1470
Gestes prophétiques
1469
Gestes symboliques
908
Jérémie
18
Marchadour Alain
Les gestes symboliques et prophétiques de Jérémie
Gros plan sur
 
Commencer
 
Les gestes prophétiques et symboliques de Jérémie sont souvent assez spectaculaires...
 

Les gestes prophétiques et symboliques de Jérémie sont souvent assez spectaculaires. Ainsi, Jérémie reçoit-il un jour l’ordre de Dieu de se faire un joug avec des barres de bois et des cordes, et de le porter sur ses épaules en public et devant le roi Sédécias, en proclamant : « La nation qui offrira sa nuque au joug du roi de Babylone et le servira, je lui accorderai du repos sur son sol – oracle du Seigneur « (27,11). Jérémie parle au nom de Dieu, mais ce message défaitiste de reddition à l'ennemi est choquant et difficile à croire. Pour donner plus de poids à sa parole, il la mime et montre ce qui va arriver : la soumission inévitable des Judéens à Babylone. Jérémie a fait encore bien d'autres gestes symboliques. En voici quelques-uns.

La ceinture pourrie (Jr 13)

Le geste symbolique est d'autant plus parlant qu'il est insolite. Jérémie va d'abord s'acheter une ceinture précieuse, tissée de lin, comme en portaient les notables. Puis, après l'avoir portée quelques temps, toujours sur l'ordre de Dieu, il va la mettre dans la fente humide d'un rocher, au bord de l'Euphrate. Plus tard, quand Dieu l'envoie la rechercher, la belle ceinture est pourrie, comme on pouvait s'y attendre. Jérémie explique ensuite ces gestes étranges : le Seigneur s'est attaché Israël comme une belle ceinture. Mais détachée de son porteur et imprégnée des eaux dé Babylone, elle est pourrie. Israël va donc à sa perte en s'éloignant de son Dieu. Le geste du prophète est d'autant plus symbolique qu'il s'est étalé dans le temps; comme l'alliance entre Dieu et Israël qui se dégrade progressivement. Ce qui est arrivé à la ceinture arrivera inévitablement à Israël s'il persiste dans son infidélité, mais il peut encore changer de conduite en s'attachant de nouveau à son Dieu par la conversion.

Mais comment Jérémie a-t-il pu faire deux fois ce voyage de 1.200 km jusqu'à l'Euphrate ? On peut penser qu'il joue effectivement sur le nom du fleuve, Perat en hébreu, qui est aussi le nom d'un wadi, torrent, à quelques kilomètres d'Anatot, l'actuel "Ein Phara". En tout cas Babylone est bien la source principale de corruption pour Isracë, et c'est là-bas qu'aura lieu l'exil, un peu plus tard.

Le célibat de Jérémie (Jr 16)

Le geste prophétique est ici très fort : il s'agit de sa propre existence et surtout d'une manière de vivre permanente. En effet Dieu lui demande de renoncer à ce que vivent tous les Israélites : le mariage et la paternité. En fidélité à son Dieu, il accepte la solitude et la stérilité pour devenir un signe vivant et permanent pour ses contemporains, tentés par l'oubli et l'insouciance. Il leur annonce le temps de solitude et de stérilité que sera l'exil, s'ils obstinent à refuser toute conversion.

La cruche brisée (Jr 19 – 20,6)

Le théâtre de cette action symbolique en pub1ic est la vallée de Ben-Hinnom, qui contourne Jérusalem à l'ouest et au sud. Elle était mal famée car on y pratiquait parfois des sacrifices d'enfants (voir Jr 7,31-32). Cette pratique monstrueuse prouve qu'Israël a brisé l'alliance avec Dieu. Jérémie doit donc aller y briser une cruche, pour montrer que Dieu va, lui aussi, briser ce peuple et cette ville comme on brise le vase du potier qui ne peut plus être réparé (l9,1l). Parce qu'il vient de Dieu, ce geste est terriblement efficace : ce que Dieu dit, il le fait. Ce geste rappelle un acte magique pratiqué en Égypte on écrivait les noms des ennemis sur un vase, puis on brisait le vase en proférant une malédiction, pour obtenir leur destruction. Ici, c'est Dieu qui, dans sa liberté et sa transcendance, annonce les conséquences inévitables de la rupture de l'alliance : ce sera l'exil et la destruction de Jérusalem.

L'achat du champ (Jr 32,6-15)

C'est ici une scène de la vie ordinaire qui devient symbolique de l'avenir d'Israël. Le cousin de Jérémie, appréciant raisonnablement la situation, lui propose d'exercer son droit de rachat sur un terrain dont il veut se défaire. Le rachat par le prophète est insolite, mais surtout, à vues humaines, très imprudent. L'armée de Babylone campe autour de Jérusalem et l'avenir est bouché. Ce n'est pas le moment de vendre ou d'acheter ! Lui qui, de la part de Dieu, annonçait la ruine prochaine, est maintenant invité par ce même Dieu à croire en l'avenir. Dieu peut-il se contredire ? C'est toi, Seigneur, qui me dis : « “Achète ce champ à prix d'argent et prends des témoins”, alors que la ville est livrée aux Chaldéens ! » (32,25).

Sens des gestes prophétiques

Ces gestes prophétiques sont des procédés de communication fréquents dans la Bible, et particulièrement chez Jérémie. Ils concernent le prophète lui-même, comme le célibat de Jérémie, ou autrefois le mariage d'Osée avec une prostituée (Os 1, 2-9); ils peuvent concerner sa famille (Isaïe 8, 1-4). Le plus souvent, ils portent sur des objets symboliques: un exégète en a répertorié 33 dans toute la Bible (voir aussi le geste d'Agabus à Césarée, en Actes 21, 10-12).

Parce que c'est Dieu qui inspire ces gestes aux prophètes, ils sont efficaces. La parole de Dieu qui les accompagne les arrache à la magie, à laquelle ils peuvent ressembler. Le geste prophétique exprime le double dialogue de Dieu avec son prophète et, par lui, avec son peuple. Quand la parole ne passe plus, quand la crise est telle que la communication est brisée, Dieu choisit ces modes d'expression surprenants et provoquants. Ainsi le prophète restaure un certain dialogue : le geste devient langage et la conversion redevient possible.

© SBEV. Alain MARCHADOUR

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org