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Mel Gibson
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Passion
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Billon Gérard
La Passion du Christ, film de Mel Gibso
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Discuté et discutable, le film de Mel Gibson a-t-il trahi les évangiles ?
 
Le film de Mel Gibson est actuellement disponible en DVD. J’avais vu le film, l'esprit encombré de divers débats et critiques, mais aussi avec deux ou trois points de repère. Je l'ai revu.

Tout récit, oral ou écrit – témoignage, reportage, roman – est une sélection de faits organisés suivant un point de vue donné, dans un effort partiel et (espérons-le) sincère de comprendre l’événement en cause. Concernant la Passion – et plus largement l’événement Jésus – nous avons devant nous quatre récits, chacun avec une tonalité particulière, attribués à Matthieu, Marc, Luc et Jean. Il faut partir de là.

Une trame commune, des versions différentes
Sauf à suivre l’un d’eux (Pasolini l’avait fait avec Matthieu en 1964 avec Il Vangelo secondo Matteo et, dans une moindre mesure, George Stevens avec Jean en 1966 dans La plus grande histoire jamais contée), les cinéastes sont obligés de retravailler les évangiles. Ils peuvent choisir de les trahir, comme Martin Scorcese en 1988 dans La dernière tentation du Christ (d’après un roman homonyme de Nikos Kazantzakis). L’audace fut à l’époque âprement discutée. Mais s’ils revendiquent d’être fidèles – ce qui est, dit-on, le cas de Mel Gibson – cela impose quelques conditions.

La première est de se glisser dans la trame que Marc, Matthieu, Luc et Jean ont en commun et qui est à peu près la suivante.

Une nuit, après un dernier repas avec ses disciples, Jésus est arrêté dans un endroit connu de Judas. Abandonné des siens, interrogé par les grands prêtres, il est déféré au matin devant le gouverneur Pilate. Celui-ci, après un procès expéditif, le condamne à la crucifixion, sentence exécutée dans un lieu nommé Golgotha. Puis Jésus est mis dans un tombeau. Nous sommes à la veille d’un sabbat (samedi). Le lendemain du sabbat, des femmes découvrent que son tombeau est vide.
Le scénario du film ne s'éloigne pas trop de cette trame... sauf vers la fin, puisqu'il nous montre, fugitivement, ce que les évangiles ont refusé de raconter : Jésus "se levant" de son tombeau.

Une réalité qui toujours échappe
Respecter la trame commune n’est pas suffisant. La seconde condition est d’assumer les différences, silences et contradictions des récits. Pour exemple, rappelons qu’on trouve chez Luc un interrogatoire par le roi Hérode, chez Matthieu des séismes cosmiques, chez Jean (et lui seul) la présence de Marie et du disciple bien-aimé. Chercher à tout harmoniser est voué à l’échec.

Les historiens ont relevé des énigmes : Jésus a-t-il été crucifié le premier jour de la fête de Pâque (selon Matthieu, Marc et Luc) ou bien la veille (selon Jean) ? Entre l’arrestation (commanditée par les grands prêtres) et le jugement (rendu par l’autorité romaine), y a-t-il eu un procès devant le Sanhédrin (assemblée juive) ? Tout ceci est aujourd'hui en débat. Un film de facture classique comme celui de Gibson est certes obligé de choisir, mais les parti-pris adoptés - procès juif de nuit dans un climat de haine, hésitations de Pilate, quasi-absence du contexte pascal (sauf au début) - sont gênants.

Sobriété évangélique, excès doloriste
Pour les disciples, méditer la Passion du Christ se fait dans la lumière de la Résurrection. La route vers Emmaüs est symbolique de tous les cheminements de foi : “ Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? ” (Lc 24,26). Seul le Ressuscité peut faire comprendre cette nécessité paradoxale d’une mort infamante pour le salut du monde et il le fait en renvoyant au patrimoine d’Israël, les Écritures. Du coup, les évangiles, nés “ d’esprits sans intelligence, lents à croire tout ce qu’ont déclaré les prophètes ” (Lc 24,25), tissent leurs récits de références aux psaumes ou à Isaïe, entre autres. Cette triple clé, communautaire, pascale et scripturaire, les scénaristes et le réalisateur pouvaient-ils l’utiliser ?

Le cinéaste a préféré une mise en images spectaculaire : ainsi la scène de la flagellation est-elle longue et “ hyperréaliste ”. Anne-Catherine Emmerich, religieuse mystique du début du 19e siècle, s'y est attardée dans une de ses méditations sur La douloureuse passion de Notre Seigneur Jésus-Christ. Or les récits évangéliques refusent, eux, tout excès dans la description des outrages et des souffrances. L'ascèse narrative évangélique a une fonction : ne pas distraire le disciple, même par compassion, du cheminement de foi vers la révélation d’Emmaüs.

Savoir-faire et imagination
Celui qui aime les films de facture classique n’est pas déçu : beauté de la photographie, des ombres et des lumières, rythme du montage, usage des ralentis et des flashes back, jeu des acteurs. On est “ pris ”. Et le bât blesse : pourquoi cette surenchère esthétique, baroque, dans la représentation de la violence ? A vouloir montrer brutalement ce que les évangiles ne dévoilent qu'avec crainte, il pourrait bien y avoir une trahison profonde de la cause que le film est censé servir.

Le scénario se concentre sur les dernières heures de la vie de Jésus, depuis l’agonie à Gethsémani jusqu’à la descente de croix. Les sources viennent en partie des évangiles, en partie du récit d’Anne-Catherine Emmerich, et en partie de l’imagination des auteurs. Que Marie de Magdala soit confondue avec la femme adultère n’est pas grave et l’idée de privilégier la mère de Jésus est belle. La présence du personnage de Satan, de l’officier romain Abenader ou de la femme de Pilate font partie des libertés artistiques. La volonté de faire parler les acteurs en araméen ou en latin est curieuse (un souci de “ faire vrai ” ?) mais on s’y fait. Ceci dit, le film porte un coup fatal à la simplicité des évangiles et à leur douleur.

Deux graves réserves
De tous les évangiles, Matthieu est celui qui porte, de façon exacerbée, une question lancinante : comment se fait-il qu'Israël ait refusé de reconnaître son Messie ? Le film n'a pas ce scrupule : alors qu'il permet au personnage de Pilate d’exprimer ses raisons, il le refuse à Caïphe et au Sanhédrin. C'est ma première réserve. Les évangiles, de manière différente suivant qu’il s’agisse de Matthieu, Marc, Luc et Jean, donnent, au fil du récit, des clés pour comprendre l’accusation de blasphème portée contre Jésus par les grands prêtres. Le film commence, lui, d’emblée par la haine des accusateurs sans que nous en sachions les motivations. On retrouve là, peut-être de manière involontaire, un vieux fond d’antisémitisme chrétien : « ils ont tué Jésus sans raison, ce sont des salauds ». Hélas, dans l’histoire de l’Église, certains ont étendu ce jugement à l’ensemble des Juifs.

Deuxième réserve, déjà évoquée : la représentation de la violence. Alors que les évangiles sont d’une grande simplicité dans la description des souffrances subies par Jésus, la scène de la flagellation est longue, les bourreaux (romains) n’arrêtent pas de cogner, le corps de Jésus est une plaie sanguinolente. Le chemin de croix puis la crucifixion en rajoutent dans les coups et les tortures. Bien sûr, un tel supplice a eu lieu. Faut-il pour autant le montrer de cette façon-là ? Voir, tout voir, montrer tout montrer, n'est-ce pas une perversion du regard (autrement dit : du voyeurisme) ?

Un “rachat” discutable
Peut-être avons-nous là,comme le dit l'historien des mentalités Jean Delumeau, une résurgence du “dolorisme”, ce mouvement de piété apparu au Moyen-Âge qui oubliait la nuit de Pâques pour se concentrer sur le Golgotha.

Le dolorisme place le chrétien devant l'ampleur des souffrances que Jésus a endurées pour «payer» une dette. Quelle dette ? Celle que Dieu aurait demandé afin de racheter l’humanité du «péché originel». La faute étant énorme, il fallait que le «rachat» le soit aussi. D'où l'insistance sur l'horreur (réelle ou supposée) des faits. Cette théologie oublie que le mot (et la réalité) du «rachat» n'est pas un acte comptable (un «paiement»), mais une manière, issue de la grande tradition biblique, de nommer une libération par amour, don de soi librement consenti, sans attente de retour, parce que grâce. Dans «grâce», il y a gratuité. Et le mouvement de gratuité est le contraire du mouvement de dette et de paiment.

* * *

Tous les évangiles se terminent par la mise au tombeau. Dans les chemins de croix du Vendredi Saint, c’est la dernière «station» ; elle ouvre sur l’espérance de la résurrection. Un notable membre du Sanhédrin, Joseph d’Arimathie, se risque à recueillir le corps du crucifié. Le film omet ce geste d’amour, première réponse humaine – et juive ! – à l’amour de Jésus.

Après une incroyable larme de Dieu le Père (inaugurant le jugement par l'eau et le feu de ceux qui ont proclamé la sentence de mort ?), il préfère nous laisser devant une "mater dolorosa" recevant le cadavre ensanglanté de son fils.

Ellipse. Noir. La pierre du tombeau s'ouvre. Un corps nu et lisse se lève. Toutes les blessures (sauf le trou des clous) ont disparu. Jusqu'au dernier moment, le film échoue à respecter la souffrance des corps (du Christ comme de tous les humiliés), tantôt par une caméra impudique, tantôt en l'occultant.

© SBEV . Gérard BILLON

Sur le film de Pasolini
Pour suivre le récit de la Passion selon St Marc
Pour suivre le récit de la Passion selon St Luc
Pour suivre le récit de la Passion selon St Matthieu
Note sur la crucifixion
 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org