571
Evangile de Marc
1492
Titres de Jésus
50
Cousin Hugues
Les titres de Jésus selon saint Marc
Théologie
 
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« Commencement de l'Évangile de Jésus Christ, fils de Dieu »...
 

« Commencement de l'Évangile de Jésus Christ, fils de Dieu ». Le premier verset de Marc est tout à la fois très riche – il nous révèle deux des titres les plus importants de Jésus – et très mystérieux car on ne sait pas ce que signifie « Fils de Dieu » ni de quelle sorte de Christ il s'agit; on ne nous dit pas « Christ crucifié et ressuscité », ce qui nous apprendrait le chemin que Jésus va suivre. Ouvrons le livre et lisons.

Le secret messianique

Un premier élément attire l'attention : Jésus donne des consignes de silence à ceux précisément qui savent qui il est (qui connaissent le premier verset, en quelque sorte). En tout premier lieu aux démons, en 1,25; 1,34; 3,11-12. Puis aux disciples; Jésus accepte la confession messianique de Pierre mais interdit de partager ce savoir avec les autres (8,29-30). De même Jésus impose silence à Pierre, Jacques et Jean qui viennent de voir par avance la Seigneurie du Fils de l'homme ressuscité (9,9-10). Comme l'indique explicitement ce dernier texte, toutes les consignes sont respectées par les intéressés : la dignité de Jésus doit demeurer cachée et elle le demeure... jusqu'à Pâques. La limite de temps est fixée par le Christ lui-même.

Ce n'est pas la même chose avec les consignes de silence adressées cette fois à des miraculés. Il y en a quatre et deux d'entre elles sont violées. Si Jaïre et sa fille ressuscitée (5,43), si 1'aveugle de Bethsaïda (8,26) obéissent, en revanche le lépreux (1,44-45) et le sourd-muet (7,36) mangent la consigne : « Plus Jésus leur commandait le silence, plus ces miraculés le proclamaient » ! Sur ce point, Jésus ne peut pas demeurer caché, comme si, dans ses guérisons, il ne parvenait pas à retenir sa gloire qui rayonne malgré tout.

Tout cela forme « le secret messianique » dans l’évangile de Marc. Jésus ne veut pas que les gens sachent qu'il est le Messie (= le Christ). Il fait donc taire aussi bien ceux dont la guérison révèle son identité (« les aveugles voient, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent », c'est le programme du Messie selon Isaïe en Mt 11,5), que ceux, démons et disciples, qui, grâce a une connaissance surnaturelle, savent. Que Marc ait voulu ainsi mettre en valeur un thème théologique qui lui est cher, cela se remarque par exemple en 5,43 : Jésus et son évangéliste savaient fort bien qu'on ne peut cacher à l'entourage la résurrection d'une fillette décédée ! C'est donc à nous, auditeurs et lecteurs de l'Évangile, de découvrir la signification seconde, cachée, d'une telle consigne.

Une remarque encore : nous avons rencontré toutes ces consignes dans la première partie de Marc; la seule exception est la parole qui clôt la Transfiguration. Il y a en revanche un thème, bien lié à celui du secret messianique, qui se rencontre quelque 25 fois : 1'incompréhension des disciples. Mentionnée dès 4,13, elle atteint des sommets en 8,17-21 et au ch. 14 avec la trahison de Judas, la fuite des disciples et le reniement de Pierre. Mais au fait, sur quoi porte cette inintelligence d'un homme comme Pierre qui est pourtant parvenu, au milieu de l'ouvrage, à confesser Jésus comme Christ ?

Les titres de Jésus

Précisément, le titre Christ n'arrive qu'à partir de la confession de Pierre (8,29), dans la seconde partie de Marc, si l'on excepte le premier verset de l'ouvrage. Il est sur les lèvres de Jésus en 9,41; 12,35; 13,21. Enfin, des adversaires énoncent ce titre en 14,61 et 15,32 pour condamner Jésus et se moquer de lui. Ainsi donc sur sept emplois, un seul est le fruit d'un acte de foi, et c'est Pierre qui le proclame.

Le titre Fils de Dieu se rencontre lui aussi sept fois. Outre le premier verset, la voix de Dieu l'énonce en 1,11 et 9,7; en 3,11 et 5,7, ce sont des démons qui connaissent ce secret. Le grand prêtre l'utilise, mais pour condamner Jésus (14,61). Ce n'est donc qu'après sa mort que Jésus est confessé « Fils de Dieu » par un humain (15,39). Il est hautement significatif que ce dernier soit un païen. Quant au titre « Seigneur », il n'est prononcé qu'une fois par un humain : c'est également une femme païenne (7,28). Visiblement, cet Évangile a été produit par une Église composée majoritairement de chrétiens d'origine païenne!

Comment se fait-il que soit absent du premier verset le titre qui sera le plus  employé, celui de Fils de l'homme (14 fois) ? Remarquons d'emblée deux caractéristiques. I1 est toujours sur les lèvres de Jésus et, si l'on excepte 2,10.28, il n'arrive que dans la seconde partie de Marc. De façon très significative, son apparition en 8,31 fait partie intégrante de la première annonce de la Passion. Il se rencontre ensuite en 8,38; 9,9.12.31; 10,33.45; 13,26; 14,21.41. I1 vaut la peine de citer intégralement l'ultime mention de « Fils de l'homme » : « Le grand prêtre interrogea Jésus : “Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? ” Jésus dit : “Je le suis et vous verrez le Fils de l'homme siégeant à la droite du Tout-Puissant” » (14,61-62).

Là est le nœud où les trois titres viennent s'interpréter mutuellement. Jésus acquiesce : oui, il est bien le Christ, Fils de Dieu; mais aussitôt il indique que ces deux titres ne peuvent être compris vraiment qu'à la lumière du troisième. C'était déjà le cas en 8,29-31 : il acceptait le titre de Christ confessé par Pierre, mais en précisant aussitôt sous quel éclairage cela était vrai : le vrai Christ est un Fils de l'homme souffrant, non un roi vainqueur, sur terre, de ses opposants.

Pierre est là, d'ailleurs, pour nous montrer que la fausse interprétation du titre « Christ » est toujours possible. Il refuse la perspective de la Passion (8,31-33). Ainsi donc, en confessant Jésus comme « Christ » au beau milieu de l'Évangile, Pierre aperçoit bien Jésus, mais encore confusément. Voir Jésus « clairement et distinctement » (cf. 8,24-25), ce sera reconnaître qu'il est « Christ crucifié », « le Fils de l'homme livré aux mains des pécheurs » (14,41).

Pourquoi le secret sur le destin du Fils de l'homme ?

Mais au milieu du texte évangélique, il est encore interdit de parler de Jésus comme Christ, car le Fils de l'homme doit souffrir d'abord; la raison du secret messianique, c'est la nécessité de la Passion. Essayons de dénouer les deux fils qui se croisent.

Le premier fil est christologique. Il s'agit d'affirmer, face à la lecture juive de l'Écriture, que c'est en tant que Messie que Jésus devait mourir; la croix était une réalité incontournable sur le chemin du Fils de Dieu. Or si Jésus n'avait pas imposé silence à ceux qui, par connaissance surnaturelle, le savaient Christ et Fils de Dieu, il aurait échappé à la croix; comme l'écrit St Paul, dont la théologie nous paraît proche ici de celle de Marc, si les puissances du mal, « les princes de ce monde avaient connu la sagesse cachée et mystérieuse de Dieu, ils n'auraient pas crucifié le Seigneur de la Gloire » (1 Co 2,8). Mais Cette Gloire, qui est comme le rayonnement propre de Dieu, Jésus en est déjà imprégné avant sa Pâque et il ne parvient pas à la voiler totalement : elle éclate dans ses guérisons et là Jésus n'est pas obéi dans ses consignes de silence. On peut en conclure ceci : le secret messianique et le fait que Jésus ne dise jamais qu'il est le Christ – sinon devant le Grand Prêtre, mais là, précisément, son destin est scellé –, cela exprime la volonté de Jésus de faire la volonté de Dieu son Père et de marcher vers la Passion.

Le second fil à suivre relève de l'exhortation. En fait, l'incompréhension de Pierre et des disciples nous a mis sur la piste. Refuser que le Christ doive souffrir, c'est bien sûr avoir une conception politique, « juive », du Messie. Mais il y a plus : c'est refuser d'avoir soi même à passer par la croix. Ici il faudrait relire encore une fois 8,27-35; l'annonce de la Passion et la réprimande faite à Pierre est suivie de cette parole-clef : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive ». Pour accepter que Jésus doive être un Messie crucifié, il faut que Pierre et ses compagnons suivent le même chemin de croix.

Évidemment, cette incompréhension n'a pas pris fin au matin de Pâques; il n'est pas propre aux disciples d'avant Pâques d'avoir cherché à gommer la nécessité de la Passion.

Dans l'Église, nous dit Marc, c'est le risque de tout croyant qui confesse Jésus comme Christ et Fils de Dieu en oubliant le chemin concret que celui-ci a dû suivre. Si nous n'avons d'yeux que pour le Seigneur glorieux, n'est-ce pas parce que nous souhaitons oublier qu'il faut nous-mêmes nous charger de notre croix ? Avec beaucoup de pédagogie, Marc nous a appris deux choses : que le Fils de l'homme souffrant donnait le vrai visage du Christ Fils de Dieu; et qu'il fallait nous-mêmes mette nos pas là où Jésus a mis les siens pour accepter en profondeur ce visage du Fils de l'homme.


© SBEV. Hugues Cousin

 
 
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