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Actes des Apôtres
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Gruson Philippe
Les Actes des Apôtres
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L'auteur et le livre des Actes des Apôtres...
 

« J'avais consacré mon premier livre, Théophile, à tout ce que Jésus avait fait et enseigné »... Ainsi commencent les Actes des Apôtres, dont l'auteur a toujours été identifié à celui du Troisième évangile, saint Luc. Pourquoi cet ouvrage en deux tomes ?

L'auteur

Vers 200 après J.-C., le catalogue des livres du Nouveau Testament appelé « Canon de Muratori » affirme comme une évidence : « D'autre part, les Actes de tous les apôtres ont été écrits en un seul livre. Luc, à l'excellent Théophile, fait comprendre que chacune de ces choses se passait en sa présence... » Ce qui doit faire allusion aux fameux passages des « récits en nous », lorsque l'auteur semble faire partie du groupe autour de Paul (à partir de 16,10).

Le Canon de Muratori avait déjà précisé que le Troisième évangile a été écrit, au nom de Paul, par le médecin Luc, alors que Paul l'avait pris auprès de lui en tant qu'expert en droit. On est aujourd'hui beaucoup plus prudent sur cette identification entre Luc, « le cher médecin » (Col 4,14), collaborateur de Paul (Philémon 24; 2 Timothée 4,11) et 1'auteur du Troisième évangile et des Actes.

Cet auteur est bien le témoin d'une tradition qui vient de Paul, mais il appartient à la génération suivante : quand il écrit, vers 80, Paul est mort depuis une quinzaine d'années. L'auteur des Actes, on le verra, fait bien de Paul son personnage principal (avec Pierre); mais il le présente avec une certaine liberté et manifeste des divergences théologiques avec les Épitres authentiques de Paul. La tradition, dès la fin du 2e siècle, a eu le souci de rattacher tous les textes du Nouveau Testament aux Apôtres et à leurs collaborateurs immédiats, pour garantir l'autorité de ces textes contre les évangiles et actes apocryphes qui commençaient à fleurir.

La suite de l'évangile

Le Troisième évangile et les Actes des Apôtres viennent du même auteur : c'est la même langue – du très beau grec – et la même théologie. L'ensemble de l'œuvre forme un grand mouvement, une véritable expansion. La partie centrale de l'évangile était une longue montée de Jésus de Galilée vers Jérusalem (ch. 918). Dans les Actes, le récit repart de Jérusalem mais il traverse tout l'Empire et aboutit à Rome, réalisant l'ultime parole de Jésus : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1,8).

Pourquoi, se demandent certains lecteurs, écrire une suite à l'évangile ? Comment donner autant d'importance à Pierre, Paul et d'autres, qu'à Jésus ? Luc pourrait leur répondre : « Pas du tout ! À travers Pierre, Paul, Étienne ou Philippe, c'est toujours le Seigneur Jésus qui parle et agit. C'est lui qui fait venir le Règne de Dieu et en donne des signes dans les miracles. C'est bien son Esprit Saint qui mène la mission, guide les apôtres et fait ressembler leur vie à celle de leur maître ». Les Actes, c'est le déploiement de l'Évangile, non plus en pays juif seulement, mais dans tout l'Empire, auprès de tous les païens. C'est le sens de l'événement étrange de la Pentecôte : « Nous les entendons proclamer dans nos langues les merveilles de Dieu ! » (Ac 2,11)

Luc historien ou romancier ?

Dans le Prologue de son évangile, Luc précise son objectif : « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements accomplis parmi nous... il m'a paru bon, à moi aussi, après m'être soigneusement informé de tout à partir des origines, d'en écrire pour toi un récit ordonné, très honorable Théophile... » (Lc 1,13). Luc a donc écrit un « récit ordonné » : il a choisi de donner un certain ordre à la matière de ses deux tomes.

Par exemple, il montre Paul annonçant l'Évangile d'abord aux Juifs puis, à partir de 13,46-48, aux païens, alors qu’en fait Paul a toujours mené le deux prédications ensemble (voir 28,17-28). Autre exemple : Luc raconte le baptême de Corneille (Ac 10) pour souligner que c'est Pierre qui a ouvert l'Église aux païens, bien avant Paul et l'Assemblée de Jérusalem (Ac 15). En fait, l'entrée de Corneille dans l'Église a dû intervenir beaucoup plus tard et l'Assemblée a probablement eu lieu après le second voyage de Paul, d'après Gal 2.

Le cycle de Pierre est formé d'une collection de récits et notices assez disparates, tandis que celui de Paul donne un récit continu de ses voyages. Luc ne raconte rien sur la fin de la vie des deux apôtres; il se contente de donner deux récits qui symbolisent leur mort et leur vie avec le Christ, à travers deux « sauvetages miraculeux » : Pierre libéré de prison et Paul sauvé du naufrage (Ac 27). Ce qui intéresse Luc est d'achever son livre sur la réussite du projet du Ressuscité : Paul est arrivé à Rome et il peut y « proclamer le Règne de Dieu et enseigner ce qui concerne le Seigneur Jésus Christ avec une entière assurance et sans entraves » (Ac 28,31) : ce sont les derniers mots du livre

Luc, un grand écrivain

Les Actes des Apôtres se lisent assez facilement. Excepté quelques passages de discours, le lecteur est captivé et tenu en haleine. Pour obtenir cela, Luc a suivi les deux règles de la rhétorique grecque : il a, à la fois, unifié et varié ses sujets. Pour faire entrer tant de sources diverses dans un récit continu, il a ménagé de nombreuses liaisons, au point qu'il est difficile de faire un plan précis des Actes, par exemple de délimiter les voyages de Paul. Voici quelques exemples de ces liaisons. Les sommaires donnent des vues d'ensemble et relient les chapitres 1 à 6. Les événements des chapitres 3 à 5 s'enchainent très bien à partir de la guérison du boiteux du Temple. Certains faits importants sont annoncés à l'avance, comme l'arrestation de Paul (21,11) et son voyage à Rome (19,21; 23,11). Pierre quitte le récit après 12, mais réapparaît en 15,7-11, tandis que Paul a fait une première apparition dès 7,58-8,1.

Mais un bon écrivain doit aussi varier ses récits, pour ne pas lasser son lecteur. Il suffit de parcourir quelques chapitres au hasard pour vérifier la variété des genres littéraires : récits et discours alternent avec vivacité, comme une sorte de reportage en direct sur la vie des apôtres et des communautés. Les événements merveilleux se mêlent aux plus prosaïques : visions et guérisons miraculeuses succèdent aux attroupements, aux bagarres et aux fêtes. Pourtant l'impression d'ensemble est bien celle d'une progression victorieuse de la Parole de Dieu à travers ses témoins.

Plaidoyer pour les chrétiens

Luc met aussi en scène un grand nombre de personnages qui n'ont rien à voir avec l'Église : des officiers, des proconsuls, des magistrats de l'Empire romain. Il les présente de manière favorable et souligne le loyalisme de Paul et de ses amis envers les autorités. On peut penser que Luc, en écrivant son livre, s'adresse également au pouvoir impérial pour montrer ce qu'est exactement la religion des chrétiens, et démentir les préjugés et les rumeurs qui courent sur leur compte.

N'oublions pas qu'en se séparant du judaïsme, religion reconnue par Rome, les chrétiens perdaient leur statut légal. Luc montre que les disciples du Seigneur Jésus n'ont rien de dangereux hors-la-loi; pacifiques et respectueux du pouvoir établi ils sont, au contraire, des sujets parfaitement loyaux. Paul d'ailleurs est fier de son titre de citoyen romain et n'hésite pas à s'en servir (16,37-39; 22,25-29; 23,27).

Les discours de Paul devant les autorités, devant ses juges ouvrent déjà le chemin d'une annonce de l'Évangile aux élites de l'Empire.

© SBEV. Philippe Gruson

 
 
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