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Liturgie
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Traduction de la Bible
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Delhougne Henri
Traduire la Bible pour la liturgie
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Les traductions de la Bible ne manquent pas en français. En novembre 2013, est parue, à destination première de l’Église catholique, La Bible. Traduction officielle liturgique. Il a fallu dix-sept années de labeur ! À titre de comparaison, la Bible de Jérusalem (dans les années 1950) et la TOB (années 1960-70) avaient demandé une dizaine d’années avant leur première publication. C’est que traduire pour la liturgie est assez particulier[1].

Par Henri Delhougne, o.s.b.
abbaye de Clervaux, Luxembourg, coordinateur de la traduction
Cahier Évangile n° 167 (mars 2014), p. 58.


Selon un texte ancien, Procope, martyrisé en 303 à Césarée maritime, « exerçait trois ministères d’Église : un dans l’office de lecteur, un autre en traduisant en langue syriaque, un troisième en imposant les mains contre les démons. » [2] Le deuxième de ces ministères pourrait être étendu à tous les traducteurs de la Bible qui cherchent à servir l’Église en prière. Permettre l’appropriation du texte biblique par les membres de l’assemblée, telle a été la mission des équipes de la nouvelle traduction liturgique de la Bible, comme peuvent l’attester les soixante-dix personnes qui en ont fait partie – les « septante » comme on dirait en Belgique et comme on le dit aussi pour la Bible grecque.

Pourquoi une nouvelle traduction liturgique de la Bible ?

Dans le sillage du Concile Vatican II. En 1963, le Concile Vatican II a voulu ouvrir plus largement aux catholiques le trésor de la Parole de Dieu (Constitution Sacrosanctum Concilium n° 35, 1). Pour ce faire, il a introduit les langues vivantes dans la liturgie romaine. L’usage n’en a été élargi que progressivement, mais, dès le début, il était recommandé que les lectures bibliques soient proclamées dans la langue du peuple (Ibid. n° 36, 2). Lors d’un Congrès sur les traductions liturgiques, le pape Paul VI a pris soin de préciser que « maintenant [elles] font partie des rites eux-mêmes, elles sont devenues la voix de l’Église » (10 novembre 1965). 

Si, par le passé, elles pouvaient être considérées comme des « auxiliaires » pour celles et ceux qui ignoraient le latin, elles devenaient désormais textes liturgiques. Corrélativement, les traducteurs participaient à l’élaboration de la prière de l’Église et leur responsabilité s’en trouvait agrandie. On ne s’étonnera donc pas que l’autorité de l’Église, consciente de cette responsabilité, tienne à vérifier l’authenticité des traductions, en choisissant ses collaborateurs (ou du moins en approuvant leur choix) et en soumettant trois fois au vote des évêques le texte élaboré.

En 1969, le Consilium, organe romain créé pour appliquer la Constitution sur la liturgie, publie une Instruction concernant la traduction liturgique en général et celle de la Bible en particulier. Ce document a été la charte des équipes de traduction.[3]

En 2001, la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des sacrements la reprend et la complète. L’Instruction Liturgiam authenticam constitue le droit actuellement en vigueur dans l’Église catholique en matière de traduction liturgique, y compris pour la Bible. [4]

Lectionnaire et Bible de la liturgie. Après le Concile, plusieurs pays avaient effectué des traductions liturgiques complètes de la Bible où l’on puisait les textes des lectures des différents volumes du Lectionnaire romain (Ordo lectionum Missae). Dans les pays francophones, on n’avait traduit que les passages qui devaient figurer dans le Lectionnaire.

En 1977 parut la traduction des psaumes et des cantiques bibliques sous le titre Psautier, version œcuménique, texte liturgique (éditions du Cerf). La même année, on publiait la Bible de la liturgie (éditions Droguet et Ardant) qui comprenait toutes les péricopes du Lectionnaire. En 1993, une deuxième édition (éditions Brepols) offrait la totalité du Nouveau Testament, les 2000 versets absents du Lectionnaire ayant été traduits sous l’autorité de la Ciftl (Commission Internationale Francophone pour les Traductions et la Liturgie).

L’Ancien Testament n’était présent que par un cinquième (environ 4000 versets). En 1995, la Ciftl décida de proposer une Bible vraiment complète en faisant traduire les 21000 versets restants. Les raisons avancées alors restent d’actualité :

1) avoir une même traduction biblique, non seulement pour la messe, mais aussi pour la liturgie des Heures (où, jusqu’ici, on faisait appel à la TOB) ;

2) disposer d’un texte biblique unifié pour la liturgie et la catéchèse ;

3) servir ainsi la mémorisation des textes bibliques, la réminiscence étant un facteur capital de la culture chrétienne et de la vie spirituelle ;

4) affirmer clairement la volonté de l’Église catholique de favoriser la diffusion de toute la Parole de Dieu, dans un texte apte à la proclamation, à la disposition de tous les chrétiens de langue française, y compris, s’ils le souhaitent, les membres des autres Églises.

La révision du Lectionnaire. Initialement, la correction des textes déjà publiés dans la Bible de la liturgie n’avait pas été envisagée. Mais il s’avéra vite qu’il fallait les revoir. Non qu’il y ait des erreurs (à quelques rares exceptions près), mais une chose est de traduire des passages isolés, ce qui est le cas pour les lectures de la messe, autre chose de traduire un livre entier, avec sa cohérence, ses renvois internes, son vocabulaire propre, etc. Les passages de l’Ancien Testament déjà traduits dans le Lectionnaire ont donc été repris. Plus tard, il en fut de même pour le Nouveau Testament. Les corrections apportées aux textes du Lectionnaire cherchent à assurer la cohérence d’ensemble de la traduction et à serrer de plus près le texte biblique original, tout en favorisant la proclamation.

Comment faire aujourd’hui une traduction liturgique de la Bible ?

L’Instruction du Consilium (1969) reprenait à son compte la déclaration de Paul VI : « Les traductions sont devenues la voix de l’Église ». Et elle précisait que « La fidélité d’une traduction […] doit être [jugée] d’après le contexte exact de la communication liturgique en conformité avec sa nature et ses modes propres ».

Dans cette perspective, la traduction littérale n’est pas toujours la plus fidèle. En même temps, l’Instruction spécifiait que les traductions « ne doivent être aucunement une paraphrase du texte biblique, même s’il est difficile à comprendre » (n° 31). La précision sera reprise par l’Instruction Liturgiam authenticam (n° 20).

La nouvelle traduction ne cherche pas l’originalité et reconnaît sa dette à l’égard des autres traductions françaises de la Bible [5]. Mais, liturgique, elle a des exigences propres : être fidèle aux textes originaux sans céder au littéralisme ni à l’archéologisme, être élégante et compréhensible à l’audition sans vouloir « faire de la littérature », et enfin respecter l’interprétation transmise par l’usage liturgique et la tradition de l’Église.

Première exigence : la fidélité aux textes originaux. Le Concile avait demandé « que des traductions appropriées et exactes soient faites dans les diverses langues, de préférence à partir des textes originaux des Livres Sacrés » (Dei Verbum n° 22). C’est pourquoi, pour l’Ancien Testament, la nouvelle version liturgique a traduit le textehébreu – le cas échéant araméen – selon la Biblia Hebraica Stuttgartensia (1977). Pour les textes deutéro­canoniques en grec, elle a suivi la Septuaginta en cours de publication à Göttingen. Pour le Nouveau Testament, elle a utilisé le texte grec de la 27e édition de Nestle-Aland (1984).

Cependant, en accord avec l’Instruction Liturgiam authenticam (n ° 24), elle s’est aussi référée à la Néo-Vulgate, version corrigée de la Vulgate en fonction des textes originaux et employée par les livres liturgiques latins actuels. L’édition suivie a été la Nova Vulgata Bibliorum Sacrorum, ed. typica altera (Rome, 1986). Ce recours à la Néo-Vulgate a été utile notamment pour déterminer, dans la variété des traditions manuscrites, quel texte il fallait traduire, par exemple, pour Daniel, Tobie, Esther, Siracide, etc. (Ibid. n° 37).

Deuxième exigence : un texte compréhensible à l’audition. Une traduction liturgique doit pouvoir être comprise à l’audition, donc sans qu’on ait le texte sous les yeux. D’où une très grande exigence de clarté, afin d’éviter d’éventuelles ambiguïtés sonores.

Il faut, par exemple, répéter plus souvent l’antécédent d’un pronom personnel, éviter les constructions compliquées, les phrases trop longues, les homophones (« voie », « voix », « bâtit », « battit », « il a bâti » ou « il abattit »), les sons difficiles à prononcer ou qui risquent d’être mal compris. Exemple : « nazirs » risquant d’être entendu « nazis », on atraduit par « hommes voués à Dieu », sauf dans le passage clé qui explique en quoi consiste le naziréat et où l’on a gardé « naziréen », la sonorité « -éen » enlevant l’ambiguïté (Nb 6,1-21). Autre exemple : plutôt que « la vache et l’ourse paîtront ensemble » on a préféré « … auront même pâture » (Is 11,7 ; voir aussi 65,25).

Il faut aussi fournir un texte dont le sens soit compréhensible sans qu’il faille consulter la note en bas de page, que l’auditeur n’a pas sous les yeux.

Enfin, la qualité littéraire de la traduction doit être digne de la beauté convenant au culte à rendre à Dieu. À cette fin, la nouvelle traduction a bénéficié de la collaboration de personnalités littéraires qui avaient l’expérience des célébrations liturgiques.

Troisième exigence : respect de l’interprétation donnée par la liturgie et la tradition de l’Église. Situés dans la liturgie, les textes bibliques en reçoivent souvent leur interprétation chrétienne fondamentale, sans qu’il faille leur ajouter un commentaire. Un exemple frappant est la lecture d’Isaïe 53 à l’office du Vendredi saint : il est clair que la liturgie y donne de la prophétie du Serviteur souffrant une herméneutique christologique. Cette interprétation apparaît souvent dans le lien que les lectures d’une même célébration établissent entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Une traduction liturgique doit tenir compte de cette herméneutique (Instruction Liturgiam authenticam n° 41).

Cela étant, il va de soi que le respect de l’interprétation donnée par l’usage liturgique et la tradition patristique ne peut s’opposer au sens du texte lui-même ni amener des gauchissements de la traduction.

La nouvelle traduction liturgique en 21 étapes

● Septembre 1995 : à Nevers, la Ciftl (Commission Internationale Francophone pour les Traductions et la Liturgie) décide de lancer, à titre expérimental pour un an, le chantier de la « traduction liturgique de la Bible » (= TLB) c’est-à-dire de faire traduire les 21000 versets de l’Ancien Testament non présents dans le Lectionnaire.

● Septembre 1996 : à Brialmont (Belgique), elle estime, après une année d’expérimentation menée par quatre équipes distinctes, que le projet est réalisable.

● Octobre 1997 : à Saint-Maurice (Suisse), elle donne aux traducteurs la faculté de retoucher les textes de l’Ancien Testament déjà traduits dans le Lectionnaire.

● Septembre 2001 : suite à une enquête auprès de plusieurs exégètes sur la traduction de l’évangile de Marc figurant dans les lectionnaires, la Ciftl constate que cette traduction, globalement bonne, doit être retouchée. Elle lance la révision de la traduction du Nouveau Testament.

● Septembre 2003 : réunie au Québec, elle reçoit le texte complet de la traduction liturgique de l’Ancien Testament.

● Octobre 2004 : à Luxembourg, la Ceftl (Commission Épiscopale Francophone pour les Traductions Liturgiques), organisme qui succède à la Ciftl, approuve les corrections de la traduction du Nouveau Testament.

● Novembre 2005 : à Brialmont (Belgique), la Ceftl exprime sa reconnaissance à l’égard des 70 spécialistes, exégètes et littéraires, qui ont travaillé à la TLB.

● Février 2006 : un exemplaire de la TLB sur CD-rom est envoyé à tous les évêques francophones avec une documentation. Chaque Conférence épiscopale organise la relecture de la traduction.

● De septembre 2006 à mars 2007, 4200 remarques épiscopales sont examinées par cinq « Commissions d’Intégration des Remarques Épiscopales », composées d’experts français, belges, canadiens et suisses.

● Juin 2007 : à Paris, la Ceftl donne le feu vert à la confection du Lectionnaire révisé, dans lequel on intègre le texte ainsi amendé.

● Juillet 2008 : un nouveau CD-rom est envoyé aux évêques francophones et soumis à leur vote. Outre les choix pour le Lectionnaire (deux volumes : dimanche et semaine), il comporte un questionnaire sur des passages discutés (par ex. l’avant-dernière demande du « Notre Père » selon Matthieu, le Magnificat, le Prologue du quatrième évangile…).

● Février 2009 : une Commission internationale examine la deuxième vague des remarques épiscopales.

● Novembre 2009 : la version amendée du Lectionnaire (dimanche et semaine) est approuvée par les Conférences épiscopales.

● Fin 2010 : le dernier volume du Lectionnaire (sanctoral, messes rituelles, messes pour circonstances diverses, messes votives, funérailles) est approuvé par les Conférences épiscopales.

● De juin 2010 à janvier 2011, arrivent environ 800 « observations » de la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des sacrements. La Ceftl met en place une petite Commission, comprenant notamment deux anciens membres de la Commission biblique pontificale. Le résultat des travaux est envoyé à Rome en avril 2011.

● Octobre 2011 : la Congrégation accepte presque toutes les propositions de la Commission. Mais, nouveau rebondissement, elle produit deux autres séries d’observations (556 au total) que la Commission examine jusqu’en mars 2012.

● Septembre 2012 : la Congrégation accepte la plupart des propositions de la Commission.

● La Ceftl soumet l’ensemble de la nouvelle traduction aux évêques de France pour le dernier vote, tout en laissant à la Congrégation et à la Commission le soin de régler les ultimes points laissés en suspens. Les autres Conférences épiscopales sont invitées à appliquer la même procédure.

● Novembre 2012 : les évêques de France, réunis en Assemblée plénière à Lourdes, approuvent définitivement le texte complet de la nouvelle traduction. Ils seront suivis par les évêques de Belgique, l’archevêque de Luxembourg, les évêques suisses et les évêques canadiens de langue française.

● Juin 2013 : la recognitio (autorisation officielle) romaine est donnée.

● Novembre 2013 : parution de La Bible. Traduction officielle liturgique (éditions Mame).

Conclusion

La traduction liturgique de la Bible est au service de tous les chrétiens de langue française et même si l’Église catholique en est la commanditaire, elle est évidemment à la disposition des autres Églises et communautés ecclésiales.

Elle veut servir la Parole vive qui retentit dans les assemblées liturgiques, mais aussi dans les groupes de prière, la catéchèse, et partout où la Parole de Dieu est proclamée. Il serait souhaitable qu’elle entre peu à peu dans la mémoire des croyants, afin que les textes bibliques nourrissent toute leur vie de foi. Alors la réminiscence biblique redeviendrait ce qu’elle a été aux grandes époques : créant un langage et une mémoire commune, elle favoriserait l’unité de la vie chrétienne, en particulier l’unité entre la liturgie, la théologie et la vie spirituelle.



[1] Adaptation de « Une nouvelle traduction liturgique de la Bible : enjeux et histoire », article de la revue La Maison-Dieu n° 274 (2013), p. 101-119. Nous remercions le P. Delhougne et la direction de la revue de leur permission. Voir aussi « Introduction générale à La Bible », Traduction officielle liturgique (Mame 2013), p. 17-34, « Présentation et histoire de la nouvelle traduction de la Bible » par le P. Jacques Rideau (www.liturgiecatholique.fr) et le petit ouvrage Découvrir la Traduction officielle liturgique de la Bible (Mame, 2013).

[2] Passion de saint Procope, citée par A.-G. Martimort, « Essai historique sur les traductions liturgiques », La Maison-Dieu 86, 1966, p. 81.

[3]Consilium, Instruction sur la traduction des textes liturgiques pour la célébration avec le peuple, 25 janvier 1969, La Maison Dieu n° 98 (1969), p. 143-155.

[4] Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des sacrements, Liturgiam Authenticam. Cinquième instruction pour la correcte application de la Constitution sur la Sainte Liturgie, 28 mars 2001, La Documentation Catholique n° 98, 2001, p. 684-703.

[5] Citons la Bible de Jérusalem, la Bible Osty, la Bible de la Pléiade, la Bible de Maredsous, la TOB (Traduction œcuménique de la Bible), la Nouvelle Bible Segond, etc., mais aussi, plus anciennes, la Bible Crampon, Segond ou la Bible du Rabbinat.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org