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Pierre
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Matta Yara
Quelques approches de la figure de Pierre dans le Nouveau Testament
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Par Soeur Yara Matta
 

Sœur Yara Matta est religieuse membre de la Congrégation des Sœurs maronites de la Sainte-Famille. Docteur en Écriture sainte, elle enseigne à l’Institut catholique de Paris et à l'université Saint-Joseph de Beyrouth. La contribution qui suit est issue d’une communication lors de la session de rentrée du premier cycle et du CEB de l’Institut catholique de Paris (17 et 18 septembre 2013) qui portait sur « Le ministère de Pierre » en lien avec le Cahier Évangile n°161 (sept. 2013). Le caractère oral a été conservé.


Dans son article intitulé « Conflits d’autorité dans la communauté johannique »[1], Gerd Theissen imagine un dialogue fictif entre l’exégète moderne et l’auteur du quatrième évangile. On pourrait s’amuser à réinventer le jeu à l’égard de l’apôtre Pierre, dont la figure nous occupe le long de cette session. Jeu difficile, du fait qu’on se heurte d’emblée au corpus à étudier. Pierre n’a probablement pas laissé d’écrits (nous laissons pour plus tard la question des épîtres pétriniennes) ; qui répondra pour lui ? Risquons juste une question sur le pourquoi et le comment du reniement de son Seigneur trois fois avant le deuxième chant du coq. Pierre ne peut que se taire, non pas uniquement qu’il serait confondu par son péché, mais d’autres vont rapporter les faits : « Il pleura amèrement », dira Matthieu alors que le rédacteur du quatrième évangile attendra, lui, un moment avant de répondre à la question par une autre question, mise dans la bouche de Jésus cette fois : « M’aimes-tu plus que ceux-ci ?…Pais mes brebis. »

Cette petite entrée en matière, quoiqu’un peu ludique, jette la lumière sur de véritables problèmes exégétiques relatifs à l’écriture du NT. En effet, comme le note Raymond E. Brown[2], « la plus grande partie du NT est de rédaction postérieure à la mort du dernier des apôtres connus ». Par exemple, la liste des Douze évoquée par la tradition synoptique, comporte des noms dont on ne connaît plus rien par la suite. Parmi les plus célèbres apparaît Judas Iscariote, en plus des quatre frères, deux par deux, Pierre et André, puis Jacques et Jean. Plus tard, dans l’écriture néotestamentaire de l’Église primitive (spécialement Ac), André disparaît, Jacques meurt martyr sous Hérode Agrippa au début des années 40 selon Ac 12 ; et Jean fait pâle figure aux côtés de Pierre lors de la guérison du mendiant de la Belle Porte en Ac 3-4, ou l’accompagnant en Samarie suite à la mission des hellénistes en Ac 8. Finalement, sur les Douze, ne demeure que la figure de Pierre dans la continuité de la carrière apostolique honorée par la tradition primitive, pour laisser émerger d’autres apôtres en dehors des Douze, tels que Paul, ou Jacques le frère du Seigneur, ou encore la figure du Disciple Bien-aimé identifié postérieurement à l’apôtre Jean dans la tradition johannique en construction.

Il importe donc de souligner la difficulté de dresser un portrait cohérent et unifié du personnage, historique ou construit, de Simon Pierre, tel que relaté par le NT. D’où deux remarques préalables à notre lecture, afin de montrer les contours et les limites de cet exposé.

La première remarque consiste en une mise en garde contre une lecture historicisante, laquelle chercherait à établir dans les écrits néotestamentaires ce qui relève des faits historiques réels afin de reconstituer un événement d’origine. Or, la nature même des écrits néotestamentaires invite à y voir des témoignages consignés par écrit dans des milieux et à des moments différents. Ce sont donc des documents qui reflètent la foi et le milieu socioreligieux des communautés primitives où ils ont vu le jour. Mis à part le traitement particulier que méritent les lettres de Paul, ce sont des témoignages de foi tributaires des situations spécifiques de différentes Églises.

La deuxième remarque, corrélative à la première, attire l’attention sur une tentation d’ordre théologique ou ecclésiologique, à savoir celle de résoudre des problèmes plus récents, encore étrangers aux points de vue du Nouveau Testament, à partir d’interprétations unilatérales du texte. De fait, les images proposées par le NT sont, dès l’origine, multiples. La prudence s’impose, afin de ne pas amalgamer les différents portraits de Pierre, tracés à chaque fois à travers le prisme d’une communauté. Tout au plus, on peut tenter de découvrir une certaine évolution de la figure de Pierre ou une certaine trajectoire (R. Brown), et encore… Là aussi nous nous heurtons à un problème de critique historique et de datation des sources. De plus, faudrait-il proposer une classification chronologique, ou suivre l’ordre canonique du NT, en essayant de déceler derrière le texte quelles seraient les communautés qui vivent, s’expriment, se construisent à travers ces témoignages ? Chaque option comporte ses limites et dans la petite heure que nous avons ensemble, je vous propose de faire 3 prises photographiques, 3 flash (séquence d’un instant), fixer l’objectif sur 3 moments de la tradition néotestamentaire, qui ne sont, encore une fois, que des photos instantanées qui témoignent d’un vaste paysage bien diversifié en toile de fond.

1. Témoignage de Paul.

2. Évangile selon Matthieu.

3. Évangile de Jean.

Conclusion et orientations pour le travail de groupe.

1. Témoignage de Paul

Dans les lettres protopauliniennes, Pierre est mentionné explicitement dans l’épître aux Galates et dans la Première aux Corinthiens. Ce sont les témoignages les plus anciens sur Pierre dans le NT, surtout que Paul se réfère parfois à des événements antérieurs à sa propre rencontre avec Pierre et qu’il aurait reçus de la tradition.

Dans 1 Co, Céphas est nommé dans 4 passages, diversement significatifs pour notre propos. Les deux premières mentions, en 1 Co 1, 12 et 3, 22, s’inscrivent dans le contexte des discordes et divisions qui sévissent parmi les chrétiens de Corinthe, et que Paul invite à dépasser au nom de l’appartenance au seul Christ (Chacun de vous dit Moi je suis à Paul, et moi à Apollos, et moi à Céphas, et moi à Christ… Soit Paul, soit Apollos, soit Céphas… Tout est à vous mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu.) Toujours sur un ton polémique, l’exemple de Céphas est cité en troisième lieu, en 1 Co 9, 5 pour souligner les droits dont Paul et Barnabé n’avaient pas usé comme les autres apôtres : « N’avons-nous pas le droit d’emmener avec nous une épouse croyante, comme les autres apôtres et les frères du Seigneur et Céphas ? » Plusieurs problèmes historiques sont soulevés par ces trois mentions, surtout celui de savoir si Pierre était passé comme missionnaire dans les territoires des incirconcis et dans les églises fondées par Paul. Mais je voudrais m’arrêter davantage sur le 4ème passage en 15,5, que je lis avec vous : « 3Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu… que 5(le Christ) est apparu à Céphas, puis aux Douze. 6Ensuite aux 500 frères, ensuite à Jacques puis à tous les apôtres. En tout dernier lieu il m’est apparu à moi aussi comme à l’avorton ». Dans l’argumentation de Paul, ce verset montre la place importante tenue par Pierre dans les Églises issues de la Gentilité et même fondées par Paul. La liste de ceux qui ont joui des apparitions du Ressuscité est précédée par une sorte de formule que Paul a probablement reçue de la tradition. La liste elle-même est soigneusement structurée, rythmée par des connecteurs de temps (ensuite, puis, enfin). Même si cette construction a donné lieu à plusieurs hypothèses, on admet généralement que l’apparition à Céphas a été regardée par la tradition comme la première en date (cf. Lc 24, 34 Retour des disciples d’Emmaüs : C’est bien vrai, Le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon), ce qui peut expliquer le rôle de premier plan joué par Pierre dans l’Église primitive, comme témoin de la résurrection du Seigneur.

Ceci nous amène naturellement à l’épître aux Galates, où Paul ne mentionne Pierre que pour défendre son évangile et son apostolat. Toutefois, ces mentions sont bien indicatives du rôle de Pierre. Une première marque, en Ga 1, 18, montre l’apôtre des nations en quête d’informations auprès de Céphas. Le contexte est celui de la première montée de Paul à Jérusalem, trois ans après l’événement de Damas, afin de se « renseigner », probablement au sujet de Jésus, auprès de Céphas. Le verbe grec historèsaï peut signifier faire connaissance, visiter ou encore enquêter, s’informer, chercher. Sans dépendre de Pierre pour prêcher son évangile, ni forcément recevoir des instructions particulières, Paul reconnaît néanmoins Pierre comme personnage de premier plan à Jérusalem et comme témoin de valeur de la tradition concernant Jésus, pour l’ensemble des Églises.

Lors de sa seconde visite à Jérusalem relatée en Ga 2, 1-10, Paul dit avoir exposé son évangile aux « notables », « hautement considérés », de peur de courir ou d’avoir couru en vain. Il est difficile de comprendre le sens exact de cette crainte. Toujours est-il que Paul voulait faire connaître son évangile et faire reconnaître sa mission auprès des païens. Ses positions sur la circoncision sont claires et appuyées par le fait qu’il s’est accompagné de Tite, en plus de Barnabé. Son apostolat est officiellement accepté et le partage des territoires missionnaires est reconnu, tout en maintenant la communion avec l’Église de Jérusalem. Par ailleurs, les Galates, destinataires de la lettre, devraient considérer Jacques, Céphas et Jean comme des piliers de l’Église, puisque l’argumentation de Paul se base sur le fait qu’ils lui avaient tendu la main en signe de communion. En d’autres termes, Paul voyait en eux une autorité ecclésiale relevant plutôt de l’ordre de la communion et de la reconnaissance mutuelle que de la supériorité hiérarchique.

La troisième rencontre avec Céphas selon Ga 2, 11ss concerne ce qu’on appelle communément « l’incident d’Antioche », où Paul s’est opposé ouvertement à Pierre, parce qu’il ne marchait pas selon la vérité de l’évangile. Là aussi, Paul ne s’oppose pas à l’autorité de Pierre, mais à son comportement, à sa manière de se dérober contrairement aux principes qu’il reconnaît et vit par ailleurs. Pour Paul, c’est la vérité de l’évangile qui est en cause ; et quiconque joue ce double jeu (le terme grec est hupocrisei) mérite d’être pris à partie, fut-il Pierre. D’un autre côté, loin de souligner ce jeu de masques chez Pierre, d’aucuns y lisent un choix d’éviter la rupture entre Jacques et Paul, afin de préserver l’unité. De toute façon, la question des relations d’autorité entre Jacques et Pierre ne manque pas de se poser ici.

Bref, les quelques témoignages dans les épîtres de Paul attestent l’ancienneté des traditions ecclésiales voyant en Pierre le premier bénéficiaire des apparitions du Christ ressuscité, un personnage de premier plan à Jérusalem ainsi que dans les Églises des incirconcis, tout comme une source précieuse de transmission de ce qui concerne Jésus.


2. L’évangile selon saint Matthieu

Un deuxième « stop » nous permet de capturer une image rapide à travers l’évangile de Matthieu[3].

Nous savons aujourd’hui qu’une grande partie de la communauté matthéenne avait des attaches étroites avec le judaïsme. Et, à en croire Paul qui se dit envoyé aux incirconcis, Pierre a dû trouver un appui solide dans les cercles judéo-chrétiens. C’est ce qui pourrait expliquer en partie le portrait flatteur que fait de Pierre l’évangile de Matthieu. En effet, la période à laquelle écrit l’auteur du premier évangile est une période troublée qui voit émerger avec force le judaïsme renouvelé de Yabné (ou Jamnia). La branche conservatrice de la communauté risque d’être séduite par ce renouveau spirituel et de se radicaliser face à l’ouverture ecclésiale à l’égard des païens. D’après Catherine Bizot et Régis Burnet[4], « Matthieu essaie de ménager l’harmonie dans l’Église et trouve en Pierre une figure de rassemblement », voire une position de centriste entre Jacques et Paul, comme le notent les auteurs.

L’itinéraire de Simon Pierre est décrit avec force détails dans la tradition synoptique : il est l’un des premiers appelés par Jésus, le premier nom dans la liste des Douze ; il a reçu de Jésus un nouveau nom (Képha en araméen). De même, Simon a tenu une place de premier plan dans ce groupe de disciples de Jésus et les évangiles le montrent comme le porte-parole de ses compagnons, sans toutefois faire figure isolée puisqu’il est souvent mentionné avec d’autres, Jacques et Jean en particulier. Pierre aussi prend des initiatives et pose des questions à Jésus ou prétend lui donner des conseils. Il s’attire même des réprimandes de la part du maître. Enfin, la dernière image que le lecteur des évangiles synoptiques garde de lui comme disciple est celle du reniement et des pleurs amers qu’il verse en se rappelant l’avertissement précédent de Jésus.

Bref, Pierre est très présent dans les évangiles synoptiques, quoique sous des angles différents. Les divergences infléchissent sans doute son portrait selon les besoins et situations de chaque communauté, en vue de dégager pour les destinataires des leçons adaptées. Or, Mt comporte trois passages sans parallèles dans les autres synoptiques :

-le premier en Mt 14, 28-31 : Pierre marche sur les eaux, il est sur le point de couler mais est sauvé par Jésus.

-le deuxième se trouve en Mt 16, 16b-19 : à Césarée Pierre reconnaît en Jésus, non seulement le Messie, mais le Fils du Dieu vivant. Il reçoit de Jésus un macarisme (béatitude), une promesse et les clés du royaume.

-le 3ème passage, Mt 17, 24-27, concerne l’impôt dû pour le Temple. Jésus ordonne à Pierre de pêcher un poisson dans la bouche duquel il y aura un statère.

Ces trois scènes témoignent d’abord des liens étroits entre Jésus et Pierre. En outre, toutes les trois se trouvent dans ce qu’on appelle la 4ème section de l’évangile qui va de 13, 53 à 18, 35, soulignant particulièrement les préoccupations de l’auteur au sujet de l’Église. (Noter d’ailleurs que les deux uniques mentions du mot ekklèsia dans les évangiles se trouvent dans cette partie, en Mt 16, 18 et 18, 17). D’autre part, la plus grande partie du chapitre 18 traite des relations mutuelles à l’intérieur de la communauté chrétienne. Ainsi, la place donnée à ces trois mentions de Pierre propres à Mt, doit avoir quelque lien, sinon un lien direct, avec le contexte de l’Église matthéenne et un certain enseignement ecclésial.

Dans le premier récit (Mt 14), Mt se détache de Mc 6 en insérant quelques lignes concernant Pierre. Celui-ci s’adresse à Jésus en lui disant : « Seigneur, si c’est toi, ordonne-moi de venir à toi sur les eaux ». Jésus l’appelle mais, en voyant le vent ( !), Pierre a peur et commence à couler. Une fois de plus il s’adresse à Jésus en l’appelant Seigneur, sauve-moi. Alors Jésus lui tendit la main en le traitant d’homme « de peu de foi » (oligopistos). L’histoire se solde par une confession de foi de la part de ceux qui étaient dans la barque : « Ils se prosternèrent devant lui et lui dirent Vraiment tu es fils de Dieu ». Deux paroles semblent entretenir une tension dialectique dans ce récit. D’un côté, l’appellation « Seigneur » est un terme caractéristique des scènes postérieures à la Résurrection, mais peut aussi manifester pour les lecteurs de Mt l’amour réel de Pierre pour Jésus et son désir profond d’aller vers lui. Paradoxalement, Jésus lui reproche son peu de foi au moment où il le sauve. Ainsi, le texte montre Pierre comme le type même du disciple, à la fois dans son attachement à Jésus Seigneur ; et dans le doute et la défaillance de sa foi. Ce double aspect de force et de faiblesse est une leçon pour tous les disciples. Il est d’ailleurs important aux yeux de la communauté que Pierre soit sauvé par Jésus, puisque celui-ci l’établira bientôt (Mt 16) comme Roc sur lequel sera construite son Église.

Le deuxième passage est celui qui a été vraisemblablement le plus utilisé dans le contexte des controverses sur le rôle de Pierre dans le NT et sur ses implications ecclésiales dans l’histoire ultérieure. En dehors des polémiques confessionnelles, la lecture du texte lui-même nous permet de relever quatre éléments propres à Mt.

Tout d’abord, Pierre confesse Jésus comme le Fils du Dieu vivant (16, 16b). En ajoutant ce titre à celui de Messie (présent dans Mc), Matthieu veut clairement imprimer à cette confession de Pierre un autre caractère. Au départ, Pierre semble parler au nom des disciples, comme il le fait ailleurs. Mais la réponse de Jésus montre que cette révélation du Père est un don personnel fait à Simon fils de Yona. C’est d’autant plus étonnant que le titre « Fils de Dieu » a déjà été confessé par l’ensemble des disciples présents dans la barque dans la scène précédente (Mt 14,33).

D’autre part, Brown et alii (op.cit.) rappellent que la mention de la chair et du sang en opposition avec une révélation venue de Dieu, est un lieu commun de la tradition qui emploie ces expressions dans les récits d’apparition du Ressuscité ou dans un contexte postpascal (cf. par ex. Ga 1, 16 : le même verbe apokalypsaï, je n’ai pas pris conseil de la chair et du sang). Pour plusieurs exégètes, la constellation de ces éléments plaide en faveur d’un contexte post-résurrectionnel des paroles adressées par Jésus à Pierre. En d’autres termes, Mt aurait combiné deux confessions distinctes, l’une relative au ministère de Jésus, l’autre réservée à l’apparition du Ressuscité accordée à Pierre. Toutefois, cela reste très hypothétique. Ce qu’on peut simplement conclure, c’est que Matthieu a rassemblé des fragments d’une tradition antérieure, tout en donnant une place privilégiée à Pierre parmi les disciples. Chez Mt, il est le seul à être déclaré « bienheureux », le seul dont la profession de foi est confirmée comme une révélation octroyée par le Père.

Toujours dans la prise unique de parole de la part de Jésus, un autre élément attire l’attention sur un ton déclamatoire : « Et moi je te le déclare, tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’Hadès ne prévaudront pas sur elle » (16,18). Cette phrase a bénéficié d’une large postérité dans l’histoire de l’interprétation jusqu’aux discussions œcuméniques actuelles. En tout cas, la formule fait écho à la confession de Pierre : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. La signification du nom continue à susciter diverses explications. En fait, le jeu de mots en grec n’est pas parfait, à cause des désinences : Tu es Petros et sur cette Petra je bâtirai… d’où un effort herméneutique pour estimer la valeur du rôle de Simon Pierre. Or, si on s’intéresse à l’arrière-plan araméen, il y aurait identité entre les deux mentions : Tu es Kèpha et sur ce Kèpha… Le sens habituel de ce terme est roc, rocher. Toutefois, le sens de « pierre » n’est pas exclu, même pierre de fondation. Quoi qu’il en soit, c’est sur Pierre lui-même que Jésus veut bâtir son Église. Ajoutons que l’image d’une Église qui se construit s’accorde bien avec un contexte postpascal, mais l’argument n’est pas définitif. En effet, on peut faire appel à l’exemple de la secte de la Mer morte, tel que le montrent les surtout les écrits apocalyptiques de Qumrân. La communauté attend vivement la fin des temps et croit à un avenir eschatologique imminent, alors que cette attente ne l’empêche nullement de se constituer en communauté fortement structurée et disciplinée au rythme de l’hiérarchie et des règlements internes. Donc, il n’y a pas de doute : selon le texte, la pierre sur laquelle l’Église doit être bâtie est bien l’apôtre. Or, dans la suite du même chapitre 16, au v. 23, Jésus reprend au style direct une autre définition qui qualifie Pierre en lui disant : Tu es une pierre d’achoppement pour moi (terme grec skandalon). A la suite de sa confession de foi révélée par le Père, Pierre reçoit un nom qui symbolise son rôle futur dans l’Église, après la résurrection du Christ. Il sera le roc sur lequel l’Église sera construite. Mais juste après, il manifeste son incompréhension face à la nécessité de la Passion et des souffrances que doit endurer le Fils de l’homme. C’est alors qu’il est qualifié de scandale et devient un tentateur qui fait l’œuvre de Satan, ignorant les pensées divines au profit des vues humaines. Ainsi, Pierre témoigne déjà de la fragilité qui le conduira à renier son maître face à la croix. C’est pourquoi Jésus doit le relever, doit le sauver pour le rendre capable de jouer le rôle auquel il est appelé (cf. scène rapportée en 14, 28-31). Et c’est dans la finale de Mt (28, 16-20) que Jésus ressuscité assure tous les disciples réunis de sa présence « tous les jours jusqu’à la fin du monde ».

Le dernier élément particulier à Mt dans cette confession de foi se rapporte aux clés du royaume que Jésus donnera à Pierre. Ce pouvoir des clés est uniquement adressé à Pierre, alors que celui de lier et de délier est également donné aux disciples en Mt 18, 18. Là aussi, l’image a évoqué plus d’un arrière-plan biblique (cf. Is 22, 15-25 ; voir aussi Ap 3, 7) et beaucoup d’interprétations. Sur ce sujet, je vous renvoie à l’analyse intéressante de Cullmann (bibliographie p. 183s) et à l’éventail des positions énumérées par le livre collectif sous la direction de Brown, Donfried et Reumann. Disons juste que l’image est amenée par l’expression précédente évoquant les portes de l’Hadès. Et si le pouvoir de lier et de délier est donné aux autres disciples, Pierre est quand même présenté par Matthieu comme ayant une certaine préséance en plus d’un rôle particulier. Ce rôle est par ailleurs étoffé dans la trame de l’évangile de Mt. A plusieurs endroits, Pierre est montré comme le disciple exemplaire, le type ou le modèle de ceux qui suivent Jésus. Ceci n’atténue pas la mention de sa fragilité et de ses faiblesses. Traité d’homme de peu de foi, il est loué bientôt après comme bénéficiaire d’une révélation divine. Déclaré bienheureux, il est blâmé aussitôt et qualifié de Satan. Son portrait, en général bien positif, ne gomme pas son reniement lamentable après sa déclaration de fidélité jusqu’au bout. C’est un portrait complexe, avec des aspects fort divers. Le développement qu’en fait Matthieu montre au moins que dans la communauté matthéenne postpascale, dans le présent de cette communauté, Pierre est regardé comme le roc sur lequel l’Église elle-même est bâtie. Or, c’est Jésus qui lui a donné le nom de Pierre, c’est Jésus qui lui a confié les clés du royaume, et c’est Jésus qui l’a sauvé quand il était près de couler. La construction du portrait de Pierre dans le Premier évangile est ainsi subordonnée à l’être-disciple, à la foi en Jésus Christ ressuscité, qui a les derniers mots de l’évangile, envoyant les siens en mission et conduisant son Église en restant présent avec elle et en la sauvant sans cesse.

Juste un dernier mot sur le paiement de l’impôt pour le Temple en Mt 17, avant de passer à une autre tradition évangélique. Dans cette petite scène originale, Pierre est nommé à plusieurs reprises. C’est lui qu’interpellent ceux qui perçoivent l’impôt, en lui posant la question sur la pratique du maître, et Pierre prend l’initiative de répondre par l’affirmative, avant d’entamer la discussion avec Jésus. Les paroles de Jésus soulignent la liberté des fils de la maison, mais en même temps il leur concède leur requête afin de ne pas les scandaliser. Là encore on se pose la question sur l’intérêt de cette scène chez Mt. A l’heure où l’évangile est écrit, Pierre n’était plus en vie. L’évangéliste voulait-il mettre l’accent sur le rôle de Pierre comme interprète de la pratique de Jésus ? Voulait-il donner un enseignement aux membres judéo-chrétiens de sa communauté à travers l’exemple de Pierre, qui respecte la taxe due au Temple mais qui reçoit un nouvel enseignement de Jésus et lui obéit ?

Nous arrêtons ici ce rapide panorama sur Pierre à travers l’évangile de Mt pour passer à un autre évangile, ou, pour le dire autrement, à une autre communauté croyante.


3- L’évangile johannique

Matthieu nous a permis d’approcher un peu l’image que se faisait de Pierre sa communauté majoritairement judéo-chrétienne, vers la fin du premier siècle. Le quatrième évangile s’adresse, lui, à une autre communauté chrétienne (ou à d’autres communautés, au pluriel), marquée par une tradition évangélique nettement autre et qui se réclame de ce disciple anonyme « que Jésus aimait ». Or, les concordances montrent que Simon-Pierre est le disciple le plus mentionné dans l’évangile de Jean, plus même que ce disciple bien-aimé. La figure de Pierre, son portrait et son rôle, rappellent bien des traits synoptiques, mais portent aussi des caractéristiques propres à Jn. Que pensait-on alors de Pierre dans cette communauté et comment se présentaient ses relations au disciple bien-aimé, placé en position privilégiée depuis son apparition dans le texte en Jn 13 ?

Dans les vingt premiers chapitres de Jn, Pierre apparaît seul, sans l’autre disciple, dans six passages qui racontent respectivement l’appel de Jésus (1, 40s), la profession de foi lorsque Pierre reconnaît en Jésus le Saint de Dieu (6, 67s) ; le lavement des pieds (13, 6) ; la prédiction du reniement et le reniement lui-même (13, 36s et 18, 17s) ; et dans la scène du jardin quand il coupe l’oreille du serviteur. Plusieurs données se trouvent dans les synoptiques, quoique autrement. L’image est à la fois positive et négative : d’un côté, Jésus fixe le regard sur Pierre, il change son nom (tu seras appelé Céphas). Pierre lui-même parle au nom des Douze (à qui irions-nous Seigneur) avant de confesser la messianité de Jésus. Il n’est pas qualifié de Satan mais au contraire, il garde un certain relief. Toutefois, d’un autre côté, il n’est pas le premier appelé, il ne comprend pas le comportement de Jésus lors du lavement des pieds, ni la portée symbolique de ses paroles. On peut dire avec R. Brown que cette image de Simon-Pierre ne diffère pas notablement des synoptiques, sauf qu’elle est plus pâle[5].

Or, il en est tout à fait autrement quand il s’agit de textes où on le trouve en compagnie du disciple bien-aimé. Il est clair que l’attitude prise par l’auteur du 4ème évangile à l’égard de Pierre laisse transparaître des conflits d’autorité dans la communauté johannique, comme l’explique G. Theissen : « Toute communauté cherche à créer les conditions d’une autorité stable. Toute communauté qui veut garder son unité et maintenir son style de vie doit veiller, lorsque des fonctions de direction sont à repourvoir, à éviter des conflits entre successeurs concurrents et à réduire les tensions entre différentes instances d’autorité. »[6] Theissen évoque donc des problèmes de succession après la mort de Jésus, en proposant de lire dans le quatrième évangile la présence de trois successeurs : le Paraclet annoncé par Jésus (Jn 13-17) ; le disciple bien-aimé (Jn 18-20) et finalement, dans l’appendice qui constitue le dernier chapitre de l’évangile (Jn 21), ce sera Pierre. Toujours selon G. Theissen, ces trois successeurs représentent trois courants théologiques présents dans la communauté johannique. Pierre serait la figure du croyant moyen, à la piété ordinaire et simple ; en revanche, le disciple bien-aimé représente l’intelligence profonde de la foi ; alors que le Paraclet catalyserait quelques membres gnostiques de la communauté, attachés à une foi pneumatique élevée. Dès lors, un rôle de synthèse entre la piété simple et la foi pneumatique serait joué par la ligne du disciple anonyme, fondateur et leader spirituel de la communauté.

Cette lecture prête le flanc évidemment à la critique littéraire et à la critique historique, bien qu’elle demeure suggestive. Ce qu’on peut dire à partir des conclusions de l’auteur, c’est que même avant le chapitre 21 qui réhabilite la mémoire de Pierre, Pierre lui-même n’est pas contesté dans son rôle ecclésial, mais dans sa personne qui révèle les limites d’une autorité non construite sur l’amour et sur une relation personnelle profonde avec Jésus. En effet, l’ecclésiologie johannique mettra l’accent sur la qualité de disciple, sur le témoignage qui prend sa dignité de l’amour de Jésus et de l’amour pour Jésus. C’est pourquoi d’ailleurs la charge pastorale allouée à Pierre en Jn 21 passe au préalable par la question de l’amour (M’aimes-tu ?) comme on va le voir. Cette ecclésiologie johannique sera surtout mise en lumière à travers le contraste incessant entre les deux figures de Pierre et du disciple bien-aimé. Sans entrer dans le détail des débats, je pars de l’hypothèse que pour la communauté johannique le disciple bien-aimé a bien existé, qu’il représente un personnage réel parmi les compagnons de Jésus sans toutefois être des Douze, mais qu’il fut considéré par cette communauté comme le disciple modèle pour les croyants.

Reprenons les textes où Simon-Pierre est présent aux côtés de ce disciple anonyme. Notons tout d’abord que celui-ci n’apparaît que dans les péricopes où Pierre est présent également. Sa première apparition se fait au cours de la dernière Cène (13, 23-26), lorsque Pierre lui demande de poser la question à Jésus sur l’identité de celui qui va le trahir. Le disciple bien-aimé se trouve si près de Jésus qu’il peut se pencher sur sa poitrine, signe de l’affection que lui porte le maître. Cette première scène montre la place importante du disciple qui a la faveur de Jésus. Néanmoins, le rôle secondaire dans lequel est relégué Pierre montre que ce dernier tenait aussi une place importante dans le souvenir qu’avait gardé la communauté johannique de la tradition de la dernière Cène. Simon-Pierre est nommé explicitement, alors que le disciple bien-aimé avait la première place dans la proximité de Jésus.

Un autre contraste entre les deux disciples se dessine au moment de l’arrestation et de la condamnation de Jésus. C’est probablement le même disciple anonyme, connu du grand prêtre, qui fait entrer Pierre dans le palais pontifical. Alors que Pierre renie son maître trois fois, le disciple bien-aimé se trouve seul avec les femmes au pied de la croix. Lui seul parmi les disciples n’a pas renié Jésus durant sa passion. Et c’est à lui, disciple fidèle jusqu’au bout, que Jésus confie sa mère. Même si Pierre n’est pas dépeint d’une façon plus négative que celle des synoptiques, c’est en fait le disciple bien-aimé qui apparaît comme le véritable disciple et dont le témoignage est véridique (19, 35).

Au matin de Pâques, Jean met de nouveau Pierre et l’autre disciple en scène. Une fois avertis par Marie de Magdala de la disparition du corps, les deux disciples courent au tombeau. L’autre disciple arrive le premier, mais n’entre pas avant l’arrivée de Pierre. Comment expliquer le symbolisme de ce passage ? De fait, Simon-Pierre est nommé le premier (20, 2). En outre, l’autre s’efface pour lui laisser le passage. Serait-ce une façon de dire la préséance de Pierre ? Rien de moins sûr. La pointe du récit réside plutôt dans la mention du disciple qui a vu et a cru (20, 8), alors qu’il n’est pas dit de réaction semblable chez Pierre. Ceci laisse comprendre que pour la communauté johannique, le disciple bien-aimé est le premier qui ait cru à la résurrection ; une hypothèse qui contredit visiblement la tradition reçue par Paul (1 Co 15, 5) et Luc (24, 34). Cette image d’ensemble nous amène à poser de nouveau la question de l’autorité et des liens particuliers entre Pierre et cet autre disciple, selon la tradition johannique. R. Brown refuse de parler de « rivalité » dans le sens où elle impliquerait un sentiment d’animosité et de violente polémique, mais reconnaît que l’importance accordée au disciple bien-aimé dans la communauté « rivalise » avec celle de Simon-Pierre, lui-même le personnage le plus important aux yeux de la grande Église[7].

Cependant, l’évangile canonique ne se ferme pas sur cette image de Pierre, puisque le dernier mot sera dit au chapitre 21. Sans rentrer dans les détails, il est communément admis aujourd’hui que ce dernier chapitre est une addition postérieure à un document déjà achevé dont la conclusion est constituée par Jn 20, 30-31. Or Jn 21 est tout entier construit autour des figures de Simon-Pierre et du disciple bien-aimé. Dans la première section de ce chapitre (21, 1-14), Simon-Pierre joue un rôle principal. C’est lui qui prend l’initiative de la pêche, c’est lui qui se jette à l’eau pour aller à la rencontre de Jésus, quoique l’initiative soit venue du disciple bien-aimé qui a reconnu Jésus ; c’est encore lui qui tire les filets à terre, avec peut-être le symbolisme du succès missionnaire et du rassemblement de l’Église.

La deuxième section (21, 15-17) met le gros plan sur Pierre. Toute l’attention de Jésus – et du lecteur – se concentre sur lui. Concernant la triple question de Jésus « M’aimes-tu ? », la correspondance est évidente avec le triple reniement de Pierre. Mais il y a plus que cette réhabilitation de Pierre, il y a surtout l’ordre de Jésus, trois fois répété, de paître les brebis, le troupeau de Jésus lui-même. L’image pastorale ne manque pas de rappeler le rôle du bon berger en Jn 10, celui qui protège ses brebis et donne sa vie pour elle. Si le rapprochement est légitime, il y aura un lien probable entre cet ordre de paître le troupeau et la prédiction de Jésus relative à la mort que doit subir Pierre. D’autre part, cette charge pastorale devrait impliquer une certaine autorité. Laquelle ? Comme le dit bien R. Brown[8], c’est une autorité fondée sur l’amour, plutôt que sur la fonction ou le rang. D’après Jn 10, seul Jésus est le pasteur modèle, si Pierre reçoit cette charge, c’est justement au nom de l’amour. L’autorité, la fonction de gouvernement, s’enracine dans l’amour de Pierre pour Jésus. Il est vrai que le troupeau reste celui de Jésus, non celui de Pierre, mais finalement cet ordre triple est donné exclusivement à Pierre, non au disciple bien-aimé. Est-ce simplement un effet de la réhabilitation de Pierre et de la reconnaissance de son autorité pastorale dans la communauté qui a dépassé la crise ? Est-ce que la figure de Pierre a pris plus d’épaisseur dans le sens pastoral au sein de quelques églises ? Je pense spécialement à la Prima Petri 5, 1-4, où l’exhortation de Pierre se présente en ces termes : « Les anciens (ou presbytres) qui sont parmi nous, je les exhorte, moi, ancien comme eux, témoin des souffrances du Christ, et qui dois participer à la gloire qui va être révélée. » Le devoir à l’égard du troupeau est clair dans ce passage, ainsi que l’autorité avec laquelle il est déclaré. Le soin des brebis n’est confié à Pierre et aux presbytres que jusqu’à l’apparition du souverain Pasteur.

La troisième et dernière section de Jn 21 (18-23) va confirmer pour la communauté la décharge de Pierre et son rôle ecclésial, particulièrement avec la mention de la mort. Le martyre de Pierre le rapproche du pasteur qui dépose sa vie pour ses brebis. Sa triple confession d’amour envers Jésus est authentifiée par la mise à l’épreuve, jusqu’à la mort acceptée volontairement. Le contraste entre les deux disciples est aussi présent dans cette toute dernière partie du chapitre additionnel. En effet, le disciple bien-aimé vivra longtemps, il ne subira pas le martyre, il ne lui sera pas donné de déposer sa vie comme le maître. Mais il n’est pas inférieur à Pierre pour autant, car le Seigneur les appelle tous les deux à sa suite. La destinée de l’autre disciple est aussi voulue par Jésus (si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne). Tous les deux sont des témoins du Seigneur. Pierre, par l’amour et le martyre, accomplit sa tâche de pasteur ; et le disciple bien-aimé continue sa vie sous le signe de l’amour. C’est sur le témoignage de ce disciple que repose la tradition de la communauté. Ainsi, la communauté johannique ne se trouve nullement diminuée par cette sorte de témoignage. Bien au contraire, elle assure son propre positionnement dans la grande Église en montrant le disciple bien-aimé aux côtés de Pierre et en l’offrant comme un autre type de disciple, témoin de l’amour.

C’est donc avec cette figure de Pierre, reconstitué dans son autorité de pasteur, qu’une partie de la communauté dépassera la grave crise qui l’a secouée (les épîtres johanniques témoignent de divisions au sein de la communauté). Dans le domaine sociologique, Max Weber avait déjà noté que le problème de continuité et de succession se pose de façon inévitable quand disparaissent les premiers leaders d’un mouvement. La crise se trouve encore plus renforcée dans la mesure où ces chefs ont détourné leurs disciples des critères antérieurs d’autorité[9].

A part les épîtres pauliniennes où l’auteur parle en « je », nous avons jeté un regard sur deux écrits néotestamentaires du même genre : le genre évangile. Avec Marc et Luc (que nous n’aurons pas le temps de travailler ensemble), les évangiles fournissent une première source, plutôt la source principale sur la figure de Simon-Pierre telle qu’elle apparaît durant le ministère terrestre de Jésus, jusqu’à sa mort et sa résurrection. Or, nous avons souligné le fait que l’importance prise plus tard par la personne de Pierre dans les différentes communautés chrétiennes a pu être projetée rétrospectivement sur les documents écrits qui fixaient des traditions bien spécifiques, ce qui invite à la prudence dans la présentation de son portrait. De toute manière, les quatre évangiles canoniques appartiennent à la période postpascale. Pendant le ministère de Jésus néanmoins, Pierre apparaît comme celui qui a tenu une place de premier plan dans le groupe des disciples, mais qui n’a jamais joué son rôle isolé. Son nom est souvent associé à celui d’autres témoins de Jésus, que ce soit Jacques et Jean, ou bien André son frère, et enfin le disciple bien-aimé dans la tradition johannique. L’un des points forts gardés par la tradition évangélique en général est celui de la profession de foi en Jésus, Christ, Fils du Dieu vivant, Saint de Dieu. Ces expressions expriment naturellement une attente courante chez les Juifs, mais qui ont pris leur sens chrétien profond après la résurrection. D’autre part, la tradition n’a pas dissimulé les points faibles du personnage. Simon-Pierre n’a pas toujours compris Jésus, en particulier lors des annonces de la passion et des souffrances que doit subir le Fils de l’homme. D’autre part, son enthousiasme semble mal placé dans bien des circonstances où il passe à côté de l’essentiel voulu par Jésus. Et enfin, l’histoire de son reniement montre l’homme fragile, peureux, incapable de tenir la hauteur de ses promesses. Aussi l’accent est-il mis sur le pardon de Jésus qui transforme l’homme pécheur, qui le sauve et qui le charge d’une fonction pastorale.

La pluralité de ces images de Pierre offertes par les évangiles doit être complétée par la figure de l’apôtre dans l’Église primitive, à travers les documents néotestamentaires qui évoquent les débuts de cette Église après la résurrection de son Seigneur. Nous disposons de plusieurs sources, dont les lettres de Paul, plus spécialement les Actes des Apôtres et, plus tardivement peut-être les lettres attribuées à Pierre.

Pour conclure cet exposé, je vous propose donc de travailler en groupe sur le deuxième évangile et sur les Actes des Apôtres. Je donne quelques indications rapides.

A propos de Mc, les exégètes se sont souvent posé la question sur le motif de la présentation négative que fait l’évangéliste du personnage de Pierre. Dans les lectures historico-critiques on évoque entre autres la polémique autour de la figure de l’apôtre, alors que dans l’analyse narrative, la construction du portrait de Pierre est mise en relation avec la construction du lecteur. Une étude intéressante et accessible est citée dans la bibliographie, celle de Jean-Philippe Fabre, Comment Jésus pétrit Pierre. Je vous invite à lire les passages suivants dans leur contexte et essayer de dégager des questions, des impressions, des réflexions sur le sujet :

Mc 8, 27-33 qui constitue une charnière importante, voire un certain renversement de l’image de Pierre jusque là plutôt positive. Mc 9, 6 ; 14, 31 et la suite ; Mc 16, 7.

 

Concernant les Actes des Apôtres, l’entreprise est plus complexe. Dans la première moitié des Ac le personnage de Pierre est prédominant. On le voit dès le premier chapitre avec le choix d’un douzième apôtre pour remplacer Judas en Ac 1, 15-26. Il prend donc l’initiative de reconstituer le collège des Douze, comme le dit M. Gourgues. Il parle avec autorité. C’est à lui que Luc attribue le premier discours des Actes, lors de la Pentecôte des Juifs en Ac 2. Dans cette jeune Église, on le voit aussi qui guérit l’infirme du Temple avec Jean, qui tient tête aux autorités religieuses, qui révèle le cœur de l’homme et le jugement de Dieu face à Ananie et Saphire son épouse. Ensuite, il « s’évanouit » un peu (C. Tassin) dans les missions hellénistes des chapitres 8 et 9 qui assurent une certaine articulation proleptique avec le rôle de Paul. En Ac 10, ce sera encore lui qui ouvre la porte de l’admission et du baptême des craignant-Dieu représentés par le centurion Corneille. De plus, on a l’habitude de voir dans la délivrance miraculeuse du chapitre 12 une certaine entrée de Pierre dans le mystère pascal, à l’exemple de son maître. Mais Luc le fait revenir pour la bonne cause, pour l’assemblée de Jérusalem en Ac 15. Et là évidemment c’est un texte qui mérite étude à part.

Bref, d’autres traits de la figure de Pierre sont introduits par la lecture des Actes. Il y apparaît comme « rassembleur », comme figure d’autorité, décisionnaire dans les problèmes nouveaux rencontrés par l’Église naissante, et surtout comme missionnaire, trait confirmé d’ailleurs par les témoignages de Paul et que notre exposé n’a pu honorer.

Sœur Yara Matta



[1] Dans Histoire sociale du christianisme primitif, Genève, Labor et Fides, 1996, p. 209-226.

[2] L’Église héritée des apôtres, Paris, Cerf, 19902, p. 17.

[3] Pour l’ensemble de ce développement, nous renvoyons spécialement à BROWN, DONFRIED, REUMANN, Saint Pierre dans le Nouveau Testament, (Lectio Divina 79), Paris, Cerf, 1974, à qui nous sommes redevables.

[4] Pierre, l’apôtre fragile, Desclée de Brouwer, 2001, p. 47-48.

[5] St Pierre dans le NT, p. 164.

[6] « Conflits d’autorité dans les communautés johanniques », p. 210.

[7] R. BROWN, Saint Pierre dans le NT, p. 171.

[8] L’Église héritée des apôtres, p. 153s.

[9] Cité dans R. BROWN, L’Église héritée des apôtres, p. 45.

 
 
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