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Job
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Lévêque Jean
Job : un chemin de foi
 
 
L'itinéraire douloureux de Job l'a conduit à une profonde métamorphose...
 

L'itinéraire nocturne de Job l'a donc conduit à une profonde métamorphose. Il la sentait nécessaire, sans parvenir à comprendre d'où elle viendrait ni ce qui en lui-même appelait une guérison.

• Guérir de ses plaies, de sa maigreur, de sa gangrène, jamais Job n'en parle; et pourtant il revient souvent sur ses souffrances et sur les signes de mort qu'il perçoit dans sa chair. Mais la guérison physique, à ses yeux, sera la conséquence d'un salut plus fondamental de tout l'être, et l'enjeu est ailleurs : le dos au vide, « sa chair entre les dents », Job réclame seulement une rencontre avec Dieu qui lui rende sa raison de vivre et le justifie d'avoir espéré.

Mais pour que le dialogue redevienne possible, qui doit changer, lui ou Dieu ? Ses amis lui soufflent : « Convertis-toi ! »; Job, lui, n'a souvenir d'aucune faute, et d'ailleurs, souffrir à ce point, n'est-ce pas retrouver une route d'innocence ? Il refuse l'équation traditionnelle de l'épreuve et du châtiment; et cependant, de ce postulat monstrueux défendu par les amis il ne parvient pas à se libérer lui-même, puisque, instinctivement, il revient à des schèmes de culpabilité.

Quand Job s'éloigne un moment de cette recherche obsédante d'un coupable, il s'arrête à des thèmes de fatalisme, insiste sur la disproportion entre l'homme et Dieu, sur la collusion entre le droit et la force, sur la distance qui rend vains tous ses cris. Mais sur ces marges la question centrale s'enlise, et l'angoisse redouble de s'éloigner de son objet.

• Job vit son épreuve avant tout comme une question sur Dieu, et c'est à Dieu seul qu'il veut la poser. Oui ou non, l'homme souffrant peut-il affirmer encore la justice salvifique de Dieu, la permanence active de son dessein d'amour ? Si oui, Job peut mourir : il mourra réconcilié.

La réponse ne pourrait venir que d'une rencontre avec Éloah; mais trop d'obstacles se liguent pour la rendre impossible. Non seulement l'abandon des familiers de Job, le mensonge des visiteurs et le trouble de son esprit qui « boit le venin des flèches de Shadda »», mais surtout les schèmes torturants qui habitent son imagination et qui faussent au départ ses perspectives d'homme de foi. Même le cosmos régresse jusqu'au temps des luttes mythiques et devient une arme aux mains de Dieu.

• En dépit de toutes ces contraintes et de toutes ces pesanteurs, Job progresse sur la voie d'une nouvelle intégrité, car, sans qu'il le sache ni le sente, plusieurs facteurs déjà contribuent à le libérer.

Il y a d'abord, puissant et discret, le temps. Les premières réponses de Job, immédiates mais saris durée, ne pouvaient encore dessiner qu'une épure de la foi. Maintenant, quoi que Job en pense, le temps travaille pour lui, en donnant de l'épaisseur tant à l'épreuve qu'à la prise de conscience. Il permet à Job de mesurer l'enjeu de son drame, de démasquer l'une après l'autre ses illusions et de reconnaitre Ies sentiers possibles et les impasses. Mais surtout il assure le continuo de la fidélité, alors même que la quête de Dieu prend la forme douloureuse du défi.

Un autre élément, étroitement lié au temps, travaille à la guérison de Job, c'est la possibilité pour lui de réaliser devant Dieu une anamnèse croyante de toute sa vie. Il est essentiel pour Job de pouvoir dire à Éloah ce qui fait son scandale, mais aussi de pouvoir évoquer les années heureuses où le bonheur venait paisiblement en contrepoint de la foi. Bien qu'apparemment démenti par Dieu; ce passé d'amitié a été le réel et il continue d'habiter le réel de la souffrance, (ch. 29). Certes, par effet de contraste, il durcit encore les ombres du présent, mais il demeure comme un point d'ancrage et de référence. et par là relativise si peu que ce soit le vécu actuel. Tout le visage de Dieu ne tient pas dans le seul miroir de la désespérance. et si Job s'obstine à réclamer la reprise du dialogue, c'est bien parce que, dans le tréfonds de sa foi, il ne peut se résoudre à une incohérence de Dieu. Ce qui dénoue son angoisse, c'est que sa souffrance puisse devenir parole; mais Job ne trouverait plus de mots s'il ne pouvait compter sur la parole de Dieu.

À vrai dire, et là resurgit le paradoxe partout latent dans le destin de Job, même le silence de Dieu joue un rôle moteur pour son espérance. De même que l'amour invisible de Dieu donne le temps à Job, son silence lui ouvre un espace. Espace pour le refus ou pour l'assentiment, espace pour la fuite ou pour la quête, mais de toute façon espace de liberté. Ce qui est folie de Dieu est plus sage que l'homme. et ce que Job est tenté de prendre pour du cynisme constitue de la part de Dieu la plus saine et la plus audacieuse des pédagogies. Dieu feint de se retirer, mais c'est afin que Job puisse marcher vers lui; Dieu choisit de paraitre lointain, mais c'est pour que Job puisse refaire à longueur de vie les premiers pas de l’espérance.

• Et de fait Job, à son insu, s'est rapproché de Yahweh; mais il lui manquait la force de traverser définitivement le scandale et de dire à Dieu un oui inconditionnel. C'est pourquoi Dieu vient au-devant de son serviteur. Alors, conforté dans sa liberté d'homme puisque Dieu le pose devant lui en partenaire, Job accepte d'entrer par la foi dans la logique de l'amour créateur: si Dieu se montre à ce point tendre pour les biches, s'il entend le cri des petits du corbeau, à plus forte raison ne « cache-t-il en son cœur. pour l'homme que des pensées de paix. C'est ce même argument que Jésus reprendra à son compte lorsqu'il voudra faire entrevoir aux Galiléens quelque chose de la paternité de Dieu : « Regardez les lis des champs, regardez les oiseaux du ciel ».

Mais pour assentir ainsi au mystère de Dieu dans sa vie, Job doit se déprendre de sa propre sagesse et cesser de voir en l'homme la norme ultime du monde et de l'histoire. En renonçant à cette démesure secrète, plus pécheresse qu'aucun péché et dont il vient de prendre conscience dans la lumière de la théophanie, Job commence à rejoindre sa vérité tout entière, et dans l'acte de sa guérison il découvre ce dont il devait guérir. En se perdant, il se trouve selon Dieu.

Pour Job, la vie va reprendre, comblée si Dieu le veut ainsi. Mais même si Dieu de nouveau décide de se taire. Son silence désormais aura changé de signe. Certes il faudra attendre la nouvelle alliance. Gethsémani, la Croix et son envers de gloire pour que les croyants découvrent quel pari merveilleux Dieu fait sur l'homme depuis toujours. Mais cinq siècles déjà avant cette révélation définitive, Job, ou l'homme de Dieu qui se cache derrière lui. a su pressentir l'un des plus grands paradoxes du salut. Il a compris que la blessure ouverte en nous par le silence de Dieu n'est autre que l'espérance; et de cette blessure-là, il a accepté de ne pas guérir.

 

© Jean Lévêque, SBEV / Éd du Cerf, Cahier Évangile n° 53 (septembre 1985), « Job, le livre et le message », p. 61-62.

 

 
 
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