558
Nouvelle évangélisation
526
Parole de Dieu
71
Carré Pierre-Marie
Parole de Dieu et nouvelle évangélisation
Gros plan sur
 
Approfondir
 
 
« L’Église est faite pour évangéliser » disait autrefois le pape Paul VI. Il y a un an, le synode sur la Nouvelle Évangélisation succédait à celui sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église. D’un synode à l’autre, des liens se tissent. Témoignage de Mgr Carré, évêque de Montpellier qui fut secrétaire du Synode. (texte issu d’une conférence donnée à l’Institut catholique de Paris en janvier 2013).


Par Mgr Pierre-Marie Carré

Dans l’évangélisation quelle qu’elle soit, la Bible ne peut pas être un moyen. Pourquoi ? La raison en est simple : celui qui évangélise, ce n’est pas d’abord l’être humain, c’est Dieu ! Il agit de bien des manières, mais tout spécialement par sa Parole. Rappelons-nous les grands textes de l’Ancien Testament : Isaïe 55, 10-11 et Sagesse 18, 14-15a parmi beaucoup d’autres qui manifestent la puissance active de la Parole de Dieu. En vérité, cette parole continue à agir aujourd’hui chez nous !

Que faut-il pour qu’elle puisse réellement toucher les cœurs ? Mt 13, 23 explique que le grain « qui a été semé dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : celui-là porte du fruit. » Il convient donc que la Parole soit traduite dans la langue des auditeurs pour qu’elle puisse être comprise, mais aussi comprise justement, c’est-à-dire dans l’esprit selon lequel elle a été écrite, déclare Dei Verbum n°2 : pas de fondamentalisme ni d’interprétation subjective. La lecture dans la foi de l’Église, en tenant compte des règles normales d’interprétation, est nécessaire (par ex. ne pas isoler une phrase ou un texte de son contexte, rechercher l’enracinement historique et culturel). Enfin, il reste le plus difficile à donner : la faim de la Parole ! Il est certain qu’elle est un don de Dieu selon Amos 8, 11 : « Voici venir des jours, oracle du Seigneur, où j’enverrai la faim dans le pays, non pas une faim de pain, non pas une soif d’eau, mais d’entendre la Parole du Seigneur ». Mais nous pouvons aussi témoigner que cette Parole vient apaiser notre faim et notre soif.

La Parole à l’œuvre chez les croyants

Où trouver une présentation du rôle de la Parole de Dieu dans la mission de l’Église sinon dans Verbum Domini ? La troisième partie de cette exhortation Verbum pro mundo présente quatre chapitres :

- La mission de l’Église : annoncer la Parole de Dieu (n° 90-98)

- Parole de Dieu et engagement dans le monde (n° 99-108)

- Parole de Dieu et culture (n° 109-116)

- Parole de Dieu et dialogue interreligieux (n° 117-122)

La conclusion, au n° 122, traite de « la nouvelle évangélisation et la nouvelle écoute ». Il ne me sera pas possible d’approfondir tous les aspects présentés dans Verbum Domini. Je relève surtout le premier, plus fondamental : une forte insistance est placée sur l’action du Christ Jésus, premier évangélisateur. « Sa Parole nous engage, déclare Verbum Domini, non seulement à être les destinataires de la Révélation divine, mais aussi ses messagers ».

Deux étapes sont clairement présentées, sous un ordre logique. Il convient d’abord d’accueillir en soi la Parole ! Ceci a été longuement développé dans la deuxième partie de l’exhortation : « seul celui qui se met à l’écoute de la Parole peut ensuite en devenir l’annonciateur ». On retrouve ici l’une des insistances les plus fortes du dernier Synode des évêques : la nécessité pour les membres de l’Église de se laisser réellement convertir, qu’il s’agisse d’une conversion morale, mais aussi d’une conversion « pastorale ». Que signifie cette dernière expression ? Laisser le Christ être le centre de toutes nos activités et projets, ne plus nous contenter d’élaborer des projets et de prier ensuite pour que le Seigneur les fasse aboutir, mais nous mettre à l’écoute de Dieu, chercher ce que veut nous dire l’Esprit Saint, opérer un discernement évangélique, selon ce que Jésus indiquait en Lc 14, 28-33 (images de la tour à construire ou du roi qui veut partir en guerre).

Verbum Domini souligne en particulier la place essentielle de la liturgie. C’est en elle tout particulièrement que l’Église et les baptisés accueillent la Parole pour ce qu’elle est et sont conduits à la nouvelle naissance et à la nouvelle création que Dieu veut réaliser. La rencontre du Christ qui s’y réalise conduit à une transformation radicale de laquelle va naître un peuple nouveau. On perçoit ici une allusion à Lumen Gentium n° 9 : « Ceux qui croient au Christ, eux qui sont nés à nouveau non d’une semence corruptible mais d’une semence incorruptible qu’est la Parole du Dieu vivant (cf. 1 Pierre 1, 23) sont maintenant le peuple de Dieu » (1 P 2, 9-10).

Le Synode a souligné à maintes reprises que la nouvelle évangélisation impliquait une relation personnelle et communautaire avec le Christ. Il s’agit d’aimer celui que nous voulons annoncer et ne pas nous limiter à transmettre un savoir à son sujet. C’est pourquoi l’initiation à la prière chrétienne (prier en enfant de Dieu) est indispensable ainsi que la préparation, la célébration et la mystagogie liée aux sacrements de l’initiation chrétienne et au sacrement de pénitence et de réconciliation.

« Le Christ est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les Saintes Écritures » (Sacrosanctum Concilium n° 7). Cette phrase a suscité des mises en pratique visant à faciliter au maximum l’accès à la Parole de Dieu. Mais le fond de la question consiste à faire passer la Parole du rôle de pur moyen au rôle plénier de médiation. Il faudra donc retrouver la forme de l’acte de l’écoute en commun. C’est bien autre chose que d’avoir reçu le même message.

« Dans le rapport entre la Parole et le geste sacramentel, l’action même de Dieu dans l’histoire est manifestée sous la forme liturgique à travers le caractère performatif de la Parole. Dans l’histoire du salut, il n’existe pas de séparation entre ce que Dieu dit et ce qu’il fait […] Dans l’action liturgique, nous sommes mis en présence de sa Parole qui réalise ce qu’elle dit. »

La Parole de Dieu fera donc la médiation entre le temps de l’événement biblique et celui d’aujourd’hui où les membres du Corps du Christ se rassemblent dans le Christ et l’Esprit Saint.

La Parole continue à réaliser dans l’assemblée ce qu’elle dit.

« La foi vient de l’écoute » et donc d’un accueil de la Parole entendue.

Rappelons-nous que selon le Nouveau Testament, l’Église naît de la Parole de Dieu et en vit en permanence. Ainsi, les Actes des Apôtres ont une manière originale d’exprimer le fait que l’Église s’édifie et grandit. A plusieurs reprises, à des moments importants du récit, revient une formule : « La Parole de Dieu croissait » (Ac 6, 7 ; 12, 24 ; 13, 49 ; 19, 20). La formule d’Actes 6, 7 unit cette mention au nombre des disciples : « La Parole de Dieu croissait et le nombre des disciples augmentait considérablement à Jérusalem. Une multitude de prêtres obéissait à la foi. » Croissance de la Parole et édification de l’Église semblent bien aller de pair. En effet, les croyants sont définis par l’écoute et l’accueil de la Parole (cf. Lc 8, 4-15 et Ac 8, 14 ; 11, 1 et suivants).

La Parole est vivante et elle structure les relations par lesquelles s’édifie l’Église :

Il y a d’une part ceux qui proclament la Parole avec assurance (Ac 4, 13), qui l’annoncent au peuple (5, 20), rendent témoignage en enseignant la Parole (comme Paul à Corinthe, Ac 18, 11). En un mot, comme le disent les Apôtres, il existe un « service de la Parole » assuré tout spécialement par eux.

Il y a d’autre part ceux à qui la Parole est adressée. Ils en sont les auditeurs (Ac 4, 4), ils l’écoutent (13, 44). Le récit des Actes montre que si la Parole est accueillie par certains, elle est repoussée par d’autres (13, 45-46).

L’Église se constitue donc à la suite d’une annonce à laquelle correspond un accueil de la Parole. La Parole rassemble et convoque les croyants. En tout cela, c’est Dieu qui est à l’œuvre, comme l’exprime la formule d’Actes 14, 3 : « L’assurance de Paul et Barnabé se fondait sur le Seigneur qui rendait témoignage à la parole de sa grâce en leur donnant d’opérer de leurs mains des signes et des prodiges. » Bien entendu, la Parole de Dieu n’a pas été agissante qu’aux seules origines du christianisme.

Il convient donc d’être particulièrement attentif à accueillir la Parole de Dieu qui vient à nous. En elle, c’est le Christ qui se donne d’une manière réelle. Rappelons-nous que dans Jean 6, on trouve des liens étroits entre la foi en la Parole de Dieu et l’Eucharistie. L’épisode des disciples d’Emmaüs va dans le même sens. Verbum Domini (n° 56) cite saint Jérôme : « Je pense que l’Évangile est le corps du Christ ; je pense que les Saintes Écritures sont son enseignement. Et quand il dit : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang (Jn 6, 53), ses paroles se réfèrent au Mystère eucharistique. Toutefois, le Corps et le Sang du Christ sont vraiment la Parole de l’Écriture, c’est l’enseignement de Dieu. Quand nous nous référons au Mystère eucharistique et qu’une miette de pain tombe, nous nous sentons perdus. Et quand nous écoutons la Parole de Dieu, c’est la Parole de Dieu et le Corps et le Sang du Christ qui tombent dans nos oreilles et nous, nous pensons à autre chose. Pouvons-nous imaginer le grand danger que nous courons ? »

La Parole de Dieu à l’œuvre dans l’évangélisation

Dans l’Écriture, on ne trouve pas l’expression « nouvelle évangélisation ». Pour elle, il n’existe pas une vieille ou une nouvelle évangélisation ! Il n’y en a qu’une seule et dans le Nouveau Testament, c’est la première. Nous en sommes au début. Par contre, sur la durée de la première Alliance, il est possible de relever plusieurs annonces ou rappels de l’œuvre de Dieu et de ses conséquences, en particulier l’appel à la conversion sans cesse rappelé par les prophètes.

Il convient sans doute de commencer par une affirmation très nette :la foi ne naît pas de la lecture d’un livre, mais de l’acceptation d’une Parole vivante. On peut lire sans croire. On peut parcourir la Bible et même l’étudier en la considérant comme une œuvre littéraire humaine. Par ailleurs, l’Église se soumet à l’autorité de l’Écriture et l’un des signes les plus marquants est celui qui se produit au moment de l’ordination d’un évêque : le livre des Évangiles est tenu ouvert au-dessus de lui pendant la prière d’ordination, signe que tout son ministère sera marqué par l’écoute de la Parole. La grande importance de la lecture des Écritures saintes pour l’Église tient à ce que, en définitive, c’est elle qui dit : « prends et lis ». En lisant ce livre, je reconnais aussi la main qui me le tend et qui m’invite à lire ce livre dans une histoire, une tradition d’interprétation.

Le dernier Synode a distingué deux tempsdans la nouvelle évangélisation : celui de la première annonce et celui de l’approfondissement de la foi. Le Nouveau Testament, de même, distingue le kérygme de la catéchèse. Il convient d’insister sur la première étape, typique de la nouvelle évangélisation. Car on ne viendra entendre une catéchèse structurée que dans la mesure où l’on aura pu être touché par le Christ. On peut citer ici la proposition 9 du Synode : « Le fondement de toute proclamation – le kérygme, la Bonne nouvelle – met en avant l’annonce explicite du salut ». Vient la citation de 1 Cor. 15, 3-5 : « Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, qu’il est apparu à Céphas, puis aux Douze ». Le texte ajoute : « la première annonce est le lieu où le kérygme, le message de salut du mystère pascal de Jésus-Christ, est proclamé avec une puissance spirituelle extraordinaire, au point de provoquer le repentir du péché, la conversion des cœurs et la décision de foi. »

Dans cette citation, il est facile de noter les parts relatives de l’action humaine et l’action de Dieu qui vient toucher les cœurs et transformer la personne. Cette dernière action est libre, car on ne peut pas la provoquer par quelque méthode que ce soit. Elle est même souvent assez mystérieuse, capable de s’adapter aux personnes telles qu’elles sont dans leur histoire personnelle souvent compliquée. Le Nouveau Testament nous présente des épisodes où la Parole est annoncée. Lors de la Pentecôte, et le résultat est indiqué par Luc : « d’entendre cela, ils eurent le cœur transpercé et ils dirent à Pierre et aux apôtres : ‘Frères, que devons-nous faire ?’ » (Ac 2, 37). Le pronom « cela » se réfère aux paroles de Pierre qui précèdent : tout le discours, et en particulier la phrase ultime qui est de l’ordre du kérygme : « Que toute la maison d’Israël le sache avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié » (2, 36). Mais on a aussi, dans un tout autre contexte, la fondation de l’Église d’Antioche (Ac 11, 19-26), où l’on peut noter avec précision ce qu’est l’œuvre de Dieu et l’œuvre des hommes dans cette fondation. « La main du Seigneur les seconde ; la grâce accordée par Dieu ; Barnabé est rempli d’Esprit Saint » ; et « ils prêchent la parole, ils annoncent la Bonne Nouvelle ; Barnabé encourage ; ils vivent ensemble dans l’Église, instruisant une foule considérable un an durant ». Nous n’avons pas les mots utilisés pour la proclamation, mais l’attitude humaine et spirituelle qu’il nous faut mettre en œuvre.

Ainsi la Bible nous présente des exemples qui sont des modèles, non pas à copier servilement, mais à adapter dans un monde profondément différent. En la lisant, en la méditant et en mettant nos pratiques sous sa lumière, il nous devient possible d’être relancés dans l’effort de la première annonce et celui d’une catéchèse plus structurée. Sans doute avons-nous des initiatives à prendre pour que la Bible ne soit pas seulement considérée comme un livre du passé ou comme un ouvrage réservé à des spécialistes. Des propositions sont à développer, comme le « dialogue contemplatif », le « bibliodrame » ou les « seven steps » et bien d’autres propositions d’écoute.

L’image de la machine à coudre peut éclairer les choses. Il y a une aiguille qui traverse le tissu verticalement et une navette qui, par-dessous, vient nouer le fil pour former le point. On pourrait dire que le mouvement de l’aiguille est comparable au ministère de la Parole sous ses diverses formes, et celui de la navette à l’action de l’Esprit Saint. Le résultat final est le témoignage que rend une communauté chrétienne qui témoigne de sa foi.

Ce témoignage, soutenu par la force de la Parole de Dieu et l’action de l’Esprit Saint, permet de découvrir ce qu’est la foi de l’Église (foi professée, célébrée, vécue et priée), il donne de rencontrer la nouveauté de l’Évangile (à la fois dans le visage de Dieu tel qu’il se fait connaître, mais aussi dans les exigences que pose le Christ devant ceux qui veulent le suivre).

C’est donc tout un itinéraire spirituel que veut proposer la nouvelle évangélisation, itinéraire adapté aux nouveaux contextes d’aujourd’hui, dans la fidélité à l’Évangile du Christ.

L’Esprit Saint joue un rôle essentiel dans l’annonce de l’Évangile. Les Actes des Apôtres en donnent la première trace depuis la Pentecôte. Mais une autre question surgit aussitôt pour nous : comment faire pour que nous aussi nous soyons revêtus de la présence d’en haut, comme dans une nouvelle Pentecôte, et que l’Esprit de Dieu agisse avec force dans nos actions et initiatives d’évangélisation ?

Il semble que « le service de la Parole » (cf. Ac 6, 4) nécessite deux moyens (si ce mot convient bien) : la prière et la droiture d’intention. Déjà saint Luc met en relief divers épisodes de la vie de Jésus où celui-ci se trouve en prière : après le baptême et au moment de la venue de l’Esprit Saint sur lui par exemple (Lc 3, 21-22). Un autre passage est éloquent : « Des foules nombreuses s’assemblaient pour l’entendre et se faire guérir de leurs maladies. Mais lui se tenait retiré dans les déserts et priait » (5, 15-16). La conjonction « mais » crée un contraste éloquent entre les foules qui se pressent et manifestent leurs besoins et Jésus qui tient à cultiver son dialogue avec le Père.

L’annonce de l’Évangile court deux dangers principaux : d’un côté, l’inertie ou la paresse qui conduit à ne rien faire ; d’un autre côté, l’activisme fébrile qui empêche tout contact avec la source de la Parole et rend l’action inefficace. En se mettant en prière, celui qui veut annoncer le Christ se place dans une attitude d’obéissance et d’ouverture à l’égard de Dieu, ce qui permet à l’Esprit Saint d’agir car « il est donné à ceux qui obéissent à Dieu », déclare Pierre dans le discours au Sanhédrin (Ac 5, 32). De plus, l’Esprit Saint ne peut agir que si le motif pour lequel on annonce l’Évangile est pur, c’est-à-dire sans vanité ou intérêt. Il est important de se demander non seulement ce que l’on annonce, mais aussi pourquoi on veut annoncer l’Évangile. Saint Paul a été affronté à cette question et il écrit que « ce n’est pas nous que nous annonçons, mais le Christ Jésus » (2 Co 4, 5). La conscience de ses limites, de l’écharde dans la chair qui le tourmentait (2 Co 12, 7-9), permettait à Paul de mesurer qu’il n’était que le serviteur du Christ.

C’est ainsi que celui qui annonce l’Évangile se trouve travaillé par l’amour du Christ et peut laisser l’Esprit Saint agir avec puissance en lui.

L’initiation chrétienne. Devenir chrétien demande « un cheminement et une initiation à plusieurs étapes », déclare le Catéchisme de l’Église catholique (n° 1229). Dans le cas fréquent du baptême des petits enfants est organisé ce que le CEC appelle un catéchuménat post-baptismal. Il permet l’épanouissement de la grâce baptismale dans la croissance de la personne.

En ce qui concerne les adultes, le Rituel pour l’initiation chrétienne des adultes présente des étapes qui vont de la première évangélisation jusqu’à la mystagogie. Les Préliminaires de ce rituel fournissent des notes pastorales du plus haut intérêt. On y déclare ainsi qu’il convient de « mettre en œuvre quatre moyens dont le premier est une catéchèse appropriée, progressive et intégrale […] en lien avec l’année liturgique et soutenue par des célébrations de la Parole ».

La notion d’initiation chrétienne est à percevoir de manière globale, car elle veut unir ce qui est trop souvent séparé : le message de la foi, la pédagogie chrétienne, l’entrée dans une communauté croyante, l’apprentissage de la prière et de la liturgie, la vie conforme à l’enseignement du Christ et de l’Église ne peuvent être des réalités juxtaposées mais organiques.

Ainsi l’initiation chrétienne demande des étapes et nécessite le franchissement de seuils. Elle demande de vrais témoins de la foi qui soient comme des « aînés dans la foi » marchant au rythme de ceux qu’ils accompagnent, éclairant le chemin parcouru et montrant aussi celui qui reste à faire.

Voici quelques points majeurs qu’il convient de garder à l’esprit :

- La foi chrétienne n’est pas une réalité que l’on reçoit de naissance, de manière quasi automatique. Déjà Tertullien écrivait : « On ne naît pas chrétien, on le devient ». Cela est évident aujourd’hui quand on relève les souffrances de parents ou grands-parents devant les choix de leurs enfants ou petits-enfants.

- Devenir chrétien n’est pas un itinéraire purement personnel. Le chemin vers la foi peut être balisé dans ses grandes lignes, en particulier à partir du Nouveau Testament en allant de la naissance de la foi jusqu’à l’intégration à la communauté de ceux qui croient au Christ Jésus.

- Jésus a appelé à le suivre en devenant son disciple. Il propose une entrée dans le mystère : il s’agit de placer l’existence entière sous le regard de Dieu et son action. Jésus n’a pas ouvert une école ou une académie. Il forme des disciples au gré des circonstances et des rencontres, par le témoignage de ses actes et de sa manière de vivre tout autant que par ses paroles. Il faudra sa mort et sa résurrection, ainsi que le don de l’Esprit, pour que l’ensemble prenne corps et que les disciples puissent vraiment croire en lui et devenir ses témoins. C’est ce que propose Jésus selon Mt 28, 16-20 en reprenant le terme « disciples » adressé aux onze disciples.

On peut se référer au Directoire général de la catéchèse (n° 50-52) qui présente les fonctions principales du ministère de la Parole de Dieu dans l’évangélisation : la convocation et l’appel à la foi (c’est la première annonce, l’éveil à la foi) ; l’initiation (catéchèse et célébration des sacrements) ; éducation permanente de la foi ; liturgie ; théologie.

Proposition 11 : la lecture priante de l’Écriture Sainte

On ne trouve donc pas seulement dans la Bible le commandement donné par Jésus d’aller en mission (ex. Mt 28, 16-20). On y reçoit aussi en abondance dans la nourriture spirituelle qui soutiendra les missionnaires de tous les temps, quel que soit le mode d’évangélisation. Voilà pourquoi la proposition 11 du Synode, après celle qui rappelait le devoir de proclamer l’Évangile et le droit de l’entendre, va présenter « la nouvelle évangélisation et la lecture priante de l’Écriture Sainte ». Il faudrait la lire en entier. Je me contente de la résumer pour la commenter.

Le premier paragraphe souligne le fait que la Parole de Dieu fortifie les fidèles et les rend capables d’un authentique témoignage évangélique dans la vie quotidienne. Nous avons ici une insistance qui ne cultive pas le piétisme ou la seule dévotion, mais manifeste la raison de toute Écriture : « Ces événements ont été écrits afin que vous croyez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu et pour qu’en croyant vous ayez la vie en son nom » (Jn 20, 31). On peut aussi penser à Isaïe 50, 4 : « Le Seigneur Dieu m’a donné un langage de disciple… il éveille mon oreille pour que j’écoute comme un disciple ». Nous avons ici le lien établi entre l’oreille et la langue du disciple. Celui-ci ne peut rien dire avant d’avoir écouté et ce qu’il dit est en relation étroite avec ce qu’il a entendu. Sans le redire mécaniquement ou servilement, il reste en harmonie profonde avec ce que le maître lui a dit. Et le maître des chrétiens, c’est l’Esprit de Dieu qui fait se ressouvenir des paroles de Jésus et leur manifeste leur sens profond.

Ce paragraphe se termine par un vœu : « Les Pères synodaux souhaitent que la Parole de Dieu devienne toujours plus le cœur de toute activité ecclésiale » (Verbum Domini n° 1).

Le deuxième paragraphe invite à connaître les Écritures. « La porte de l’Écriture Sainte doit être ouverte à tous les croyants. Dans le contexte de la nouvelle évangélisation, toutes les occasions d’étudier l’Écriture Sainte doivent être mises à la disposition de tous. L’Écriture doit imprégner les homélies, la catéchèse et toutes les initiatives pour transmettre la foi ». Qu’il suffise de rappeler ici que l’Écriture ne doit jamais être une simple illustration de ce que l’on pense par ailleurs, mais qu’elle est appelée à être le cœur de l’annonce.

Il ne s’agit pas seulement de lire, d’écouter, mais de recevoir la Parole dans son cœur. Grégoire le Grand a écrit : « Les Paroles de Dieu grandissent avec celui qui les lit ». La lecture et l’écoute de la Bible ne sont pas des actes mécaniques, mais des actes d’assimilation intérieure. Il convient que la Parole, peu à peu, habite notre mémoire. Alors il y aura comme une naissance de la Parole en nous.

De ce fait, l’annonce de cette Parole à d’autres va établir comme une sorte de communication vivante entre celui qui parle et celui qui l’écoute. C’est le même Esprit Saint qui agit et travaille chez l’un comme chez l’autre. Grégoire le Grand disait dans l’une de ses homélies : « J’entends en même temps que vous ce que je dis ». C’est le maître intérieur, l’Esprit de vérité qui parle chez le prédicateur, l’évangélisateur. Mais ce même Esprit est présent aussi chez les auditeurs. Ainsi les auditeurs deviennent pour le prédicateur comme des appels vivants à dire ce que Dieu lui inspire. Ce travail d’évangélisation est donc bien un acte de communication humaine, mais il est animé par l’Esprit Saint qui peut le rendre fécond.

Le troisième paragraphe souhaite une vraie familiarité avec la Parole de Dieu, et pour cela le Synode « encourage à poursuivre sérieusement l’étude de la Bible et la lectio divina, lecture priante des Écritures ».

Sans chercher à redire ce qu’est la méthode de la lectio, il convient d’insister sur le fait qu’elle consiste essentiellement en une sorte d’apprivoisement où se rencontrent la vie d’un croyant lecteur et auditeur de la Parole avec ses difficultés, obscurités, choix à faire, et la vie des croyants du passé dans le monde biblique : prophètes, sages, apôtres. Ils ont exprimé leur foi dans les balbutiements d’un texte écrit qui est souvent obscur car leur propre expérience était parfois difficile à exprimer du fait de son intensité ou de ses méandres (cf. Jérémie ou Paul).

Mais l’Écriture est plus qu’un texte humain. Elle est le véhicule d’une Parole qui vient de plus loin que ses auteurs : c’est Dieu qui se fait connaître à travers les faits et paroles rapportés dans les Écritures. Ce n’est pas une connaissance abstraite, mais une connaissance par l’union intime d’événements et de paroles qui va aboutir à l’incarnation et au salut en Jésus Christ. Le salut est une rencontre des libertés. La Bible, qui est le récit du salut offert aux hommes, sollicite toujours à nouveau l’engagement de ceux qui le lisent comme une Parole venant de Dieu et cherchent à la comprendre profondément (cf. Mt 13, 23). Lire ainsi la Bible, c’est en définitive intégrer les événements de la vie personnelle, comme ceux du monde, dans le fil des événements du salut.

L’Écriture Sainte n’est donc pas un livre, mais une parole. Elle tend à la communication et la réalise dès que le lecteur se trouve en situation d’y entrer. Dès lors, elle féconde, elle engendre, elle suscite du nouveau en surgissant de la vie et en la propageant de diverses manières. Elle fait vivre parce qu’elle réalise la communication et le don réciproque entre Dieu et les hommes qu’il aime et entre les divers partenaires de l’Écriture au long des âges.

Nous voyons donc que la lectio divina, dans l’esprit où le Synode l’entend, n’est pas qu’un acte intimiste. Elle est le moyen par lequel la Parole peut déployer sa puissance dans la vie de celui qui l’écoute. Pour prolonger sous mode humoristique, entendons l’un des apophtegmes de saint Antoine : « Au chameau, il ne faut donner que peu de nourriture. Il la savoure en lui-même jusqu’à ce qu’il rentre dans son étable. Il la fait remonter, la rumine jusqu’à ce qu’elle entre dans ses os et dans ses chairs. Ressemblons au chameau ! Récitant les paroles de l’Écriture, gardons-les en nous jusqu’à ce que nous l’ayons accomplie ».

Une telle perspective demande d’être capable de franchir plusieurs obstacles car la pratique de la lectio n’est pas un chemin de facilité :

On est d’abord tenté de l’abréger ou de la supprimer parce que les tâches apostoliques réclament une action et que l’on devient sensible à une efficacité immédiate, au détriment du long terme ou des lentes maturations.

La lectio demande une réelle formation afin de devenir sensible aux harmoniques que recèle un texte biblique. Il prend tout son sens en référence à d’autres textes, à un contexte scripturaire et même à l’analogie de la foi.

Elle demande d’apprendre à se mettre à l’écoute de la Parole sans chercher à imposer, plus ou moins consciemment, sa lecture subjective. Il s’agit de chercher ce que dit le texte. C’est un peu ce que suggère Jésus quand il parle au scribe qui l’interroge : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Comment lis-tu ? » et à la fin : « Fais cela et tu vivras » (Lc 10, 26-28). Ceci implique donc d’abord une lecture attentive des textes avec un effort de réflexion et d’objectivation. Vient ensuite le temps de l’interprétation que l’on fait du passage en question. Enfin la mise en pratique de ce que l’on a compris de la Loi. Le but de la lecture est donc très clair : faire vivre celui qui les lit et en perçoit le sens profond. Il faut donc aller plus loin que l’effort de la compréhension du texte.

La Bible n’est pas d’une lecture aisée, pour de multiples raisons de décalage dans le temps, de diversité culturelle et de pages obscures (violence), témoignant d’une révélation progressive (cf. Verbum Domini n° 42).

Enfin, la dernière étape à franchir est de croire que la Parole de Dieu contenue dans les Écritures est une parole actuelle, contemporaine, adressée à qui l’écoute.

 

Aujourd’hui, la question qui préoccupe chacun des membres de notre Église est : « Qu’est-ce qui permet d’instituer l’Église ? Qu’est-ce qui lui permet de croître ? » Est-ce que les grands rassemblements y contribuent ? Ou bien la création de réseaux et d’associations de solidarité ? Le renouvellement de la piété populaire ? La renaissance des pèlerinages ? Bien entendu, tout cela peut y contribuer. Mais il existe une raison plus fondamentale encore.

En effet, si la Parole de Dieu ne vient pas prendre sa place au cœur de toutes ces activités, il sera bien difficile à l’Église de croître. La Parole est à considérer sous ses deux aspects principaux : raconter l’histoire de Dieu avec les hommes, mais aussi donner la possibilité aux hommes d’aujourd’hui de percevoir la présence de Dieu dans l’histoire et de l’annoncer.

La Parole nous conduit à contempler l’action de Dieu, car Dieu agit avant nous et aussi par nous. Cette attitude implique une véritable « conversion pastorale » qui consiste à ne plus nous mettre au centre des choses avec nos projets et perspectives, mais à chercher à « écouter ce que l’Esprit dit aux Églises » (cf. Ap 2-3) pour agir selon les vues de Dieu.

Elle nous conduit également à savoir rendre grâce : la foi chrétienne est d’abord un don de Dieu et ce don ouvre à la reconnaissance et au projet de donner en retour notre propre vie. Rendre grâce signifie reconnaître que je proviens d’un autre et que tout est don.

L’épilogue de la Constitution dogmatique Dei Verbum est particulièrement éclairant : « De même que l’Église reçoit un accroissement de vie par la fréquentation assidue du mystère eucharistique, ainsi peut-on espérer qu’un renouveau de vie spirituelle jaillira d’une vénération croissante de la Parole de Dieu, qui ‘demeure à jamais’ (DV n° 26). La même constitution dit encore : « L’Église a toujours vénéré les divines Écritures, comme elle le fait aussi pour le Corps même du Seigneur, elle qui ne cesse pas, surtout dans la sainte liturgie, de se nourrir du pain de vie sur la table soit de la Parole de Dieu soit du Corps du Christ, pour l’offrir aux fidèles » (DV n° 21).








 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org