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Abraham
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Sacrifice d'Isaac
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Beaude Pierre-Marie
Le sacrifice d'Isaac (Gn 22)
Commentaire au fil du texte
 
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Personne ne peut rester indifférent à ce récit où Dieu appelle Abraham pour lui demander de sacrifier son fils unique Isaac.
 

Personne ne peut rester indifférent à ce récit où Dieu appelle Abraham pour lui demander de sacrifier son fils unique Isaac. Le père lève le couteau sur le fils. La scène est dure à supporter, même si l'on vient nous expliquer qu'il s'agit là d'une épreuve pour jauger le degré de foi d'Abraham. Tel qu'il se présente, le récit met effectivement en relief la foi du Patriarche qui « n'a pas épargné son unique » et à qui Dieu promet, de ce fait, de multiplier sa descendance comme les étoiles du ciel. Cette morale de l'histoire une fois admise, il reste encore bien des choses à montrer dans ce texte. On peut le lire et le relire avec l'impression de n'en avoir jamais fini avec lui.

Les sacrifices d'enfants

Dans le Proche Orient Ancien, les sacrifices d'enfants étaient exceptionnels. Ils furent pratiqués par certains sémites de l'Ouest, surtout les Phéniciens. En Israël, ces sacrifices furent combattus. Les témoignages qu'en donne la Bible s'expliquent par l'influence phénicienne sur le pays de Canaan. Par exemple, on dit d'Akhaz, roi de Juda, qu'il « fit passer son fils par le feu, selon les abominations des nations que le Seigneur avait dépossédées devant les fils d'Israël » (2 Rois 16,3). Un autre texte parle d'un certain Hiel, de Béthel, qui rebâtit Jéricho sous le roi Akhab : « au prix de son premier-né Abiram, il en établit les fondations, et au prix de Ségub, son dernier-né, il en posa les portes » (1 Rois 16,34). Peut-être s'agit-il là d'un sacrifice de fondation, mais cela n'est pas totalement sûr. Si c'est le cas, l'influence de la Phénicie explique cette pratique. N'oublions pas qu'Akhab avait épousé une phénicienne, Jézabel.

De ces exemples isolés, on ne peut pas déduire qu'il ait existé en Israël une coutume ou un rituel de sacrifices d'enfants. Quand ils tendent à se répandre, Jérémie rappelle que Dieu n'en veut pas : « Les Judéens érigent le tumulus pour que leurs fils et leurs filles y soient consumés par le feu; cela, je ne l'ai pas demandé, je n'en ai jamais eu l'idée » (Jr 7, 31). Le souvenir de Jephté peut traîner, dans nos mémoires, avec tout le pathétique d'un personnage de tragédie grecque. L'acte du père sacrifiant sa fille à cause d'un vœu ne fait pas école dans la Bible. L'insistance du récit est d'ailleurs sur l'accomplissement du vœu, non sur le sacrifice de l'enfant (Juges 11).

Abraham sacrifiant

Quel sens a donc l'histoire d'Abraham sacrifiant ? En substituant, en dernière minute, un animal à Isaac, elle montre que les auteurs bibliques font remonter très haut, jusqu'au temps d'Abraham, l'interdit du sacrifice d'enfants. D'après les spécialistes, il n'est pas impossible que, derrière ce récit, il y ait eu d'abord un récit de fondation de sanctuaire où l'on immolait des animaux alors que d'autres sanctuaires cananéens immolaient des enfants. Mais dans l'état actuel du texte, il n'est plus question de fondation d'un sanctuaire local. L'attention est centrée sur le père qui obéit à Dieu.

Soulignons maintenant quelques aspects plus importants de cette merveilleuse histoire.

La substitution. Il y a dans ce récit tout un jeu de remplacements. Quand Isaac porte le bois du sacrifice sur son dos, il se substitue à l'âne. Puis quand Abraham l'étend sur l'autel, il prend la place de l'agneau du sacrifice. Enfin, quand l'ange intervient, Abraham aperçoit un bélier pris par les cornes dans un buisson et le bélier se substitue à Isaac comme animal de sacrifice.

L'agneau et le bélier. Quand Isaac monte vers le lieu du sacrifice, il dit à son père : « Voici le feu et les bûches; où est l'agneau pour l'holocauste ? » Abraham lui répond : « Dieu saura voir l'agneau, mon fils » (22,7-8). Quand l'ange arrête la main d'Abraham, ce n'est pas un agneau que le père aperçoit, mais un bélier. Il est pris par les cornes au bois d'un buisson. Il ne lui reste plus qu'à être pris à un autre bois, celui des bûches de l'autel, en prenant la place d'Isaac. C'est finalement le bélier qui est sacrifié. Or, si l'agneau évoque symboliquement une figure filiale, le bélier est une figure de paternité (c'est un animal adulte et géniteur). Donc, quand Abraham sacrifie le bélier, il n'accomplit pas symboliquement le même geste que s'il sacrifiait un agneau. Il sacrifie un élément qui a quelque chose à voir avec la paternité, non avec la filialité. Il sacrifie symboliquement quelque chose de lui-même. Après l'holocauste du bélier, le père et le fils se retrouvent différents : le fils a été offert mais pas sacrifié; le père a obéi à l'ordre de sacrifier mais n'a pas tué son fils; il n'a tué en fait qu'une certaine image de paternité, donnant ainsi à Dieu quelque chose de lui-même.

Le regard de Dieu. Abraham nomme le lieu du sacrifice « Le Seigneur voit » (verset 14). On pourrait dire que le récit nous invite à regarder les choses avec le regard de Dieu. Sous le regard de Dieu, Abraham s'est dépossédé de tout lien possessif à son fils. Tous les commentateurs ont remarqué que, dans la fin du récit, il n'est plus question d'Isaac. Où est-il donc passé ? Il est symboliquement remplacé (encore une substitution ! ) par toute la descendance que Dieu, qui voit de loin, promet à Abraham : « Parce que tu as fait cela et n'as pas épargné ton fils unique, je m'engage à te bénir, et à faire proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer » (22,16-17).

Le souvenir de l'histoire

Un texte aussi riche ne pouvait que trouver un écho tout au long de l'histoire. Les Pères de l'Église ont rapproché Isaac du Christ. Le rapprochement fut certainement favorisé par le fait que le Mont Moriyya, dont il est question, fut très tôt assimilé à la colline de Sion (Voir 2 Chroniques 3,1). Dans la tradition juive, on l’appelle l'Aqédah, c'est-à-dire la « ligature » d'Isaac. Le targoum, qui est une traduction commentée araméenne de la Bible, a sur l'Aqédah des lignes remarquables : « Les yeux d'Abraham étaient fixés sur les yeux d'Isaac et les yeux d'Isaac étaient fixés sur les anges d'en-haut. Isaac les voyait, mais Abraham ne les voyait pas. Les anges d'en-haut disaient : "Venez, voyez deux personnes uniques qui sont dans l'univers. L'une sacrifie et l'autre est sacrifiée: celui qui sacrifie n'hésite pas et celui qui est sacrifié tend la gorge" ». Un peu plus loin, Abraham prie ainsi : « Je t'en prie, Seigneur ! Il est manifesté devant toi qu'il n'y a pas eu de réticence dans mon cœur et que j'ai cherché à accomplir ta décision avec joie. Ainsi, lorsque les enfants de mon fils Isaac entreront dans le temps de l'angoisse, souviens-toi d'eux, exauce-les et sauve-les. » On remarquera l'expression : « les enfants de mon fils ». C'est à eux que pense Abraham bien plus qu'à lui-même. Il a perdu toute « possessivité ». Il ouvre son cœur sur l'avenir.

© SBEV. Pierre-Marie Beaude

 
Gn 22
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org