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Sacrifice
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Chauvet Louis-Marie
Faut-il encore parler de sacrifice aujourd'hui ?
Théologie
 
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Malgré ses risques évidents de mauvaise compréhension, la notion de sacrifice est finalement pour nous une notion précieuse...
 

Parmi les termes appartenant au vocabulaire catholique traditionnel, celui de sacrifice est probablement l'un des plus soupçonnés aujourd'hui. À lui seul, il symbolise tout un monde du passé, bien vivant encore voici quelques décennies. Qu'on se souvienne du « Catéchisme à l'usage des diocèses de France » de 1947. La mort de Jésus y est présentée de manière presque exclusivement sacrificielle : Jésus est venu pour souffrir et mourir, afin de payer à Dieu la rançon expiatrice qui nous délivre du péché. Ce Dieu apparaît comme un justicier réclamant de son Fils, à notre place, la réparation de l'offense qui lui a été faite. Aussi souligne-t-on fortement la cruauté des souffrances que Jésus a dû et voulu subir comme châtiment à notre place pour nous mériter le salut en satisfaisant à la justice divine.

Dans cette perspective, la messe est exprimée essentiellement comme l'actualisation du sacrifice « propitiatoire » par lequel Dieu est « apaisé » (concile de Trente), et donc comme moyen d'application des mérites du Christ aux vivants et aux défunts. Le ministère du prêtre, défini de manière presque exclusive comme « pouvoir de consacrer, d'offrir et de distribuer le corps et le sang du Christ, ainsi que celui de remettre ou de retenir les péchés » (concile de Trente), est compris de manière englobante comme un « sacerdoce », c'est-à-dire comme activité d'offrande du « Saint Sacrifice » de la messe. « Sacrifice et sacerdoce ont été si liés ensemble par la disposition de Dieu que l'un et l'autre ont existé sous les deux lois (Ancien et Nouveau Testament) » : ainsi débute, contre les Réformateurs, la Doctrine sur le sacrement de l'Ordre du concile de Trente.

En même temps qu'on insiste sur la valeur méritoire et expiatrice de la mort de Jésus et du sacrifice de la messe, on tend à valoriser un modèle de vie chrétienne où les « sacrifices », comme souffrance offerte avec celle de Jésus par amour pour Dieu, tiennent une place centrale. On n'oublie certes pas généralement de souligner que leur valeur tient à l'amour et non à la souffrance comme telle. Il n'en demeure pas moins que l'idéal chrétien ainsi proposé a une indéniable coloration doloriste.

Un nouveau modèle

C'est l'évidence : un nouveau modèle de christianisme est né depuis quelques décennies. Du même coup, l'insistance du modèle antérieur sur le sacrifice, l'expiation, la réparation – que ce soit à propos de la mort de Jésus, de la messe ou de la vie chrétienne – a été fortement critiquée. Si fortement que le soupçon porté sur ces termes est allé parfois jusqu'à leur disqualification. Que pouvons-nous penser de ce mouvement de rejet ? Un jugement nuancé s'impose, selon nous. Tout en tenant compte des lourdes ambiguïtés de la notion de sacrifice, il faut souligner son statut tout à fait particulier en christianisme.

Une notion incontournable en christianisme

Si critiques que nous devions être par rapport à la notion de sacrifice en christianisme, nous ne pouvons cependant pas la rejeter. Il y a à cela deux raisons majeures : l'une est biblique, l’autre rituelle.

Une raison biblique. Dans le Nouveau Testament, on trouve les mots sacrifice, offrande, sacerdoce pour exprimer la portée salutaire de la mort de Jésus. Mais il y a plus. L'ensemble du Nouveau Testament présente la vie, la mort et la résurrection de Jésus comme accomplissement des Écritures (Voir déjà le vieux credo de 1 Corinthiens 15,3-5). Pour des chrétiens d'origine juive, cela posait une immense question : s'il est vrai qu'en Jésus, le Christ, Dieu a accompli la promesse faite aux Pères, s'il est vrai, en d'autres termes, que c'est par lui seul que le salut est donné, que deviennent donc les deux grandes institutions de salut voulues par Dieu : la Loi et le Temple ?

Paul s'intéresse essentiellement à la Loi (surtout dans Romains et Galates). Accomplie par le Christ, la Loi mosaïque est du même coup abolie. Certes, elle demeure « bonne » comme expression de la volonté de Dieu, mais elle est radicalement disqualifiée,, désormais, comme moyen de salut. Ce même Paul n'ignore pas le rapport entre le Christ et les sacrifices du Temple : Christ « s'est livré lui-même à Dieu pour nous en offrande et victime, comme un parfum d'agréable odeur » (Éphésiens 5,2 et aussi 1 Corinthiens 5,7; 10,16-22). Mais ces quelques mentions éparses ne constituent pas un axe de sa pensée.

Seule, l'épître aux Hébreux prend vraiment à bras-le-corps la question de l'accomplissement du système du Temple en Christ. L'enjeu de cette théologie sacrificielle et sacerdotale de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus est capital puisqu'il s'agit de montrer que Christ porte à son accomplissement toute l'ancienne Alliance : non seulement la Loi, mais aussi les sacrifices et le sacerdoce du Temple. Par conséquent, vouloir disqualifier le vocabulaire sacerdotal et sacrificiel, ce serait, du point de vue des premières communautés chrétiennes d'origine juive, soustraire au principe fondamental du « selon les Écritures » sa composante cultuelle. Mais ajoutons aussitôt que, pour l'épître aux Hébreux, cette relecture cultuelle de l'œuvre de Jésus est tout aussi radicalement subversive à l'égard du sacerdoce et des sacrifices du Temple qu'est subversive la théologie de Paul à l'égard de la Loi.

Une raison rituelle. Si originale qu'elle soit, la foi chrétienne ne peut se vivre sans expressions religieuses et sacrées. En tout cas, dès l'origine de l'Église, elle s'est exprimée en des rites. Parmi ceux-ci, le fait de manger et boire ce qui est présenté, dans la foi, comme corps et sang du Christ met en branle des mécanismes archaïques de type sacrificiel, au plan psychique comme au plan social. C'est là un fait premier qui s'impose à tout chrétien, quoi qu'il en soit par ailleurs de la distance critique qu'il prend par rapport au schème sacrificiel. Que ce schème soit toujours à convertir requiert qu'on en reconnaisse d'abord la présence. Ainsi, l'interprétation sacrificielle de la mort de Jésus et de son mémorial eucharistique a-t-elle le mérite de prendre en compte les deux dimensions, néotestamentaire et anthropologique, que nous venons de signaler. Rejeter la notion de sacrifice comme non chrétienne serait, pour nous, l'effet d'une pure idéologie.

Une notion à convertir

Mais le langage sacrificiel n'est pas chrétien à n'importe quelle condition ! Il faut d'abord se rappeler que ce langage ne se comprend, dans le Nouveau Testament, qu'à partir du Temple. Par ailleurs, le Nouveau Testament connaît bien d'autres symboliques que celle du sacerdoce et du sacrifice pour exprimer la portée salutaire de la mort et de la résurrection de Jésus. Paul, par exemple, développe une symbolique de type judiciaire (la justification), une autre de type politique (la libération de l'esclavage), une autre qui est centrée sur la réconciliation (passage de l'inimitié à l'amitié)... Il est important de respecter cette pluralité de registres ou d'approches symboliques et d'éviter ainsi d'enfermer le mystère dans un seul type de langage.

Situé par conséquent comme un langage possible parmi d'autres, celui du sacrifice convient particulièrement bien à la liturgie et notamment à la messe; il retrouve alors son milieu d'origine. Pas à n'importe quelle condition toutefois. Car, comme l'atteste l'ensemble du Nouveau Testament, son emploi est soumis à une critique de fond.

Il est en effet significatif que le Nouveau Testament n’emploie jamais le vocabulaire « sacral » de l'Ancien pour désigner les célébrations chrétiennes et les ministres qui les président. Les termes de sacerdoce, sacrifice, oblation, culte, liturgie, temple, autel… sont appliqués d'abord au Christ. C'est surtout le cas dans l’épître aux Hébreux qui élabore sa christologie sous l'angle sacerdotal et sacrificiel pour montrer que le Christ accomplit, et du même coup abolit, le régime du Temple et celui de la Loi. Tout au long de l'épître, le sacrifice du Christ apparaît comme absolument singulier :

– Il s'agit d'un sacrifice existentiel qui revient à vivre pour et mourir pour, et non pas d'un sacrifice rituel.

– Le grand-prêtre de l'Ancien Testament était consacré par des rites qui, selon un mouvement ascendant, l'arrachaient à sa trop grande proximité avec le peuple et le rendaient ainsi apte à exercer son office d'intermédiaire entre Dieu et le peuple; le Christ, lui, a été consacré comme grand-prêtre selon un mouvement inverse, descendant : il reçoit la consécration sacerdotale par sa fraternité avec les hommes (Hébreux 2,17-18), vécue jusque dans les cris et les larmes qu'arrache la mort à tout homme (5,7).

– Ce sacrifice existentiel du Fils, librement consenti, abolit, en le portant à son achèvement, tout le système religieux juif. Le Saint des Saints est vide désormais, comme se plaisent à le souligner les évangiles en mentionnant la déchirure du voile du Temple, depuis le haut jusqu'en bas, au moment de la mort de Jésus (Marc 15,38 et parallèles). L'accès à Dieu est désormais ouvert à tous, sans qu'on ait à passer par le système du Temple. Les chrétiens n’ont plus d'autre temple, d'autre prêtre, d'autre sacrifice que Christ mort et ressuscité : il est leur seule liturgie possible. Nous avons donc affaire à une véritable transmutation de sens des notions de sacerdoce et de sacrifice.

Le sacrifice des croyants

Mais dans la mesure où, par la foi et le baptême, les chrétiens deviennent « participants du Christ » (Hébreux 3,14), leur propre vie devient le lieu d'exercice de son sacerdoce unique et intransmissible (7,24-25). Ils constituent ensemble un « peuple sacerdotal » chargé de faire de leur vie un « sacrifice spirituel » (1 Pierre 2,4-10). Le Nouveau Testament, nous l'avons dit, ne qualifie jamais sacerdotalement les ministres qui président les activités liturgiques des chrétiens; il ne désigne jamais non plus l'eucharistie comme « sacrifice (sacramentel) du Christ ». Mais il applique ce vocabulaire sacerdotal et sacrificiel simultanément au Christ et à la vie quotidienne des chrétiens qui lui sont unis par la foi et la charité de l'Esprit :

– Vie de foi, témoignage rendu au Christ dans le quotidien des jours : tel est « le sacrifice et la liturgie de la foi » des Philippiens sur lesquels Paul est prêt à verser son sang en libation (Philippiens 2,17); tel est « le sacrifice des lèvres » que Dieu agrée (Hébreux 13,15).

– Vie de charité concrète, exercée dans le partage avec les frères qui sont dans le besoin : « N'oubliez pas la bienfaisance et l'entraide communautaire, car ce sont de tels sacrifices qui plaisent à Dieu » (Hébreux 13,16). Chez Paul, le produit de la collecte faite en faveur des frères de Jérusalem qui souffrent de la famine est un nouvel holocauste, « parfum de bonne odeur, sacrifice agréé et qui plaît à Dieu » (Philippiens 4,18); il est une vraie « liturgie » qui fait « abonder les actions de grâce envers Dieu » (2 Corinthiens 9,12).

La séparation du profane et du sacré est ainsi abolie en Christ : « Offrez-vous vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel » (Romains 12,1). Par le don de l'Esprit, les croyants, en tant que membres vivants du Christ, ont charge de faire de toute leur vie « profane » un « sacrifice eucharistique ». Le rapport à autrui, avec ce qu'il implique de justice au plan socio-économique, de respect, de miséricorde et de pardon au plan interpersonnel, voilà ce sur quoi le « rendre grâce » liturgique de l'eucharistie demande de s'appuyer pour être vraiment chrétien ; voilà aussi à quoi il doit renvoyer.

Déjà dans l'Ancien Testament, l’offrande rituelle des premiers fruits de la terre débouchait sur l'exigence du partage avec les non-possédants : lévites et émigrés (Deutéronome 26,1-11). Cela signifiait que les rites d'offrande ou de sacrifice ne pouvaient être vécus par Israël comme une sorte de marchandage avec Dieu. On ne s'acquitte pas d'une dette envers lui à coups de sacrifices rituels ! La dette n'est justement pas à payer : elle est à assumer dans la pratique quotidienne du partage avec autrui. Au lieu de servir d'alibi qui déchargerait Israël de sa responsabilité dans l'histoire, offrandes et sacrifices rituels le renvoient à l'exercice concret de cette responsabilité. Le sacrifice rituel n'est pas un point final, mais un point de passage: il manifeste symboliquement que ce que Dieu a fait pour Israël (libération de l'esclavage et don de la terre), Israël a charge désormais de le faire pour autrui. Il y a ainsi un passage constant de la liturgie rituelle offerte à Dieu à la « liturgie » existentielle vécue dans le service du prochain.

C'est cette « liturgie du prochain » qui constitue le « sacrifice spirituel » que les chrétiens ont vocation d'offrir à Dieu dans le quotidien de leurs jours. Dans une célèbre page de La Cité de Dieu, Saint Augustin écrivait en ce sens : « C'est la miséricorde qui est le vrai sacrifice ». Et il ajoutait plus loin : « Tel est donc le sacrifice des chrétiens : que nous devenions un seul corps en Christ » (Cité de Dieu, 10,6). « En Christ », cela signifie que faire de la pratique de la justice et de la miséricorde le « vrai sacrifice » n'est possible que par communion au sacrifice que fut la vie de Jésus et donc grâce à l'Esprit Saint.

C'est pourquoi, l’eucharistie est nécessaire pour transformer notre existence en « sacrifice spirituel ». Mais en même temps, une participation au corps eucharistique du Seigneur qui ne tendrait pas à se vérifier dans l’édification de son corps ecclésial, par la pratique de la justice et de la miséricorde, serait tronquée.

Malgré ses risques évidents de mauvaise compréhension, la notion de sacrifice est finalement pour nous une notion précieuse.

Loin de servir d'alibi pour nous soustraire à notre responsabilité, elle nous renvoie vers le concret de notre existence: à la suite de Jésus et en communion avec lui par l'Esprit, le vrai sacrifice est celui de notre pratique de la réconciliation entre les hommes. On ne méconnaîtra cependant pas que l'histoire a tellement surchargé cette notion de connotations doloristes, intérioristes, expiatrices, qu'il convient de demeurer prudent dans son emploi.


© SBEV. Louis-Marie Chauvet

 
 
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