1261
Elie
72
Gruson Philippe
Élie, l'homme de Dieu
Gros plan sur
 
Commencer
 
La veuve de Sarepta appelait Élie « homme de Dieu ». Ce titre lui convient parfaitement...
 

La veuve de Sarepta appelait Élie « homme de Dieu ». Ce titre lui convient parfaitement, car Élie n'existe que par et dans sa relation à son Dieu. Son nom « Éli-yahou », ne signifie-t-il pas : « Mon Dieu c'est le Seigneur » ? Pourquoi donc a-t-il pris une telle importance, alors que la Bible ne lui consacre même pas un livre ?

L'un des premiers prophètes

Avec Élie, le lecteur de la Bible remonte vers les origines du prophétisme en Israël. Les récits sur Élie ont dû circuler et se fixer assez vite dans le royaume du Nord, peut-être vers 800. Même si ces récits ont été récrits, aux 7e et 6e siècles, sous 1'influence de la théologie du Deutéronome, ils attestent déjà l'importance de là figure d'Élie, prophète du Nord, même à Jérusalem. On a fait de lui le « père des prophètes » parce que les récits sur lui expriment l'essentiel de la mission prophétique : la lutte pour la foi et pour la justice.

La foi n'est pas encore une démarche personnelle, individuelle : elle concerne la société en son ensemble, et dépend donc du pouvoir royal. Élie s'oppose au roi Akhab qui se laisse paganiser par sa femme Jézabel. Pour le prophète, c'est une question de vie et de mort pour tout Israël, qui ne saurait survivre longtemps hors de l'alliance avec le Seigneur (1 R 18).

Élie doit encore s'opposer à Akhab lorsque celui-ci, imbu de son autorité, méprise les traditions propres à Israël et la justice la plus élémentaire, en laissant tuer Naboth (1 R 21). Élie dénonce le roi et la reine comme voleurs et assassins. L'un des premiers, il a parfaitement vu le lien indissoluble entre le respect du Dieu d'Israël et le respect de tout homme. C'est peut-être la racine du prophétisme biblique, celle qui s'exprime dans les deux parties, inséparables, du Décalogue. « Homme de Dieu », Élie se battra autant pour Dieu que pour l'homme.

Élie, nouveau Moïse

Il est intéressant de remarquer combien le récit d'Élie à l'Horeb (1 R 19) développe le parallélisme avec Moïse. D'abord la marche à travers le désert, pendant 40 jours (cf. les 40 ans de 1'Exode), avec le pain et l'eau miraculeusement fournis par l'envoyé du Seigneur (cf. la manne et l'eau du rocher). Ensuite la théophanie, sur la montagne de Dieu, et peut-être même « la » grotte (v. 9) devant laquelle le Seigneur passe (v. 11-13) : tout cela rappelle l'expérience de Moïse, caché dans le creux du rocher (Ex 33, 20-23). Enfin et surtout, cette théophanie est le point de départ d'une nouvelle mission pour rétablir le peuple : une sorte de nouvel exode pour quitter l'idolâtrie et habiter la fidélité.

Mais le langage de la théophanie est tout autre : la présence de Dieu n'est plus liée à la tempête, au tremblement de terre et au feu, comme au Sinaï (Ex 19); elle se fait maintenant dans « la voix de silence », celle qui parle au cœur des prophètes. Le récit traduit bien l'évolution de la théologie d'Israël après le 8e siècle, lorsque les prophètes Amos, Osée, Isaïe et Michée ont imposé l'expérience d'une parole de Dieu transmise par un homme sans plus aucune mise en scène, et qui doit être reçue pareillement, dans le cœur de chacun. C'est déjà la théologie du Deutéronome : « Écouté Israël... La Parole est dans ta bouche et dans ton cœur, pour que tu la mettes en pratique » (Dt 30,14).

Le prophète des derniers temps

Les siècles ont passé. Les rois ont disparu depuis l'exil. Sous l'occupation des Grecs et des Romains naît l’attente du Messie, qui viendra instaurer le Règne de Dieu. Comme pour les rois d'autrefois, les juifs attendent que le Messie soit reconnu et sacré par un prophète. Et comme il n'y a plus de prophètes, on attend le retour d'Élie, car il n'est pas mort, mais emporté au ciel. Le Siracide témoigne déjà de cette croyance en disant d'Élie : « Toi qui fus désigné, dans les reproches pour l'avenir, pour apaiser la colère avant qu'elle ne se déchaîne, pour ramener le cœur du père vers le fils et rétablir les tribus de Jacob... » (Si 48,l0).

Cette croyance se fonde sur l'addition qui clôt le livre de Malachie (le dernier livre des prophètes) : « Voici que je vais vous envoyer Élie; le prophète, avant que ne vienne le jour du Seigneur; jour grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils, celui des fils vers leurs pères pour que je ne vienne pas frapper la terre d 'interdit ».

Élie doit revenir : c'est une certitude pour toute la tradition juive. Son retour sur la terre marquera le temps de la fin : le jugement et la résurrection. Comme Élie est vivant auprès de Dieu et qu'il a ramené à la vie un enfant, sa figure joue un grand rôle dans l'apparition et le développement de la foi en la résurrection des morts, au moins à partir du 2e siècle avant Jésus. C'est l'une des raisons de sa grande popularité dans plusieurs courants du judaïsme; popularité qu'attestent très bien les évangiles.

© SBEV. Philippe Gruson

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org