581
Evangile de Luc
385
Passion
206
Beaude Pierre-Marie
366
Tricard François
La passion du Christ selon saint Luc : la force d'un récit
Théologie
 
Approfondir
 
Les récits de la passion cherchent à éclairer les faits en les méditant, particulièrement à la lumière des Écritures...
 

Qu'est-ce que les évangiles ? Un exégète donna un jour cette réponse : Des récits de la passion... précédés d'une introduction. Cette boutade avait l'avantage de souligner l'importance de la passion dans les textes du Nouveau Testament. Deux chapitres entiers, dans Luc, lui sont consacrés. Pourquoi une telle place ? Parce que les chrétiens savaient qu'ils ne pouvaient pas cerner le mystère du Fils de Dieu en faisant l'impasse sur le fait qu'il avait souffert et qu'il était mort sur une croix. Il fallait faire mémoire, sans cesse, de la passion du Christ pour garder la vraie foi. Les récits de la passion ne se contentaient pas de rappeler les faits, comme l'aurait fait un constat d'huissier. Non, ils cherchaient à éclairer les faits en les méditant, particulièrement à la lumière des Ecritures. N'était-ce pas en effet dans les Ecritures que se discernait la volonté de Dieu ?

L'épreuve décisive du Serviteur et de ses disciples

Chaque évangéliste possède sa « passion ». Entendons par là que chacun rapporte dans son récit toute une réflexion sur le mystère de la mort de Jésus, réflexion nourrie par sa propre méditation et par celle des communautés qui célèbrent leur Seigneur depuis l'aube du christianisme. Ainsi, chez Luc, la passion est l'heure de l'épreuve, de la tentation, de la lutte contre Satan : « C'est votre heure et celle des Ténèbres » (22,53). Satan mène cette danse des morts, ce bal des maudits. Il entre en Judas (22,3). II passe au crible Simon (22,31). Celui qui tombait du Ciel comme l'éclair (10,18) revient en force et lance la dernière offensive. C'est pour lui le moment opportun (4,13). Ce combat n'est pas seulement celui du Serviteur Jésus, mais aussi celui des disciples.

Les disciples sont prêts à se battre mais ils ne comprennent pas le sens, ni l'issue de la lutte. Ils mettraient volontiers leur confiance dans l'épée, alors que Jésus les invite à triompher par la prière : « Priez pour ne pas entrer en tentation » (22,40). Comme autrefois le peuple d'Israël, ils sont invités à mettre leur confiance non pas dans les armes, mais dans le Seigneur. Aux portes de la mort, le Jésus de Luc invite tout le monde, les hommes et les femmes, à entrer dans les dispositions véritables pour comprendre le vrai mystère. Les femmes de Jérusalem, par exemple, sont invitées à ne pas pleurer sur Jésus, mais sur elles-mêmes et sur leurs enfants (23,28). Qu'elles voient en Jésus le bois vert et non le bois mort (dans les vitraux du Moyen-Âge, la croix est verte).

Simon de Cyrène, lui-même, est invité à se mettre à la suite de Jésus en portant la croix. Peut-être représente-t-il symboliquement, par son lieu d'origine, les premières communautés judéo-chrétiennes de la Méditerranée. Quoi qu'il en soit, Luc semble avoir le souci de faire entrer dans la passion de Jésus le plus grand nombre de participants, un peu comme pour montrer le chemin aux chrétiens des générations présentes et à venir. Luc, en somme, est tout proche de ce que Paul écrivait aux chrétiens de Philippes : « Ayez en vous les sentiments mêmes qui furent ceux du Christ Jésus » (Ph 2,5. Lire aussi l’hymne qui suit, centré sur l'anéantissement de la mort sur la croix et sur l'exaltation du Fils à cause de cet anéantissement). Car c'est une caractéristique de Luc de montrer en Jésus un maître et d'appeler à son imitation.

Le grand pardon

Luc est aussi l'évangéliste de la miséricorde. Il est le seul à citer la parole du Christ en croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font » (23,24). Au chapitre quinze de son évangile, il a raconté la parabole du fils prodigue à qui son père ouvre les bras; ici, sur la croix, il mentionne la présence de deux larrons dont l'un sera pardonné, à l'image du prodigue. Dans le pardon donné au brigand, la théologie de Luc atteint l'un de ses sommets : « Aujourd'hui, tu seras avec moi dans le paradis » (23, 43). Le mot aujourd'hui rappelle celui de la prédication à Nazara : « Aujourd'hui, cette parole s'accomplit pour vous » (4,21). Et le « avec moi » est un thème cher à Luc : c'est le statut du disciple d'être avec le maitre. Être avec le Christ, être trouvé avec Lui au dernier jour, c'est le salut. « Mon fils, disait le père de la parabole au fils aîné, tu es avec moi tous les jours et tout ce qui est à moi est à toi ». Par ces « avec moi », Luc n'est pas loin de Paul qui développe souvent cet « être-avec-Christ » : « Notre vieil homme a été crucifié avec lui... Mais si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui » (Romains 6,6-8; voir aussi Colossiens 2,11 à 3,4).

Une communauté qui se souvient

Ces quelques caractéristiques de la passion selon saint Luc que nous venons de rappeler nous conduisent à souligner l'importance du souvenir dans la communauté chrétienne. Luc, comme tous les évangélistes, vit au milieu de chrétiens qui ont besoin de faire mémoire des événements passés pour en mieux comprendre le sens. Ainsi les évangiles constituent-ils un merveilleux instrument de catéchèse visant à fortifier la foi des croyants en faisant mémoire des événements fondateurs. Et dans ces évangiles, le récit de la passion joue un rôle très important. Pourquoi ? Parce que c'est dans la souffrance et la mort de Jésus que se jouent la vraie compréhension du christianisme, la vérité de la foi. Mal comprendre la passion du Seigneur, c'est détruire à jamais la vérité du christianisme.

Dans l'une de ses lettres, Paul rappelle aux croyants de Corinthe que « personne, parlant sous l'influence de l'Esprit Saint, ne peut dire 'maudit soit Jésus' » (1 Co 12, 3). Qu'est-ce à dire ? Y avait-il des chrétiens qui, sous le coup d'une inspiration considérée comme venant de l'Esprit Saint, déclaraient : « Maudit soit Jésus » ? C'est très possible, tout pris qu'ils étaient par le souvenir récent des religions à mystère païennes ? Peut-être avaient-ils envie de ne célébrer que Jésus Seigneur ressuscité, en cherchant à oublier définitivement le Jésus qui était réellement mort sur une croix, le Jésus souffrant et objet de mépris. Restait au cœur de leur foi le Jésus céleste, vivant dans la lumière, détaché à jamais du souvenir du crucifié.

Face à ces Corinthiens, Paul dut rappeler l'importance de la théologie de la croix. C'est le crucifié qui a été proclamé Seigneur, c'est celui qui a été abaissé qui est élevé. Au cœur de la foi chrétienne, il n'y a donc pas le ressuscité délié du crucifié, mais la proclamation que le crucifié a été ressuscité.

Le souvenir du crucifié

Les récits de la passion, dans les évangiles, jouent donc un rôle aussi important que la théologie de la croix chez Paul. Ils permettent de ne jamais oublier que le Seigneur des chrétiens est un homme mort sur une croix. Ils préparent ainsi aux récits de résurrection. Car sans le récit de la passion, le récit de la résurrection risquerait de ne montrer qu'un Seigneur glorieux, auréolé de lumière céleste, qui effacerait le souvenir du crucifié. Or, dans les évangiles, c'est tout le contraire qui se produit. Les récits de la passion et les récits d'apparitions se donnent la main. En racontant la passion de Jésus, Luc prend soin de montrer qu'ainsi la volonté du Père est faite, que le plan de salut se réalise. Il oriente le regard vers cet au-delà de la mort, ou encore vers ce moment, ouvert par la mort de Jésus, où le Royaume viendra. Puis viennent les récits d'apparitions, et ceux-ci, loin d'oublier la souffrance, la rappellent. Car à la lumière de la résurrection, la passion de Jésus prend un sens plein. Elle s'intègre au plan de salut voulu par Dieu qui a envoyé son fils. C'est pourquoi, aux femmes au tombeau, les deux hommes en vêtements éblouissants ne se contentent pas d'annoncer que Jésus est vivant. Ils soulignent la nécessité de la mémoire quand ils déclarent : « Rappelez-vous comment il vous à parlé quand il était encore en Galilée » (24,6); et aux disciples d'Emmaüs, Jésus déclare : « »Ne fallait-il pas que le Christ souffrit cela pour entrer dans sa gloire ? » (24,26). À la lumière dé Pâques, on n'efface pas la passion, on cherche à mieux en comprendre le mystère. Le corps glorieux du ressuscité porte à jamais les cicatrices de sa passion douloureuse.

Un Dieu pas comme les autres

C'est pourquoi la lecture de la passion est si importante pour un chrétien. Elle évite de faire passer le christianisme du côté d'une religion éthérée, nouvelle gnose, qui se contenterait de l'esprit du Seigneur vivant aujourd'hui, sans garder la mémoire de sa mort. Si Jésus est vivant aujourd'hui, pourquoi me rappeler qu'il mourut autrefois? Cette question cache une cruelle tentation, dans laquelle sont tombés bien des groupes « hérétiques » au cours de l'histoire. Elle conduit à vider de sa substance la foi chrétienne. Car alors, sans la mémoire de la passion, le Seigneur que nous célébrerions ressemblerait à tous ces Seigneurs, hommes divinisés des Grecs, hommes dieux, empereurs qui revendiquaient le titre glorieux de Seigneur. Notre Seigneur à nous, chrétiens, est ce Christ qui mourut sur une croix. Dès lors, nous ne célébrons pas n'importe quelle divinité. Au ciel des hommes divinisés, nous n'ajoutons pas un nom de plus. Nous affirmons que celui qui est mort sur une croix est notre Seigneur à nous, et qu'il disqualifie d'un seul coup toutes les autres façons d'être Seigneur. Il fut serviteur, celui que nous célébrons comme Maître; il fut juste et innocent, celui qui, par sa mort, prit sur lui les péchés du monde; il était pauvre et humble, celui que nous célébrons dans la lumière glorieuse de Pâques.

Au début de la passion, se trouvent les récits de la Cène. « Faites ceci en mémoire de moi » dit Jésus. Or, ce qu'il fait et que nous devons refaire de génération en génération, en mémoire, c'est le geste qu'il fit avec le pain et le vin, en redisant ces paroles par lesquelles il relia le pain et le vin à son corps et à son sang livrés. Ainsi la mémoire de la passion est-elle inscrite dans le rite fondamental de la pratique chrétienne, jusqu'à la fin des siècles. Et ce rite est essentiel pour que se conserve la juste vision du christianisme : « Nous proclamons ta mort, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire ». Avec la mémoire de la souffrance et de la mort de Jésus, nous conservons les mots nécessaires pour parler de Jésus: innocent, juste, serviteur souffrant, agneau immolé, prophète persécuté, etc. Ces mots n'ont pas l'éclat d'autres mots, plus brillants, comme Seigneur, Fils de lieu, Ressuscité. L'originalité chrétienne n'est pas de supprimer les premiers au bénéfice des seconds. Elle est de rapprocher, dans la confession de foi, les premiers et les seconds. Alors, le mystère de Jésus peut se dire avec justesse.

© SBEV. Pierre-Marie Beaude et François Tricard

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org