'Exil, en l'absence du Temple, les exilés redonnent à la Pâque sa forme familiale des origines (Ex 12,314). Mais quand le Temple est rebâti (en 515) la fête redevient la grande célébration nationale à Jérusalem (Esd 6,19-22). L'immolation de l'agneau prend alors de l'importance pour elle-même et se développe en sacrifice expiatoire: le sang est versé par les prêtres sur l'autel. Le calendrier de Lv 23,58 sépare encore les deux fêtes, mais Ez 45,21 montre que la Pâque est bien le premier jour de la semaine des Azymes.

Les divers récits de célébrations de la Pâque, d'origines variées, sont pratiquement tous rédigés après l'Exil, suivant les lois sacerdotales, même s'ils recueillent aussi des traditions préexiliques. Sont ainsi racontées des Pâques mémorables: la première Pâque libre, au désert (Nb 9,1-14), puis la première dans le pays, à Guilgal (Jos 5,10-12) celles liées aux réformes d'Ézéchias (2 Ch 30) et dé Josias (2 R 23,21-23, 2 Ch 35,1-19) et enfin la première dans le second Temple (Esd 6,19-22).

La sortie d'Égypte

Dès le Vlile s. au moins, les Israélites proclament I'action du Seigneur qui a fait monter Israël d’Égypte (Am2,10;3,1 ;9,7;0s12,14;etc.;au total 41 fois). L'expression ne cessera d'être reprise comme titulature du Dieu d'Israël, le plus souvent sous la forme synonyme: "qui a fait sortir Israël ~ (Ex 20,2; 32,1 1-1 2; etc.; au total, 83 fois). C'est dans les textes deutéronomistes qu'on trouve le plus de mentions de la libération d'Égypte (Dt 6,12.21 -23; etc.); les récits les plus connus sont Dt 26,5-8 et Jos 24 5-7. Cet événement, toujours rappelé, est l'expérience fondatrice de l'Alliance la matrice du langage de salut.

Les Psaumes la développent inlassablement dans les hymnes pour chanter à la fois la puissance de Dieu sur l'Égypte et son amour pour Israël (Ps 78,12-14; 105,36-39; 136,10-15). Vers la fin de l'Exil, le Deuxième Isaïe reparle de l'Exode pour annoncer une nouvelle libération: les exilés vont sortir de Babylone (Is 48,20-21; 52,11 -12) et revenir triomphaLement par le désert de Syrie (Is 43,1621; et aussi Is 35, qui date du Retour). Voir encore l'addition exilique en Jr 23,7-8. Le psaume cité par Is 63-64 rappelle également comment le Dieu de l'Exode a mené son peuple vers le salut par son Esprit saint (63,11-14).

Les interventions de Dieu

À la mer Rouge, Dieu n'a pas seulement vaincu les troupes égyptiennes: sa maîtrise de la puissance de la Mer a une dimension symbolique évidente. Le récit d'Ex 14 reprend le langage mythique du combat du Dieu créateur contre le chaos ~ I'ordre de fendre les eaux, v. 16, rappel le la maitrise et la séparation des eaux en Gn 1,6-10). Des hymnes gardent ces images cosmiques et attestent la foi au Dieu créateur qui s'est révélé dans l'histoire (Ps 74,12-15; 77,15-21; 93; 114; cf 1s 51,9-11).

Quelques autres textes évoquent tel ou tel aspect de la Pâque. Par exemple la dixième plaie, lorsque le Destructeur nocturne envoyé par Dieu a frappé l'Égypte pour libérer Israël (Ex 12,29-33), a dû inspirer le récit de la libération de Jérusalem assiégée par Sennakérib (2 R 19,35); Is 26 20-21 pourrait d'ailleurs y faire allusion. En Is 30 29, le prophète évoque la nuit de fête de la Pâque, où lion célèbre la victoire du Seigneur. Le célèbre « d'Égypte j'ai appelé mon fils » d'Os 11,1 (repris en Mt 2,15) résume vigoureusement tout l'Exode.

Le livre de la Sagesse

Le dernier livre de l'Ancien Testament (dans le "deuxième canon", celui de la Septante) contient la dernière et surtout la plus belle relecture de la sortie d'Égypte. Son auteur est un juif anonyme qui vit en Egypte, vers le milieu du premier siècle avant JC. Pour lui, les événements fondateurs qui se sont produits jadis dans son pays ont une grande importance. Dans la troisième partie de son livre, il les médite pour montrer l'action de Dieu et donc l'identité des juifs égyptiens. En sept tableaux, il oppose les plaies d'Egypte aux miracles que Dieu a faits pour Israël: les mêmes éléments de la nature ont été utilisés par Dieu pour châtier les Égyptiens et sauver les Israélites (Sg 11 et 1619). Après les miracles qui concernent le temps du désert (I'eau, les cailles, la manne, le serpent d’airain opposés à diverses plaies, les trois derniers tableaux présentent :

- la plaie des ténèbres, opposée à la colonne de feu (17,1 – 18,4);

- la mort des premiers-nés, opposée à l'intercession d'Aaron en Nb 17 (18,5-25);

- enfin le passage de la mer Rouge, opposé au châtiment de Sodome (19,1-17).

L'auteur s'inspire avec une grande liberté des textes de l'Exode; il connaît déjà diverses traditions des targums entièrement ajoutées au texte biblique. Ces pages semblent être l'un des premiers midrachim, c'est-à-dire une interprétation libre pour actualiser l'Écriture en fonction de la culture ambiante; en l'occurrence celle d'Alexandrie, pétrie de platonisme et de symbolisme, mais aussi sensible à l’observation de la nature et nourrie d'Homère. La présentation systématique d'une plaie et d'un miracle, formant un diptyque, fait également penser au procédé littéraire de la comparaison cher aux historiens grecs (cf. Les Vies parallèles de Plutarque).

La description de la plaie des ténèbres est un pur chef d'œuvre, notamment l'évocation de sept bruits de la nature qui deviennent effrayants dans le noir (17,18-21). Lors de la mort des premiers-nés, I'auteur identifie le Destructeur à la Parole de Dieu personnifiée qui vient châtier l'Égypte en frappant ses aînés: Un silence paisible enveloppait tous les êtres et la nuit était au milieu de sa course. Alors ta Parole toute-puissante, quittant les cieux et /e trône royal, bondit comme un guerrier impitoyable au milieu du pays maudit, avec, pour épée tranchante, ton décret irrévocable... (18,1416). Comme chez les prophètes, la parole de Dieu est une force divine qui vient exécuter le jugement contre les pécheurs (Is 11,4, 55,11). On est bien loin de l'application liturgique du début de ce texte au mystère de l'Incarnation, qui a fixé la célébration de la Nativité à minuit ! Par contre, dans la suite du texte rapportant l'intercession d'Aaron en faveur d'Israël, le Destructeur ou la Co/ère sont présentés comme différents de Dieu, car Celui-ci ne saurait vouloir détruire son peuple (Sg 18,20.22.25). On voit avec quelle liberté l'auteur a relu et prêché l'antique récit de la Pâque.

© Philippe Gruson, SBEV / Éd du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 92 (juillet 1995), « La Pâque et le passage de la Mer », p. 6-8.

 

 
Ex 12-14
 
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