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Samaritaine
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Le Saux Madeleine
Jésus et la samaritaine (Jn 4,1-42)
Commentaire au fil du texte
 
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Une belle et étrange rencontre que cette rencontre de Jésus avec la samaritaine...
 

L'avons-nous lue et relue, cette belle histoire de la rencontre entre une femme de Samarie et Jésus ! Si bien que nous la connaissons par cœur, avec notre cœur de chrétiens du 21e siècle bien entendu. Mais avec le risque d’oublier l'étrangeté de la scène et l'incroyable richesse symbolique du récit, nous dont le symbolisme n’est pas la langue familière.

Un lieu, une heure

« Il lui fallait traverser la Samarie ». Jésus arrive en un lieu qui peut être considéré comme le berceau de sa race, « près de la terre que Jacob avait donnée à son fils Joseph ». Les deux évangélistes qui relatent la généalogie de Jésus mettent en bonne place Jacob, ce même ancêtre que la femme samaritaine va revendiquer elle auss

Voici donc Jésus sur la terre des pères. Il s’assied près du puits de Jacob. Pour un lecteur de la Bible, le puits évoque d'autres rencontres prestigieuses avec les aïeules Rébecca et Rachel. Traditionnellement, le puits marque aussi le point de communication entre les profondeurs de la terre, le jaillissement des eaux d'en bas et la lumière d'en haut qui s'y reflète. Tout se passe comme si Jésus se plaçait au centre du monde, de ce monde d'où il vient et du monde où il vient.

« C'était environ la sixième heure », le plein midi. À ce moment du jour la lumière du soleil tombe à pic sur le mystère du puits. C'est le plus fort de la rencontre journalière des quatre éléments, I'instant bref où la clarté la plus grande vient éclairer le mystère de la source profonde.

À Sychar, ce jour-là, une parole importante pour la vie de l'humanité va se dire, à l'intersection du temps et de l'espace, de midi et d'un lieu-source.

Le puits et la source

« Une femme de Samarie vient pour puises de l'eau ». Elle vient, sans penser à rien d'autre, chercher l'eau indispensable dont elle sait le prix comme tous les habitant de ces pays du soleil. À ses yeux, le puits est important pour vivre tout simplement, pour se laver, se désaltérer, arroser. C'est sur ce même terrain des préoccupations ordinaires que Jésus l'aborde : « Donne-moi à boire ». Il est fatigué par la marche et c'est le milieu du jour. C'est encore de la vie ordinaire que témoigne la réplique de la Samaritaine : un juif lui demande à boire, à elle, la samaritaine ! N'a-t-il donc aucun souci des règles de bienséance imposées par sa religion ? Il n'est question que d'eau terrestre, du puits reçu des pères, qui l'ont eux-mêmes reçu de Dieu.

Or Jésus répond : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : "Donne-moi à boire", c'est toi qui l'aurais prié et il t’aurait donné de l'eau vive ». Brusquement on change de registre. L'eau vive, qui coule sans cesse, symbolise communément la vie inépuisable et toujours neuve, perçue tout naturellement comme un don des dieux. Dans le langage de la Bible l'eau vive c'est beaucoup plus encore, c'est Dieu lui-même. Il n'est que de penser à la plainte de Yahvé en Jérémie 2,13 : « Ils m'ont abandonné, moi la source d'eau vive » ou au psaume 42 : « Comme languit une biche après les eaux vives, ainsi languit mon âme vers toi mon Dieu. Mon âme à soif de Dieu, du Dieu Vivant ». Si tu savais le don de Dieu : si tu savais que Dieu t’est donné.

L'eau et la vie

La proposition est trop inouïe pour que la Samaritaine la reçoive tout de suite. Elle a bien changé le : « Toi qui es juif » en « Seigneur », appellation qui peut nous alerter. Mais elle en reste par ailleurs au niveau de la vie courante : « Tu n'as rien pour puiser et le puits est profond. D'où l'as-tu donc, l'eau vive ? » Déjà intriguée cependant par l'homme qui lui parle, elle évoque les sources : « Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, et y a bu lui-même ? » Au lieu de répondre à sa question, Jésus compare deux eaux, l'une visiblement présente (« quiconque boit de cette eau aura soif à nouveau »), l'autre mystérieuse (« qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif »). Cette deuxième eau que Jésus propose devient en celui qui la reçoit « source d'eau jaillissant en vie éternelle ». On est très loin d'un simple point d'eau dans un pays sec. Toute la Bible voit Dieu comme le maitre de l'eau. C'est lui qui envoie la pluie pour féconder la terre, assurer la vie des plantes, du bétail et des humains; c'est lui qui fait jaillir au désert les sources qui sauvent Agar et son fils Ismaël, Élie en fuite, le peuple d'Israël en Exode. Ici c'est Jésus qui offre l'eau et, qui plus est, une eau qui assure la vie pour toujours. C'est clair Jésus connaît le « don de Dieu »; il en dispose.

La Samaritaine hésite encore : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n'aie plus soif ». Mais déjà elle sait qu'il ne s'agit plus d'eau, mais de vie, de la Vie.

L'Esprit et la Vérité

Pour recevoir l'eau merveilleuse, la femme est invitée à aller chercher son mari. Et la voici qui confesse : « Je n'ai pas de mari »... « Tu dis vrai », répond Jésus : « Tu as eu cinq maris » (peut-être, symboliquement, une allusion aux cinq dieux samaritains dont parle 2 Rois 17,29-41). Elle, elle commence à le reconnaître: « Seigneur, je vois que tu es un prophète ». Tout naturellement elle l'interroge sur le lieu où il convient d'adorer. Toutefois elle ne pense encore qu'à départager les Juifs et les Samaritains, le Mont Garizim et Jérusalem. D'aucuns entendent : d'un côté les cinq idoles des peuplades païennes regroupées de force en Samarie et le Dieu des Juifs qu'elles ont adopté en plus en s'installant dans le pays; de l'autre côté, le Dieu unique d'Israël. Jésus prend parti pour le Dieu unique : « Nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs ».

Mais la révélation importante dépasse cette alternative : « L'heure vient, et c'est maintenant, où les véritables adorateurs adoreront le Père dans l’esprit et la vérité ». L'esprit n'a que faire des lieux ou des nationalités : il souffle où il veut. Il ne faut pas se tromper de culte, mais adorer dans la « vérité ». La vérité, c'est le réel, ce sur quoi on peut s'appuyer en toute confiance. Les paroles de Jésus réveillent chez la femme un espoir, l'espoir du Messie qui « expliquera tout ». Or Jésus déclare : « Je le suis, moi qui te parle ».

A-t-elle compris ? Toujours est-il qu'elle « laisse là sa cruche, court à la ville et dit aux gens : Venez voir... Ne serait-il pas le Christ ? » Bientôt d'autres Samaritains diront : « Ce n'est plus sur tes dires que nous croyons, nous l'avons nous-mêmes entendu et nous savons que c'est vraiment lui le Sauveur du monde ». « La vérité est au fond du puits », dit la symbolique populaire. Ce jour-là, au puits de Jacob la vérité éclate L'eau vive est pour tous; le Père de Jésus cherche partout des adorateurs. La vie, le culte en esprit et en vérité, c'est le salut. La Parole qui le révèle est là, l'eau vive est donnée : « Qui croit en moi vivra ».

© SBEV. Madeleine Le Saux

 
Jn 4,1-42
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org