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Jérémie
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Malheur
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Aulard Stéphane
Jérémie, un prophète de malheur ?
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On a souvent qualifié Jérémie de "prophète de malheur"...
 

On a souvent qualifié Jérémie de "prophète de malheur". C'est sans doute en pensant au livre des Lamentations. En effet, la traduction grecque de la Bible, la Septante, place immédiatement après Jérémie ce livre des Lamentations où elle croit reconnaître dans Jérémie le personnage qui pleure sur Jérusalem. I1 est vrai que Jérémie s'est découvert envoyé par Dieu "pour arracher et renverser, pour exterminer et démolir", mais cela ne devrait pas nous faire oublier son ardent désir de "bâtir et de planter" (1,10).

D'où vient le malheur selon Jérémie ?

Jérémie s'est trouvé "embarqué" dans le malheur qui a frappé le royaume de Juda dans la première moitié du VI° siècle av. JC. Dès le début, ses prophéties annoncent avec une conscience aiguë : « C'est du Nord que va déborder le malheur sur tous les habitants du pays » (1,14). Jérémie, en bon connaisseur de la situation politique extrêmement tendue dans la région du Moyen-Orient, voit bien la fin imminente du petit royaume de Juda, pris entre les nations puissantes de l'époque. Mais surtout, en fidèle croyant, il discerne le péché de tout un peuple qui a abandonné son Dieu. I1 y voit la racine de tous ses malheurs présents : « Je me disais: les petites gens sont seules à agir follement parce qu'ils ne connaissent pas la voie du Seigneur, ni le droit de leur Dieu; je vais donc aborder les grands et leur parler, car eux, ils connaissent la voie du Seigneur et le droit de leur Dieu ! Or, eux aussi avaient brisé le joug et rompu les liens ! » (5,4-5).

Jérémie est très proche des auteurs du Deutéronome. Comme eux, il voit dans le malheur une conséquence des actes mauvais posés par le peuple. Comme eux, il voit dans le désastre une marque du châtiment que Dieu inflige à son peuple qui n'a pas respecté l'alliance. Il voit dans le malheur une valeur éducative, ce qu'on appelle la pédagogie divine. Il s agit bien d'opter pour l'Alliance en se convertissant : « Vois, je te propose aujourd'hui vie et bonheur, mort et malheur... Choisis donc la vie ! » (Dt 31,15).

Jérémie invite à choisir sans ambiguïté le bonheur en s'appuyant résolument sur le Seigneur : « Voici ce que je leur ai ordonné : écoutez ma voix, alors je serai votre Dieu et vous serez mon peuple. Suivez en tout la voie que je vous prescris pour votre bonheur » (Jr 7,23). Tel qu'il se présente aujourd'hui, le livre de Jérémie offre aux 1ecteurs diverses interventions du prophète interprétant les événements à mesure qu'ils frappent le royaume de Juda. Il est intéressant d'écouter Jérémie interpréter avant 598 (première chute de Jérusalem) les événements qui vont arriver (18,1-12). Il est aussi intéressant de 1'écouter lorsque le malheur est arrivé (ch. 28-29).

Avant le malheur : Jérémie chez le potier (Jr 18,1 12)

C’est l’une des actions symboliques de Jérémie. En comparant Israël à un vase, Jérémie exprime à sa façon l'Alliance entre le Seigneur et son peuple : « Oui, comme l'argile dans la main du potier, ainsi êtes-vous dans ma main, maison d'Israël » (18,6).

Les v. 11-12 affirment que Dieu s'apprête à lâcher son peuple, comme un potier ne s'attarde pas sur un vase qui ne se laisse pas façonner. Le malheur qui arrive à Israël est d'abord la conséquence du refus de se laisser créer, façonner par Dieu. La liberté de Dieu s'exerce et elle s'exprime rudement dans l'image de la punition (v.8. 10 et 11). Mais le malheur n'est jamais le dernier mot : ce qu'il faut retenir, ce n'est pas le châtiment, mais l'appel à la conversion : « Si cette nation contre laquelle j'ai parlé se convertit de sa méchanceté, alors je me repens du mal que j'avais résolu de lui infliger » (v.8).

Après le malheur : ne pas se bercer d'illusion (Jr 28)

Le chapitre 28 se situe dans les années qui précèdent le second siège de Jérusalem (587). Les spécialistes proposent la date de 593. Le pays est totalement ruiné: le roi, les gens riches et les ouvriers du métal ont été exilés par Nabuchodonosor. Celui-ci a mis sur le trône Sédécias. Un prophète bien en cour annonce le retour prochain du roi et des objets de culte du Temple emportés par les Babyloniens (v.3-4). Jérémie considère qu'un retour rapide de la paix n'est rien d'autre qu'une grave illusion. Et il renchérit sur les raisons du malheur : non seulement, d'après lui, les prophètes avant la catastrophe l'avaient annoncée, mais maintenant encore ils ne sauraient prophétiser qu'une extension du joug babylonien sur toutes les nations (29,8.14).

Cette dureté du propos de Jérémie, qui ne voit pas d'issue possible, rejoint une autre parole où il dénonce les prêtres et les prophètes qui « pansent à la légère la blessure de mon peuple en disant "Paix ! Paix !" alors qu'il n'y a point de paix » (6,14). La responsabilité du vrai prophète l'appelle à évaluer les conflits et lés épreuves, non à les exorciser en se réfugiant derrière des slogans, si nobles soient-ils : « Le prophète qui prophétise la paix, c'est quand s'accomplit sa parole qu'on le reconnaît pour un authentique envoyé du Seigneur ! » (28,9).

En fin de compte : vivre l'épreuve (Jr 29)

Le chapitre 29 est constitué d'une lettre aux exilés de 597. Elle les invite à s'établir en Babylonie, en terre étrangère (v.4-7). Contre les nationalistes étroits, le prophète prône donc une soumission à Nabuchodonosor. Comme au chapitre 28, Jérémie met en cause les "faux prophètes" qui sont auprès des exilés. Il réaffirme encore, au nom du Seigneur : « Je sais, moi, les desseins que je forme pour vous, oracle du Seigneur : desseins de paix et non de malheur, pour vous donner un avenir et une espérance » (29,11).

Le propos est clair, comme il doit être clair que l'exil sera long (29,10 et 28). Alors, autant s'établir et organiser la vie en allant jusqu'à prier pour l'ennemi (29,7). Cette position de Jérémie choque évidemment par son réalisme, qui fut pris pour du défaitisme (29,24-28). Il est vrai que cela est déconcertant. Pourtant, d'un bout à l’autre de sa prédication, avant le malheur comme pendant et après, Jérémie appelle toujours à une foi épurée et sans ambiguïté. C'est certainement ce qui n'a pas été compris ni par les habitants de Jérusalem qui préférèrent la fuite en avant, ni par les exilés qui n'étaient pas disposés à vivre le temps de l'épreuve comme prémisses de l'Alliance nouvelle.


© SBEV. Stéphane AULARD

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org