1245
Epître aux Philippiens
1479
Hymne au Christ
282
Focant Camille
Philippiens 2,5-11 face à la pluralité des lectures
Gros plan sur
 
Approfondir
 
L'interprétation de l'hymne doit tenir compte de sa structure et du contexte historique dans lequel Paul l'a offert à la lecture des Philippiens...
 

L’interprétation de l’hymne doit tenir compte de sa structure et du contexte historique dans lequel Paul l’a offert à la lecture des Philippiens. Les discussions sur la manière de combiner ontologiquement la divinité et l’humanité de Jésus n’avaient alors pas encore débuté. La question qui occupait l’Apôtre est plutôt : en quel sens le Fils de Dieu nous guide-t-il lorsqu’il devient en ressemblance d’humains ; autrement dit, comment oriente-t-il notre vie humaine ?

Depuis les controverses christologiques des IVe et Ve siècles, l’histoire de l’interprétation de Philippiens 2 a été profondément marquée par des lectures dogmatiques (ou anti-dogmatiques), ou plus exactement des lectures présupposant comme point de départ les définitions christologiques des conciles de Nicée et Chalcédoine. Dans une telle perspective, on s’efforce de vérifier si les expressions utilisées par Paul corroborent ces définitions, ou sont simplement compatibles avec elles mais susceptibles d’autres interprétations, ou encore si elles posent de réels problèmes vis-à-vis de ces définitions et comment ceux-ci peuvent être résolus. De telles lectures sont respectables dans la mesure où chaque lecteur interprète le texte à partir des questions de son temps.

Mais aujourd’hui nombre de lecteurs contestent que les questions christologiques doivent encore être posées dans les catégories philosophiques du IVe siècle ; la question mérite en tout cas d’être posée, car le cadre de référence anthropologique et les préoccupations de la plupart des lecteurs modernes sont autres. Par ailleurs, la première tâche de l’exégète des lettres pauliniennes est une attention au texte lui-même, interprété à partir des catégories de Paul (telles qu’elles ressortent de ses autres lettres authentiques) et en fonction du but que celui-ci poursuivait pour convaincre ses destinataires eux-mêmes en situation. Or, il paraît évident que Paul n’a pas réfléchi dans les catégories philosophiques des discussions métaphysiques du ive siècle, et la précision du statut ontologique de la personne du Christ n’est pas l’objet de sa discussion avec les chrétiens de Philippes.

Avant de présenter diverses lectures actuelles de ce que j’appellerai « l’hymne christologique » en suivant la désignation traditionnelle – même si les exégètes parlent plus volontiers aujourd’hui d’un éloge à finalité éthique –, puis de développer ma propre proposition de lecture, je rappelle quelques éléments qui ont trait au contexte de l’hymne.

Contexte littéraire et fonction de l’hymne

Le passage étudié se distingue de son contexte par son aspect fort rythmé. Il relève de la poésie ou à tout le moins de la prose rythmée. Son objet est le sens essentiel, le sens authentique de l’aventure christique. Celle-ci n’est pas racontée en détail. L’hymne tente plutôt d’en dire le sens ; ce dernier ne relève pas à proprement parler du savoir, mais du sens indicible, irreprésentable qui ne peut être approché que dans un langage évocateur, symbolique. Certains diront que l’on se trouve en présence du genre littéraire du mythe entendu au sens d’un langage de foi utilisé pour parler d’une réalité qui nous échappe, celle des choses initiales et des choses dernières, de l’archè et du telos. La fonction de l’hymne relève alors du fondement de l’existence croyante en lui présentant une origine et un achèvement à travers la figure du Christ.

Il est difficile de trancher la question de l’auteur de l’hymne. Paul l’a-t-il composé lui-même ad hoc ou en d’autres circonstances pour le reprendre ici ensuite ? Était-ce plutôt un hymne composé dans les premières communautés chrétiennes à des fins liturgiques et que Paul a trouvé utile d’intégrer à sa place actuelle dans la lettre aux Philippiens ? En faveur de cette hypothèse, il a été souligné que le vocabulaire utilisé pour exprimer la christologie de l’hymne n’est pas spécifiquement paulinien. Il s’agit effectivement, du moins partiellement, d’un vocabulaire assez rare. Mais, d’un autre côté, cet hymne paraît parfaitement adapté à son contexte littéraire actuel et il cadre tout à fait avec l’argumentation développée par Paul. C’est pourquoi l’hypothèse qu’il soit de la main de Paul trouve toujours plus de défenseurs.

Quel que soit le plan adopté pour l’ensemble de la lettre, l’hymne est englobé dans une partie parénétique scandée par de multiples appels adressés par l’apôtre aux chrétiens de Philippes. Pour combler sa joie, ceux-ci sont invités à vivre en plein accord, à rechercher l’unité dans un esprit d’humilité et un souci d’altérité (2,1-4). L’hymne est alors introduit par un appel formulé à l’impératif : Ayez entre vous ces dispositions qui [étaient] aussi en Christ Jésus (2,5). Le contexte semble donc bien inciter à une lecture éthique de l’hymne. Celle-ci a été contestée sous prétexte que Paul ne pouvait guère avoir donné une portée salvifique à l’imitation de l’exemple du Christ. Celui-ci serait une figure fondatrice (Urbild) et non une figure exemplaire (Vorbild). Toutefois, si on tient compte du contexte littéraire où l’hymne se trouve placé dans la lettre aux Philippiens, sa logique serait plutôt : parce que le Christ est une figure fondatrice, il est aussi une figure exemplaire.

(...)

© Camille Focant, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 164(Juin 2013), "L'hymne au Christ (Philippiens 2,5-11)", p. 3-4.

 
Ph 2,5-11
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org