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Saint Dominique
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Venard Olivier-Thomas
L'exégèse dominicaine aujourd'hui, l'apport des maîtres médiévaux
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Un programme d'action pour aujourd'hui !
 

Au terme de la lecture de ce Supplément aux Cahiers Évangile, le bibliste dominicain du XXIe siècle est rempli de reconnaissance. En cette année où nous célébrons le huit-centième anniversaire de l’ordre, Gilbert Dahan, fin connaisseur de l’exégèse médiévale, est parvenu, en quelques dizaines de pages, à caractériser l’essence de la manière de faire des dominicains des origines ! Souhaitons que ce Supplément ne soit pas reçu seulement comme un pieux hommage, mais comme un programme d’action.

L’attention au texte

Dès les origines de l’ordre, une grande attention est accordée au texte lui-même : toute la littérature des correctoires en témoigne. Les dominicains médiévaux sont également les inventeurs de concordances bibliques. La mise au point de ces outils d’exégèse biblique signale une connaissance certaine de l’hébreu et du grec. Le texte n’est cependant pas une valeur en soi, car « la lettre tue mais l’esprit vivifie ». Les dominicains savent l’importance de la tradition : à la suite des gloses, ils élaborent de nouveaux genres exégétiques – recueils de distinctiones de plusieurs auteurs, postilles d’Hugues de Saint-Cher, catenae de Thomas d’Aquin – qui permettent d’enseigner les Écritures non seulement comme un corpus d’œuvres, mais comme un véritable langage symbolique dont chaque mot est gros de toute une géologie sémantique.

Rien, là – dira-t-on – de très surprenant pour les lecteurs de la Bible de notre époque. Notre exégèse « historico-critique », complétée par la très en vogue « histoire de la réception », n’assume-t-elle pas aujourd’hui de telles fonctions ? Les quatre générations de dominicains qui ont illustré l’École biblique et archéologique française de Jérusalem (Ebaf) depuis 1891 ont-elles fait autre chose que marcher dans les pas de leurs frères du Moyen Âge jusqu’à élaborer le nouveau standard de l’édition biblique avec la célèbre Bible de Jérusalem ? Les travaux du frère Marie-Joseph Lagrange, fondateur de l’École biblique, n’ont-ils pas continué le double souci de précision scientifique et d’enracinement dans la tradition (en témoignent les Pères si présents dans l’annotation de ses commentaires) ; les synopses des frères Pierre Benoit, Marie-Émile Boismard et Arnaud Lamouille n’ont-elles pas continué la littérature des correctoires ? À Fribourg, les découvertes spectaculaires de critique textuelle du frère Dominique Barthélemy (souvent inspiré par son ami juif Emmanuel Levinas), repris par le frère Adrien Schenker, ont continué d’affuter le sens du texte authentique…

Exégèse et vérité

En fait, le plus dépaysant pour nous aujourd’hui est moins le geste exégétique des biblistes dominicains médiévaux, que l’esprit qui les animait. Loin de placer les « sciences bibliques » à distance de la « théologie », les biblistes dominicains du Moyen Âge ont une préoccupation pédagogique et pastorale. Dans les termes de Gilbert Dahan, alors qu’on voit « se mettre en place une exégèse proprement scientifique, l’exégèse spirituelle n’en est pas pour autant oubliée ; les dominicains savent que la lectio et la disputatio, l’explication du texte sacré et sa discussion, ne sont que des stades qui doivent préparer à ce qui est l’essence même de leur ordre, la prédication ».

De fait, le cœur de leur activité est la Parole de Dieu en tant qu’elle doit être prêchée commeparole de vie et de vérité. La vie portée par l’Écriture n’est pas le produit de synthèse d’une herméneutique seconde par rapport au texte, consistant à en faire l’« actualisation » (comme dit notre jargon) au terme d’analyses et de mises à distance historiques qui l’ont décomposé au point de le déconnecter de l’actualité brûlante de la vie. Elle n’est pas « actualisation » – réanimation d’un texte tué par l’analyse –, mais véritablement actuation des potentialités réelles du texte. La vérité qui aimante le texte ne se réduit ni à l’historicité ni à l’exactitude méthodologique : elle vise l’homme tout entier, elle est de l’ordre du salut. Par exemple, rappelle Gilbert Dahan, Thomas d’Aquin commence simplement son commentaire de Job en pleine théodicée, il situe d’emblée son activité exégétique dans l’aventure des chercheurs de vérité.

Christocentrisme radieux

Les biblistes dominicains du XIIIe sècle savent que l’Écriture est porteuse de vie et de vérité dans la mesure où son texte même est le fruit du continuum physique des corps humains qui – en amont et en aval de l’incarnation du Verbe – l’ont transmis de génération en génération. Avant l’imprimerie, l’essence traditionnelle des Écritures est alors une évidence perceptive. La première affirmation du livre manuscrit sur des peaux d’animaux soigneusement préparées et reliées, parfois enluminé, posé sur le pupitre du maître en pagina sacra, est que le corps de texte qu’il transmet n’existerait pas sans la chaîne des corps de chair qui l’ont physiquement écouté, dicté, regardé, lu et copié à travers les siècles, jusqu’au moment précis où il l’ouvre.

Corrélatif à cette véritable poétique de la tradition, un christocentrisme radieux illumine l’exégèse des dominicains médiévaux. La Voix qui se donne à entendre dans les Écritures est celle de l’unique Verbe, qui brille de ses effets créateurs dans le spectacle des créatures de la nature, qui s’est incorporé au texte des Écritures, incarné en Jésus Christ, et qui se continue physiquement – moyennant leur transmission de corps de copiste en corps de copiste — dans le « corps mystique » qu’est l’Église. D’où de surprenantes propositions comme celle de Thomas d’Aquin – célébré à notre époque comme le grand défenseur du sens littéral – dans le prologue de son commentaire du livre des Psaumes, lui aussi judicieusement cité par Gilbert Dahan : le sens littéral de tel passage de l’Ancien Testament – par exemple le psaume 21, mobilisé dans les récits évangéliques de la passion du Christ – est le sens christologique !

Dialogisme généralisé

Étant donnée cette ductilité des Écritures, à mille lieues de nos rigidités positivistes et de nos accommodations herméneutiques, le but de leur exégèse n’est pas de déterminer le sens du texte en réduisant ses ambiguïtés grammaticales ou narratives. Il consiste plutôt à déployer systématiquement cette polysémie, à l’organiser, à l’harmoniser en une polyphonie de paroles humaines dans lesquelles se réfracte la Parole de Dieu.

En résulte un dialogisme généralisé, dans lequel l’universitaire post-moderne – sinon le bibliste moderne – n’a aucun mal à se retrouver. La proximité de l’exégèse dominicaine médiévale avec les biblistes du judaïsme est frappante. Moïse Maïmonide est très présent. Outre la bonne connaissance de l’hébreu de plusieurs – Gilbert Dahan rappelle que le frère Thibaud de Sézanne, correcteur et annotateur de la Bible de Saint-Jacques, était lui-même d’origine juive –, la plupart sont polarisés par le canon hébraïque (inspiré par saint Jérôme) comme la source la plus authentique. Les commentaires du XIIIe siècle citent aussi poètes et littérateurs profanes. Ils citent aussi les philosophes – tant païens que musulmans ou juifs.

Aujourd’hui, le moment est venu d’une nouvelle convergence de toutes les disciplines impliquées dans l’étude de la Bible. Sans aucune nostalgie, Gilbert Dahan communique ici la brûlante actualité de l’exégèse des dominicains du Moyen Âge – cette incubation des temps modernes, comme l’écrivait Stéphane Mallarmé dans Divagations. Souci de la lettre, vive conscience de la diversité des versions, importance de la tradition, christocentrisme radieux, dialogue avec le judaïsme, ouverture à la littérature et à la philosophie : nous aurons bien besoin de tout cela pour redécouvrir, à leur école, « le mystère dans les lettres ».

© Olivier-Thomas Venard,Dominique et ses frères lecteurs de la Bible au XIIIe siècle, Supplément au Cahier Évangile n° 177 (p. 3-4).

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org