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Apocalypse
1561
Intertextualité
3
Billon Gérard
Intertextualités bibliques
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La mémoire des Écritures saintes travaille donc le récit apocalyptique. Alors qu’il est beaucoup question d’écriture et de « livre » (celui aux sept sceaux [5,1] ; celui, tout petit, qui est mangé [10,2.8-11] ; le livre de vie [20,12] et le livre même de Jean remis aux lecteurs-auditeurs [1,3 et 22,7.18-19]), les relations intertextuelles ne sont jamais de l’ordre de la citation explicite. Jamais on n’a une formule du genre : « Tel prophète a dit… » ou bien : « Selon qu’il est écrit… ». Il s’agit plutôt d’emprunts plus ou moins littéraux et implicites, voire de simples allusions.

Tout emprunt et toute allusion sont le résultat d’un double mouvement. Comme prélèvements effectués sur un premier texte, ils résultent d’une lecture initiale de celui qui cite, d’une mise en œuvre de son intelligence, de sa mémoire, de sa culture. Comme greffes sur un texte second, ils participent d’une écriture, laquelle est offerte ensuite à l’ensemble des lecteurs. D’où les questions : pourquoi le choix de tel emprunt ? Quelle signification jusqu’ici partiellement cachée possède-t-il ? Quel effet de sens produit-il là où il est inséré ? Son caractère plus ou moins décelable entre-t-il dans une stratégie narrative ?

La langue du livre

L’Ancien Testament « constitue la langue même du livre, autrement dit le thesaurus de mots, images, figures, dans lequel puise abondamment lauteur de lApocalypse, tout en se réservant le droit et la liberté de produire toutes les associations nouvelles que pourrait exiger lexpression dun message inédit » (Yves-Marie Blanchard, 2014, p. 5). Dans ce thesaurus, les éléments n’ont pas tous la même importance ni la même valeur. Au fil du récit, on a pu relever plus d’une vingtaine de prélèvements possibles (voir Ian Paul, 2000, p. 263-276) :

● pour le signe de la femme puis la mise au monde : Is 7,14 ; 26,17 ; 66,7 puis Mi 4,10 ; 5,2
● pour le signe du dragon puis la guerre dans le ciel : Dn 7,7 ; 8,10 puis Dn 2,35 ; Ps 37(36),36
● pour l’identité du dragon : Gn 3,13 ; Jb 1,6 ; Za 3,1
● pour l’identité de l’enfant : Ps 2,9
● pour Michaël combattant : Dn 10,13.20
● pour la voix interpellant les cieux : Is 44,23 ; 49,13
● pour les ailes de l’aigle : Ex 19,4
● pour le calcul temporel du séjour de la femme au désert : Dn 7,25 ; 12,7
● pour la guerre contre les autres enfants de la femme : Dn 7,8.21 ; Mi 5,2

Ces prélèvements – travail de la mémoire qui se réfère souvent mais non exclusivement à la traduction grecque de la Septante – concernent la construction du cadre et la caractérisation des personnages mais aussi le déroulement de l’intrigue. La liste n’est d’ailleurs pas exhaustive, si tant est qu’elle puisse l’être. Le lien avec Gn 3 doit sans doute être élargi jusqu’au v. 16, la vêture de la femme peut renvoyer à Ct 6,10 et Is 60,19, la nourriture au désert évoquer la manne (Ex 16,35), l’engloutissement du fleuve vomi par le dragon se greffer sur le passage de la Mer (Ex 15,12), les signes théophaniques lors de l’apparition de l’Arche renvoyer au Sinaï (Ex 19,16) etc.

Ces trois dernières remarques nous orientent vers le livre de l’Exode. L’emprunt par Ap 12,14a du motif des « ailes de l’aigle » (avec article) paraît moins incongru s’il est situé dans une thématique ou un tissage « exodal » qui parcourt d’ailleurs tout le livre de l’Apocalypse. Ici, d’autres motifs se devinent dans la théophanie qui annonce l’Arche et la nourriture-manne (11,19 ; 12,6.14b). Un dernier, celui de la terre qui s’ouvre, mêlerait, selon une technique targoumique, le châtiment de Datân, d’Abirâm et de Coré en Nb 16,30-32 avec le passage de Mer (salut d’Israël et anéantissement des Égyptiens) selon Ex 15,12 : « Tu étendis ta droite, la terre les avale » – le Targoum du Pseudo-Jonathan sur ce passage fait dialoguer la terre et la mer avant de conclure : « La terre alors ouvrit la bouche et les engloutit. » Comme Israël autrefois, c’est par intervention divine – par « signes et prodiges » – que la femme est sauvée et protégée. Dans l’Exode, le danger vient de Pharaon, lequel est comparé à un « dragon » par Ézéchiel (Ez 29,3, dans la LXX). En Ap 15,1-3, le troisième « signe » est suivi d’un cantique devant une mer de cristal, le « cantique de Moïse, le serviteur de Dieu, et le cantique de l’Agneau ». Peut-on mieux suggérer la symbolique pascale de ce tissage exodal ?

Le tissage est exodal et la matière apocalyptique. Le livre de Daniel et celui de l’Apocalypse partagent un imaginaire commun pour décrire les monstres (têtes, cornes…), leur hostilité, le temps limité de leur action et l’identité de leur vainqueur (Michaël). La configuration est néanmoins différente, ne serait-ce que par le choix du mot « dragon » qui n’apparaît pas en Daniel ; de plus, le dragon ne surgit pas de la mer (ce sera le cas de la première bête en Ap 13,1 s) et, si son pouvoir se veut démesuré, son terrain d’action est le ciel, avant qu’expulsé, il ne refasse ses forces sur la terre. Il n’empêche qu’avec leurs différences, les deux textes parlent bien la même langue pour circonscrire à la fois l’innommable (le mal multiforme) et en espérer la défaite. Que Michaël soit un combattant, Dn 10,13.20 le dit assez. L’apocalyptique juive en fera plus particulièrement un opposant au Diable (voir Jude 9 qui interprète Za 3,2). La nouveauté ici est qu’il combat pour le Messie avec pour fière devise, pourrait-on dire, le sens de son nom hébreu : « Qui est comme Dieu ? »

D’autres liens intertextuels sont plus discutés. Par exemple, le fait que la femme (gynè en grec) soit enceinte et présentée comme un « signe » suffit-il à tenter un rapprochement avec la prophétie de la parthenos (« vierge », « jeune femme »), mère de l’Emmanuel (le Messie, selon une tradition ancienne) en Is 7,14 (et Mt 1,24) ? D’une part, le mot « signe » est appliqué également au dragon criminel (Ap 12,3) et aux anges tenant les fléaux (15,1). D’autre part, la femme n’est pas une personnalité individuelle mais corporative, comme la grande prostituée en 17,1 s. Mais, l’Emmanuel d’Is 7,14 comme l’enfant d’Ap 12,5 ayant un avenir messianique, pourquoi ne pas rapprocher leurs mères ?

Dernier exemple : la splendeur astrale de la femme a-t-elle un lien avec la beauté de la jeune fille décrite en Ct 6,10 ? Dans le Cantique, le soleil et la lune sont des comparaisons, les étoiles sont absentes et la précision « terrible comme des bataillons » semble étrange. À propos d’étoiles, à quoi renvoie la couronne de « douze étoiles » (12,1) ? Aux douze tribus d’Israël et aux douze apôtres ? Pourquoi pas ? Ap 7,4-8 va dans ce sens. On peut aussi remonter le fil stellaire jusqu’au début du livre, à la vision du « comme un fils d’homme » – dont le visage rayonne « tel le soleil dans tout son éclat » – tenant sept étoiles « qui sont les anges des sept Églises » (1,16-20). L’association anges-étoiles se retrouve ensuite dans la dynamique guerrière de 12,4.7-9. Quant au nombre « douze », le cadre céleste et la vêture astrale inviteraient à regarder plutôt du côté des constellations du zodiaque. Le symbolisme serait cosmique plus qu’historique.

Ces quelques points n’ont été relevés que pour montrer le caractère libre et risqué de tout repérage et de toute interprétation des associations intertextuelles. Fluides, les images autorisent des significations plurielles. C’est le cas pour la femme – ce qui contribue d’ailleurs à l’opacité du personnage.

[...]

© Gérard Billon, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 170-171, (décembre 2014), "Le dragon, la femme et l'enfant (Apocalypse 12)", p. 10-12.

 
Monastère Ste Catherine, Sinaï.
 
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