1570
Lectures patristiques
232
Magnificat
34
Guinot Jean-Noël
Le "Magnificat" : lectures patristiques
Gros plan sur
 
Approfondir
 
Le "Magnificat" est assez peu commenté par les Pères...
 

Le Magnificat est assez peu commenté par les Pères, qui d’ailleurs ne le mettent pas en relation avec le cantique d’Anne : tout se passe comme si le Magnificat n’est pas pour eux une référence familière. Et, pourtant, ils tracent un portrait de la Vierge qui atteste d’une mariologie dont les traits essentiels sont désormais fixés. Ils précisent que ce cantique est une prophétie et reconnaissent Marie comme prophète. Celle-ci est enfin, selon Origène, celle par qui « le salut fit son entrée dans le monde ». C’est là sans aucun doute son titre de gloire le plus grand.

Curieusement, les Pères des premiers siècles qui ont commenté l’évangile de Luc sous la forme d’homélies ou de commentaires suivis ne paraissent pas avoir accordé une attention particulière au texte du Magnificat. Sans doute, ce constat exige-t-il d’être tempéré : il faut tenir compte du fait que Luc a été moins commenté que Jean ou Matthieu, et aussi qu’une part importante de cette exégèse a disparu. Ainsi savons-nous, par Jérôme et Rufin, qu’Origène avait rédigé cinq livres de commentaires sur Luc, dont restent seulement des fragments transmis par les chaînes exégétiques. Or, rares sont ceux qui concernent le Magnificat. De même, des homélies d’Origène sur Luc, Jérôme nous fait connaître, en traduction latine, une série de trente-neuf homélies, dont l’une entièrement consacrée au Magnificat, mais on sait qu’Origène avait prononcé sur Luc un nombre d’homélies plus important. Il est toutefois difficile de faire la distinction entre les fragments caténiques[1] provenant des homélies et ceux provenant des commentaires.

En dehors de l’Homélie sur Luc (Hom. VIII)d’Origène traduite par Jérôme, l’exégèse patristique grecque du Magnificat se réduit pour nous à peu de chose. Des Homélies sur Luc de Titus de Bostra (IVe s.), n’ont survécu que des fragments dont deux seulement se rapportent à notre texte. De même, ne subsiste qu’une série de fragments du Commentaire sur Luc d’Athanase (IVe s.) ou de celui de Cyrille d’Alexandrie (Ve s.), et un petit nombre seulement a trait au Magnificat (deux pour Athanase et quatre pour Cyrille).

Du côté latin, la situation est encore moins brillante. En dehors d’Ambroise de Milan (IVe s.) qui a consacré à l’explication de l’évangile de Luc une série d’homélies, réunies ensuite pour former un commentaire suivi, aucun autre Père ne semble s’être intéressé, sous quelque forme que ce soit, à l’exégèse de ce texte. Or, bien qu’Ambroise soit fortement tributaire d’Origène, il ne commente guère le Magnificat dans les pages qu’il consacre à l’épisode de la Visitation. On s’étonnera pareillement qu’aucune des homélies de Grégoire le Grand (VIe s.) sur les évangiles ne concerne le Magnificat.

Plus surprenant encore est le petit nombre de références au Magnificat dans les écrits patristiques, qu’il s’agisse de citations littérales ou d’allusions transparentes. Que des commentaires ou des recueils entiers d’homélies aient disparu, la chose se comprend aisément, surtout si l’auteur, comme Origène, a été victime d’une damnatio memoriae, ou si des commentaires trop volumineux ont découragé les copistes. Mais, quand on sait combien les Pères, dans presque tous leurs écrits, aiment à citer l’Écriture, à multiplier les rapprochements entre les textes de l’Ancien et du Nouveau Testament pour en souligner l’unité d’inspiration et attester de la véracité de la Parole divine, on reste surpris de constater qu’ils n’aient jamais songé à mettre en relation les paroles du Magnificat avec le cantique d’Anne (1 S 2,1-11) ou avec des versets de plusieurs psaumes, qu’ils aient commenté le texte de Luc ou inversement qu’ils aient donné une série d’homélies sur Samuel, comme Origène, ou sur Anne, comme Jean Chrysostome, ou encore, comme beaucoup l’ont fait, qu’ils aient commenté le Psautier. Tout se passe comme si le texte du Magnificat n’était pas une référence familière s’imposant immédiatement à eux, quand le texte qu’ils commentent, celui des psaumes en particulier, invite à magnifier le Seigneur et à exalter son nom (Ps 34[33],4), affirme la sainteté de ce nom (Ps 111[110],9), rappelle que le Seigneur est proche de l’homme au cœur brisé et humble d’esprit (Ps 34[33],19 ; Ps 113[112],7), qu’il abaisse l’orgueilleux (Ps 89[88],11), qu’il se souvient de sa miséricorde et des promesses faites à Israël (Ps 98[97],3), que sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent (Ps 103[102],17), qu’il emplit de ses biens l’âme affamée (Ps 107[106],9), mais réduit les riches à la mendicité et leur fait éprouver la faim (Ps 34[33],11). Et cela, même quand le psalmiste s’écrie : Mon âme exultera dans le Seigneur et trouvera sa joie dans son salut (Ps 35[34],9) ! Sans doute faudrait-il, ici encore, nuancer le constat, car de tels rapprochements se rencontrent (nous en donnerons des exemples), mais les parallèles qu’auraient pu opérer les Pères entre les textes de l’Ancien Testament et les versets du Magnificat sont si nombreux qu’on s’étonne d’en relever un si petit nombre dans leurs écrits.

Enfin, même si nous ignorons tout de l’usage liturgique fait de ce texte par les communautés chrétiennes des premiers siècles, on aurait pu s’attendre à voir l’hymnologie patristique lui accorder une place particulière. Or, tel n’est pas le cas : ni Éphrem de Nisibe (IVe s.), ni Romanos le Mélode (Ve-VIe s.) ne semblent avoir composé d’hymnes qui s’en inspireraient directement ou en offriraient une paraphrase.

Cette relative pauvreté de l’exégèse patristique concernant le Magnificat se trouve en quelque sorte attestée par la Chaîne sur Luc de Nicétas d’Héraclée (XIe s.). Visiblement, son auteur n’a pas trouvé dans les écrits des Pères des textes nombreux pour illustrer les versets du cantique de la Vierge, en dehors de ceux que fournissent Origène, Titus de Bostra, Athanase, Cyrille d’Alexandrie ou Photius. Plusieurs des textes cités dans la chaîne ne comportent en réalité aucune référence directe au texte de Luc. C’est en fait le caténiste (le compilateur d’une catena) qui, de son propre chef, opère un lien avec le Magnificat, par exemple en utilisant un développement emprunté au traité d’Athanase sur l’incarnation du Verbe pour commenter Lc 1,49. Qui plus est, il n’hésite pas, pour y mieux parvenir, comme l’attestent plusieurs de ses emprunts aux Homélies sur les psaumes de Basile de Césarée, à modifier son texte-source pour le mettre dans la bouche de la Vierge. Intéressant en lui-même, ce travail de réécriture est surtout révélateur pour nous du fait que le caténiste, déjà à l’époque byzantine, se trouvait incapable d’offrir un large panorama de l’exégèse patristique du Magnificat.

S’il nous fallait, à notre tour, réunir tous les textes conservés des Pères qui, au cours des dix premiers siècles, ont commenté des versets du Magnificat, nous parviendrions certes à donner de ce texte un commentaire suivi, mais inégalement fourni. Les versets de Lc 1,46-49 semblent, en effet, avoir davantage retenu l’attention des Pères que ceux de Lc 1,50-55. Pour ceux-là, il ne nous reste guère que les fragments du commentaire de Cyrille, car l’homélie d’Origène a beau concerner Lc 1,46-51, le prédicateur se contente en réalité de brèves notations sur Lc 1,48b-51, probablement pour ne pas dépasser le temps de prédication qui lui est imparti.

Pourtant, plutôt que de suivre pour chaque verset l’exégèse patristique du Magnificat, il paraît plus pertinent d’en rendre compte en dégageant les lignes dominantes de cette interprétation. La lecture par les Pères du cantique de la Vierge est avant tout morale, doctrinale et, dans une moindre mesure, historique, bien qu’ils lisent aussi ce texte en le mettant en relation avec la situation de l’Église de leur temps. En revanche, elle est très peu soucieuse, nous l’avons dit, de sa lettre et de son substrat vétérotestamentaire. C’est là un sujet d’étonnement, qui peut-être cesserait d’exister si nous avions conservé le commentaire d’Origène en plus de son homélie. Enfin, par-delà l’exégèse du texte proprement dite, les Pères tracent, par touches successives, un portrait de la Vierge qui atteste d’une mariologie dont les traits essentiels sont désormais fixés

© Jean-Noël Guinot, Le cantique de Marie, mère de Jésus (Luc 1,46-55), Supplément au Cahier Évangile n° 176 (p. 17-19).


[1] Extraits d’une catena, ou compilation de commentaires ou textes patristiques grecs et latins.

 
Lc 1,46-55
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org