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Apocalypse 12 et cinéma
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Billon Gérard
Configurations cinématographiques d'Apocalypse 12
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Bien des scénarios de films puisent dans la matière biblique. Non seulement les péplums – Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille (1956), Exodus de Ridley Scott (2014) ou Noé de Darren Aronovski (2014) – mais aussi des œuvres a priori sans dimension religieuse ni volonté spirituelle.

Parfois le lien semble anecdotique. Ainsi en est-il des thrillers horrifiques, Le Sixième Sens (Manhunter) de Michael Mann (1986) et Le Dragon rouge de Brett Ratner (2002), tous deux tirés du roman de Thomas Harris, Le Dragon rouge (1981) qui met en scène un serial killer de femmes blondes, guettant sa proie comme un fauve, et dont le titre renvoie au récit d’Ap 12 par le biais d’une image de William Blake, The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun (voir p. XX). Le cas de Terminator, thriller américain de science-fiction dû à James Cameron en 1984 est différent. Ici, c’est l’intrigue même qui est touchée – et ceci sans allusion explicite (à notre connaissance, les scénaristes ne se sont jamais exprimé sur le sujet). Qu’on en juge.

Avant le générique de début, un texte défile : « Los Angeles, an 2029. Les machines se sont élancées dans les cendres du feu nucléaire. La guerre totale pour exterminer l’humanité a fait rage pendant des décennies. Mais l’ultime combat n’aura pas lieu dans le futur. Il sera livré dans le présent. Ce soir. »

L’ultime combat ! Le dragon est ici un robot cybernétique à apparence humaine conçu pour tuer : Terminator. Son opposant s’appelle Kyle Reese ; la femme, Sarah Connor ; et l’enfant-messie, John Connor.

La situation initiale (dévoilée au fur et à mesure du film) est celle-ci : dans le futur – en 2029 – les machines douées de l’intelligence artificielle sont sur le point d’exterminer ce qui reste de l’humanité. Un petit groupe leur résiste, dont le meneur est John Connor. Elles envoient alors le Terminator dans le passé (en 1984) avec pour mission d’éliminer Sarah avant qu’elle ne donne naissance à John. Averti, celui-ci envoie Kyle Reese pour protéger sa mère – et, du même coup, lui-même ainsi que l’avenir de la résistance et de l’humanité.

Tout le film est centré sur la poursuite de Sarah par le Terminator. Le rythme est trépidant et les effets sont spectaculaires avec destructions, explosions et massacres – feux d’artifices d’un style « apocalyptique » (dans l’acception courante du terme). La tension monte jusqu’à la scène finale dans une usine désaffectée. Kyle y laisse la vie mais le Terminator est détruit et Sarah sauvée.

Entretemps, nous aurons appris le secret de la naissance de John (qui l’ignore). En effet, Sarah et Kyle ont fait l’amour lors d’un moment de répit. Le protecteur venu du futur a engendré le sauveur qui l’avait envoyé ! Cet imbroglio spatio-temporel traverse les peurs contemporaines tant de la guerre nucléaire que de la dérive des sciences et des techniques.

De façon peut-être inconsciente, Ap 12 avait configuré des éléments de la culture de son temps, tant juive qu’hellénistique. Le film agit de même. En délaissant la théologie (les humains sont seuls et Kyle n’a rien d’un ange), il montre que l’intrigue de base possède la puissance d’un mythe. Demeure un hors-texte, cellule-mère d’autres scénarios (il y aura quatre autres films de 1991 à 2015) : jamais nous ne serons transportés en 2029 et jamais nous ne verrons John Connor adulte. Dans la guerre du futur, les machines ayant échoué à éliminer celui-ci avant sa naissance seront-elles vaincues ? Ne vont-elles pas élaborer d’autres plans ?

L’intrigue fondamentale – mère lumineuse, monstre dévorant assoiffé de chair et de pouvoir, enfant sauvé in extremis, protecteur-combattant – a bien d’autres configurations.

Par exemple, n’est-elle pas à la base de la saga Harry Potter, livres et films, sortie de l’imagination de Joanne K. Rowling ? Pour asseoir son règne, le diabolique Voldemort, « le seigneur des ténèbres », descendant de Salazar serpentard, poursuit de sa haine le jeune Harry dont l’existence lui est une menace. Voldemort est secondé par le serpent Nagini et une armée de sbires, les Mangemorts (dont le pâle Drago). Dès sa naissance, Harry a été sauvé par sa mère, Lily, tuée par Voldemort. Certes Harry triomphe grâce à ses dons et à de multiples amis, mais l’action du professeur Rogue – ange sombre amoureux secret de Lily – est déterminante. Tout se dévoile et se dénoue au milieu de déflagrations rougeoyantes dans le dernier opus de la série, Les Reliques de la mort.

Il est peu probable que le récit d’Ap 12 soit l’une des sources revendiquées de J. K. Rowling ou des scénaristes de Terminator. Hors toute filiation directe, chacune des œuvres serait plutôt la variation d’une même fabula fantasmatique qui traverse les temps et les cultures. Chaque récit particulier a donc son originalité. Parmi les points communs, notons les figures de la mère, du mal polymorphe, de l’enfant sauvé devenant sauveur, mais aussi celle du combattant. Tant l’ange Michaël que Kyle ou Rogue se révèlent essentiels après avoir parus secondaires. En Ap 12, Michaël a plus d’importance qu’une première lecture ne le laisse croire…

Terminator, film de James Cameron (1984). Durée: 1h47mn. Scénario : J. Cameron, Gale Anne Hurd, William Wisher. Effets spéciaux : Stan Winston, Roger George, Franck DeMarco. Avec Arnold Schwarzenegger (Terminator), Michael Biehn (Kyle Reese), Linda Hamilton (Sarah Connor).

Les Reliques de la mort, film de David Yates en deux parties (2010). Durée : 4h36mn. Scénario : Steve Kloves. Avec Daniel Radcliffe (Harry Potter), Emma Watson (Hermione), Rupert Grint (Ron), Ralph Fiennes (Voldemort), Alan Rickman (Severus Rogue).



© Gérard Billon
, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 170-171, (décembre 2014), "Le dragon, la femme et l'enfant (Apocalypse 12)", p. 125-126 (encadré).
 
Ap 12
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org