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Samaritaine
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Giroud Jean-Claude
L'entretien avec la samaritaine (Jn 4,1-42)
Commentaire au fil du texte
 
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C'est au puits de Jacob qu'a lieu cet entretien de Jésus avec une femme samaritaine. ..
 

C'est au puits de Jacob qu'a lieu cet entretien de Jésus avec une femme samaritaine. Curieuse conversation faite essentiellement de demandes jamais satisfaites et qui pourtant aboutira à la « reconnaissance ». Curieux échange où l'on évoque divers propos, – I'eau, le mari, l'adoration (puis la nourriture avec les disciples) – et qui pourtant parviendra à la « rencontre ». Curieux dialogue où les répliques viennent brusquement interrompre le discours ou manifester l'incompréhension et qui pourtant permettra l'émergence du « parler vrai ».

 « Le voyageur, fatigué par la marche, se tenait donc assis près du puits… »

Tout commence avec la demande de Jésus à cette femme de Samarie venue pour puiser de l'eau. La conversation pourrait tourner court puisqu'un juif transgresse la règle selon laquelle il n'est pas convenable de s'adresser à une femme samaritaine. Elle se poursuit cependant et tous deux parlent d'eau mais sans parvenir à s'entendre, ou plutôt sans que la femme entende ce que Jésus cherche à lui dire.

Pour Jésus l'eau est signifiante d'un autre ordre de vie, d'une autre dimension d'existence, d'un dynamisme qui fait de l'interlocuteur une source. Et cette eau, si elle n'apaise, entretient une soif qui est celle de l'esprit.

Pour la femme c'est d'abord l'eau du puits, de ce puits creusé en ce lieu par le père Jacob et donné aux fils, de ce puits où l'on vient puiser quotidiennement. Ne pouvant entrer ici dans le discours de Jésus, elle évoque ensuite une eau qui éviterait tous ces aller et retour au puits, qui calmerait la soif du corps, sorte d'eau magique faisant taire définitivement le besoin. Mais il ne s'agit ni de l'eau du puits d'un Jacob sourcier, ni de l'eau magique d'un Jésus sorcier...

« Va, appelle ton mari »

Il y a donc une méprise sur le sens des propos tenus. Il faut sortir de l'incompréhension ou des fausses appréciations dans lesquelles la femme s'installe. Et pour que la femme entende ce qu'il y a à entendre, Jésus l'interpelle directement : « Appelle ton mari ». La question porte et touche. Elle ne peut s'y dérober, il faut répondre, non pas discuter sur les maris, – les bons et les mauvais, les biens et les moins biens  – mais dire en vérité ce qu'il en est pour elle.

Et puis Jésus complète la réponse de la femme : « Tu as bien dit… en cela tu dis vrai ». On ne discourt plus ici, on se découvre. Le parler vrai surgit entre les deux interlocuteurs. La femme se montre autre que porteuse d'eau, atteinte là où elle est « être de relation ». Et si elle ne l'est vraiment, c'est là qu'elle peut l'être. Là où justement elle souffre de consommer des hommes comme on consomme de l'eau.

« Ni à Jérusalem, ni sur la montagne, mais en esprit et en vérité »

De l'évocation de cette relation où a surgi le « parler vrai », la femme relance la conversation vers une autre relation, celle qui commande l'adoration. Mais où faut-il adorer ? Là ou là ? Sur cette montagne ou à Jérusalem ? Et comment trancher entre ces deux lieux ? Car on pourrait en débattre à perte de vue, argumenter sur l'autorité des pères, et sur l'autorité du Temple, puiser dans les théologies, mais sans sortir du dilemme pour s’enfermer un peu plus – comme dans le débat sur l'eau – dans l'incompréhension.

C'est à briser ce cercle que Jésus s'attache. Il ne s'agit ni de ce lieu-ci ni de ce lieu-là, ni de la montagne samaritaine ni du temple juif, ni des reliefs de la nature ni destructions citadines. Un lieu autre est dénommé : « en esprit et en vérité ». C'est en ce lieu qu'il convient de se tenir pour se tourner vers le « Père ». À trop se focaliser sur des lieux géographiques, on oublie celui qui est à adorer : le Père. Et les adorateurs, comme le lieu où ils se tiennent, doivent s'ajuster à ce qu'est le Père – Esprit et Vérité – non à l'image qu'ils se font de lui, ajustée à eux-mêmes

« L'heure vient, et c'est maintenant... »

L'heure vient (v. 23). Cela se produit ici et maintenant. Cela surgit et fait irruption dans le présent de ceux qui parlent. Pour la femme le passé fait autorité : le père Jacob est intervenu pour donner ce puits, et la tradition des pères s'impose dans les normes de l'adoration. Elle évoque aussi un avenir, plus imaginé qu'espéré : Jésus peut-être donnera une eau qui éviterait les puisages incessamment répétés; et pour l'adoration, un Messie doit venir. Mais qu'en est-il donc du passé et de l'avenir ? À cette question Jésus répond, sans ambiguïté, en affirmant le présent. Ce n'est donc ni un passé à respecter, ni un avenir à attendre qui font règle, mais le présent, ici et maintenant en cette conversation même : « Je le suis, moi qui te parle ».

« Elle laissa là sa cruche... »

Au bord du puits, le voyageur fatigué a fait jaillir, de sa parole, la vérité. Au bord du puits, la femme a laissé sa cruche, inutile désormais pour accueillir le don qui lui est fait. Cette cruche abandonnée dira toujours qu'une femme, prise dans les corvées quotidiennes et dans les impossibles relations avec ses maris successifs, a retrouvé, dans cette rencontre avec Jésus, dans la parole entendue, un sens pour sa vie Il en sera de même pour les Samaritains qui sauront accueillir le voyageur qui survient.

Ainsi, à travers les choses de la vie – boire, manger, tenter de vivre avec un homme et se tourner vers Dieu – l'Esprit se dit. Mais il surgit comme un don, ici et maintenant, dans les risques de la parole, dans l'engagement toujours possible des interlocuteurs, dans ces brèves ruptures du dialogue où vient s'inscrire la vérité.

© SBEV. Jean-Claude Giroud

 
Jn 4,1-41
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org